Vestige d’une glorieuse époque pour Don Giovanni

À emporter, CD, Opéra

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni. Cesare Siepi, Don Giovanni ; Suzanne Danco, Donna Anna ; Lisa Della Casa, Donna Elvira ; Fernando Corena, Leporello ; Anton Dermota, Don Ottavio ; Hilde Güden, Zerlina ; Walter Berry, Masetto ; Kurt Böhme, Il Commendatore. Wiener Staatsopernchor, Orchestre philharmonique de Vienne, direction : Josef Krips. 3 CD Membran 223479-370. Enregistrement en 1955. Notice en allemand et anglais. Durée : 44’25, 63’47 et 58’01.

 

Membran continue sa série de rééditions soignées de grands enregistrements tombés dans le domaine public avec cette fois le Don Giovanni par , un album d’origine Decca, capté en 1955 en prévision du bicentenaire de la naissance de Mozart. Heureuse époque que celle-là : en quelques années Hans Rosbaud, Ferenc Fricsay, Carlo Maria Giulini, Whilhelm Furtwängler, Dimitri Mitropoulos (ces deux derniers en public) laissaient leur témoignage dans cet opéra avec des distributions de haut niveau, homogènes et comprenant très peu de récidivistes. La version de Krips est à la hauteur de cette période légendaire, et la retrouver à un prix aussi modique est une aubaine pour le néophyte désargenté autant que pour le mélomane chevronné qui ne l’aurait pas acquise dans les rééditions de son label d’origine.

On a beaucoup médit de Fernando Corena, souvent présenté comme un chanteur vulgaire et sans style. A réécouter son Leporello, on peut trouver ces critiques injustes, la voix est belle et le chant juste, et si le style n’est pas le plus raffiné et la vocalisation approximative, la verve du comédien est souvent irrésistible. Le raffinement n’est pas non plus la principale qualité de , qui incarne un Don Giovanni sanguin, grande brute au charme immédiat, qui a sûrement troussé dans sa carrière de galant plus de filles d’auberge que de marquises.

Face au séducteur et à son valet, se dresse le très noble et digne Anton Dermota, mis en péril par son émission très nasale et sa ligne vocale assez raide, mais dont les phrasés poétiques, le timbre viril et le chant ardent rendent l’Ottavio attachant et courageux, dans un rôle qu’on présente souvent comme celui de la fadeur et de la résignation. Le jeune Walter Berry est un Masetto générique, un peu épais, sans véritable défaut sauf un italien très teuton. Il faudra encore quelques années avant que ce chanteur qui semble ici en train de faire ses classes, parvienne à donner des incarnations vocales et interprétatives à ses personnages. Dans le rôle du Commandeur, un qui, en pleine quarantaine a déjà l’air en fin de carrière : vibrato envahissant, justesse précaire, timbre sans éclat, graves fuyants, c’est la voix d’un mourant, pas celle d’un spectre.

Chez les dames, une incarnation majeure, la Donna Anna passionnée et au style vocal impeccable de , qui était également une excellente Elvira. Celle-ci est chantée par avec certaines difficultés : la tessiture semble trop tendue, les aigus sont opaques, et elle frôle souvent les limites de la justesse. Elle arrive occasionnellement à trouver des accents émouvants, dans le final du II par exemple, mais malgré ses efforts, Elvira n’était pas un rôle pour elle. Enfin, terminons cette revue d’effectif par la Zerlina pépiante et acide de Hilde Güden, à l’époque le fin du fin en matière de soprano maigrichon et piquant qu’on avait l’habitude de distribuer dans les rôles de Zerlina ou Susanna, mais une nuisance stridente pour nos oreilles d’aujourd’hui. C’est elle qui rend cet enregistrement démodé, car pour le reste, la distribution de ce Don Giovanni, malgré d’inévitables irrégularités, tient tout à fait la distance face à la concurrence qui s’est accumulée depuis cinquante ans.

dirige les Wiener Philharmoniker avec élégance et amour, réussissant magnifiquement tous les passages subtils ou élégiaques. Dans les passages les plus dramatiques par contre, sa direction trop « gentille » manque de flamme, d’ardeur et de tension, dans des tempi qui sont généralement trop lents. Krips est un grand mozartien, mais ses témoignages dans les symphonies avec le Concertgebouw (Philips) ou dans l’Enlèvement au Sérail le montrent bien plus à son avantage que dans ce Don Giovanni propret.

Aucun enregistrement d’opéra n’est sans défaut, et celui-ci ne déroge pas à la règle, mais il présente une équipe de haut niveau, et pour Siepi, Danco et Dermota, il mérite amplement de rester dans les discothèques.

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