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Václav Talich (1883-1961)

Après la colossale « Karel Ančerl Gold Edition » en quarante-deux CDs, la parution chez Supraphon d’un DVD et d’une « Édition spéciale » de dix-sept CDs consacrés au chef d’orchestre tchèque vient à point nommé pour nous rappeler l’impact primordial de cet immense musicien, aux côtés de ses compatriotes Karel Šejna, Karel Ančerl, Václav Smetáček et Václav Neumann dont il fut finalement le père spirituel.

fut – après Karel Kovařovic et Oskar Nedbal – le troisième chef d’orchestre tchèque d’envergure internationale. Il naît le 28 mai 1883 à Kroměříž, troisième de quatre enfants de parents d’origine paysanne, et étudie le violon dès l’âge de 4 ans avec son père excellent musicien, et son premier concert date de ses 10 ans. La rencontre avec le célèbre virtuose František Ondříček marquera le jeune violoniste pour toute sa vie. De 1897 à 1903, étudie le violon au Conservatoire de Prague avec les professeurs Jan Mařák puis Otakar Ševčík. Menant la vie miséreuse d’un élève du Conservatoire dont les parents subviennent à peine à ses besoins, ses difficultés sont remarquées en hiver par Jan Mařák, sollicitant bien vite une aide du directeur qui n’est autre qu’Antonín Dvořák. Le lendemain, Talich, convoqué par le directeur, se retrouve « face à face devant son dieu » et obtient ainsi une bourse du grand architecte et mécène Josef Hlávka. Dvořák, très économe et paternaliste, lui conseille de « préférer les cigares courts aux classiques » !

Durant la saison 1903, Talich devient premier violon puis Konzertmeister des Berliner Philharmoniker sous la baguette d’Arthur Nikisch dont l’emprise va réorienter sa carrière : dès l’automne 1904, il se fait engager à l’Opéra d’Odessa avec l’espoir de devenir chef d’orchestre. C’est cependant à Tbilissi (anciennement Tiflis) où il est nommé ensuite professeur de violon, qu’il fait ses débuts de chef d’orchestre en remplacement du maestro du théâtre local. Entre 1906 et 1908 il vit à Prague comme répétiteur et instrumentiste de musique de chambre, et en 1908, il part pour quatre ans en Slovénie pour son tout premier poste de chef d’orchestre dont bénéficie le tout récemment formé Orchestre Philharmonique de Ljubljana : c’est dans cette ville, le 30 juillet 1910, qu’il épouse sa condisciple du Conservatoire de Prague, la pianiste Vida Prelesnikova. Après les noces, il effectue un stage de deux ans à Leipzig où il étudie le contrepoint avec Max Reger et Hans Sitt, et assiste aux répétitions d’orchestre d’Arthur Nikisch qui le prend dans sa classe. De 1912 à 1915, Václav Talich est premier chef à l’Opéra de Plzeň.

Il étudie sans cesse de nouvelles partitions, tandis qu’approche sa première occasion décisive : le 12 décembre 1917, sur recommandation de Karel Kovařovic tombé malade, Talich dirige à Prague son premier concert avec la Philharmonie Tchèque et parvient à convaincre le public en imprimant sa personnalité aux œuvres tout en respectant et dégageant leur esprit propre : Antonín Dvořák, Vítězslav Novák et Otakar Ostrčil sont au programme. Six mois plus tard, le 3 juillet 1918, Talich dirige pour la première fois l’Orchestre du Théâtre National de Prague, et le 19 octobre 1918, la salle Smetana de la Maison municipale à Prague accueille les répétitions de Maturation (Zrání), poème symphonique inédit pour chœur de femmes et orchestre de Josef Suk, dont la première était convoitée par de nombreux chefs ; toutefois, c’est à Talich que Suk le confie, et notre chef découvre une partition incroyablement moderne où tout est nouveau, difficile et inhabituel. La répétition générale a lieu le 28 octobre 1918, interrompue par l’irruption du secrétaire hurlant dans la salle : « La monarchie est tombée ! Nous sommes libres ! » Et Talich de répliquer : « C’est bien beau mais nous, on doit répéter ! » Une fois dehors, tous ont compris, et Maturation est devenu le 30 octobre de sa création l’œuvre symbolisant le patriotisme tchèque, la partition dont les premières notes accompagnent l’indépendance, et qui donne à la Philharmonie Tchèque son statut de premier orchestre national. Par suite, en septembre 1919, Talich est nommé chef principal de la Philharmonie Tchèque qui lui accorde évidemment sa totale confiance.

En 1920 et 1921, Talich est invité à Turin, où il rencontre Toscanini, et à Berlin, à la suite de quoi, au printemps 1922, il part avec la Philharmonie Tchèque pour sa première tournée en Italie où il remporte un immense succès avec un programme exclusivement tchèque. De 1924 à 1928, il se rend souvent en Angleterre où il dirige notamment l’Orchestre Philharmonique de Londres, et Talich, qui trouve ces orchestres « endormis » (!), parvient à les enflammer et se faire apprécier par eux : les critiques le présentent comme un chef d’orchestre fascinant. En 1928, il dirige la Philharmonie Tchèque à Vienne et devient membre de l’Académie musicale Royale de Stockholm ; un an plus tard il réalise le tout premier enregistrement de la Philharmonie Tchèque, le cycle de poèmes symphoniques Ma Patrie (Má vlast) de Smetana pour « His Master’s Voice ». De 1931 à 1933, il est chef principal de l’orchestre suédois Konsertföreningen. À cette occasion, il proclame : « J’aimerais que la Philharmonie Tchèque bénéficie des mêmes conditions qu’ici, à Stockholm. La condition, la situation d’un musicien suédois dépasse de loin celle d’un instrumentiste tchèque. » Pendant son séjour suédois, Talich dirige 254 concerts parmi lesquels sont données 107 œuvres suédoises.

En 1935, suite au décès d’Otakar Ostrčil, Václav Talich devient chef de l’Opéra du Théâtre National, nomination qui marque l’apogée de sa carrière de chef d’orchestre, tandis que les voyages incessants lui apportent non seulement la reconnaissance, mais également une grande fatigue et un épuisement général qui le conduisent au bord de la dépression nerveuse. Il achète une maison à Beroun, à 30 kilomètres de Prague, point de départ de multiples randonnées qui le ressourcent : « Je prenais mon sac à dos et une bonne canne d’alpiniste pour visiter, de préférence en solitaire, un bon bout de pays. »

L’occupation de la Tchécoslovaquie en 1939 place Václav Talich dans une bien fâcheuse situation ; en hiver 1941, le ministre de la propagande Gœbbels fait inviter la Philharmonie Tchèque à jouer en Allemagne : « Gœbbels en personne est venu au Théâtre National où je dirigeais La Fiancée vendue. Après le 1er acte, j’ai été convié dans sa loge où j’obtins de choisir le répertoire. Interdite en Tchécoslovaquie, j’ai opté pour Ma Patrie, dans l’espoir de redonner force et confiance à la population tchèque et de montrer aux Allemands la grandeur de la nation tchèque. » Deux concerts ont eu lieu, à Berlin et à Dresde. Depuis, Ma Patrie a pu être jouée à Prague sans problème… Le 8 septembre 1941, Talich dirige pour la dernière fois la Philharmonie Tchèque en sa qualité de chef permanent, et en février 1944 il quitte le Théâtre National qui sera fermé en mai de cette année. Il se retire à Beroun où il apprend la fin de la guerre. Comme aucun moyen de communication ne fonctionnait, il décide d’aller à pied, à 62 ans, de Beroun à Prague, la partition dans son sac à dos, afin d’aller écouter Libuše de Smetana au Théâtre National réouvert. Il parcourt ainsi 30 kilomètres en 12 heures… pour finalement être interdit d’entrée au Théâtre. Le 21 mai 1945, il est accusé de collaboration, arrêté et emprisonné, puis relâché après six semaines d’interrogatoires, ensuite acquitté par le tribunal des musiciens tchèques, déchargé de toute accusation en raison de son attitude intransigeante pour la défense de la musique tchèque pendant la guerre. Et pourtant, le Théâtre National lui reste interdit par la volonté de son grand ennemi le ministre de la culture tchèque Zdeněk Nejedlý, terrible humiliation autant qu’injuste punition, reflet aberrant d’une époque troublée…

Ne pouvant rester inactif, Václav Talich crée, en mars 1946, l’Orchestre de Chambre Tchèque composé de jeunes lauréats du Conservatoire et, pour mieux s’y consacrer, renonce à tous ses contrats à l’étranger. Il redevient enfin chef du Théâtre National en 1947 mais tombe gravement malade à la Noël et doit démissionner de son poste, suite au « coup de Prague » en février 1948, instaurant le régime communiste qui donne l’occasion à l’impitoyable Zdeněk Nejedlý de l’interdire de concert. Heureusement pour nous, discophiles, cette interdiction ne s’est pas appliquée aux enregistrements qu’il nous a miraculeusement légués. Talich travaille alors jusqu’en 1952 à Bratislava avec la Philharmonie Slovaque récemment fondée, mais les allers retours incessants le fatiguent de nouveau, et en 1953 il devient conseiller des ensembles de la Radio tchécoslovaque, puis un an plus tard conseiller artistique de la Philharmonie Tchèque. Il réalise un ultime enregistrement – les Danses slaves de Dvořák – pour la télévision en 1955, à l’âge de 72 ans. Le 27 mai 1957, la veille de son anniversaire, il est nommé Artiste National, reconnaissance bien tardive…

Dans une lettre, il a écrit ces mots plein de sagesse : « Nous autres chefs d’orchestre sommes des hommes à double face : devant l’orchestre, il faut se montrer sûrs, voire vaniteux, pour montrer qu’on est le chef et qu’on sait ce qu’on fait. Mais dans l’intimité de notre bureau, il faut être très humbles devant le compositeur qui est un maître infiniment plus grand. » Très diminué physiquement par la sclérose en plaques, Václav Talich se retire dans sa maison de Beroun où il décède le 16 mars 1961 à l’âge de 78 ans.

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