Artistes, Chanteurs, Opéra, Portraits

Lorraine Hunt (San Francisco, 1 mars 1954 – Santa Fé, 3 juillet 2006)

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« Elle nous a pris dans un voyage de l’âme, et quand cette âme nous a quitté, nous avons ressenti l’impression d’une perte irremplaçable ».

Ces mots du critique Richard Dyer dans The Boston Globe, le 17 octobre 2003 écrits au lendemain de la mémorable Mélisande de au Boston Opera sonnent aujourd’hui comme une oraison funèbre. En effet, le 3 juillet, un cancer du sein emportait « la chanteuse de l’âme ». Elle avait 52 ans. Avec ses longs cheveux en broussaille, son sourire lumineux et son regard habité, son chant s’est éteint.

Née le 1er mars 1954 à San Francisco dans une famille de musiciens, fait la majeure partie de ses études dans sa ville natale. Altiste, elle n’aborde le chant qu’à l’âge de 26 ans. Si l’alto a façonné certains aspects de sa voix, comme la richesse du grain si particulier des instruments à cordes, elle possède, comme le violon, l’habileté rare de passer sans accroc d’une note à l’autre ou d’une couleur de voix à une autre.

Les critiques ne tarissent pas d’éloges à son égard. Souvent comparée à Maria Callas pour son engagement total dans la musique et à Janet Baker pour la noblesse dramatique qu’elle insufflait à ses rôles, Lorraine Hunt vit la musique intensément. Ne choisissant ses rôles qu’en fonction de l’intérêt particulier qu’elle porte à la force des personnages, c’est dans les caractères extrêmes qu’elle se complait le mieux. Pour preuve, Paris se souvient sa formidable interprétation de l’infanticide Médée de Marc-Antoine Charpentier à l’Opéra Comique en 1993 sous la direction scénique de Jean-Marie Villégier, comme Boston de sa glorieuse Carmen de Georges Bizet l’année suivante. Dotée d’une voix puissante, ses aigus triomphants peinent à la classer dans le véritable registre des mezzo-sopranos. Lorsque la voix se fait plus grave, le volume sonore ne faiblit jamais. S’en dégage alors une chaleur harmonique rare.

Aimant à travailler avec le metteur en scène Peter Sellars, elle épousera totalement ses vues scéniques. Lui devant son premier succès marquant dans le rôle de Sesto d’une très contreversée production de Giulio Cesare de Handel en 1985, elle lui restera pourtant fidèle tout au long de sa carrière. Ainsi, elle apparaît en Donna Elvira dans son Don Giovanni de 1987 et dans Theodora de Handel en 1990.

Pour cette artiste hors du commun, musique et théâtre étaient les indispensables compléments l’un de l’autre. C’est ainsi qu’une de ses plus insolites apparitions scéniques reste son interprétation des cantates « Ich habe genug » et « Mein Herze schwimmt im Blut » de J. -S. Bach. C’était en 2004. Alors qu’elle luttait depuis trois ans contre la maladie qui allait l’anéantir, sa sœur cadette décédait, elle aussi, d’un cancer. Pour lui rendre hommage, Lorraine Hunt fait appel à Peter Sellars pour une mise en scène de l’œuvre de Bach. Dans « Ich habe genug », elle apparaît vêtue d’un vêtement hospitalier d’où émerge les tuyaux et les tubes propres aux grands malades. Dans « Mein Herze schwimmt im Blut », elle s’entoure d’une grande écharpe rouge évoquant les remords tourmentés d’une pénitente.

Lorraine Hunt ne faisait pas partie du « star system ». Elle n’a chanté qu’à de très rares occasions dans les plus grandes maisons d’opéra, leur préférant les « petits » festivals comme Aix-en-Provence ou Glyndebourne. Jamais elle n’a signé de contrat d’exclusivité avec un producteur discographique, privilégiant les compagnies qui acceptent de l’enregistrer dans des répertoires plus confidentiels. De même, Lorraine Hunt n’a jamais eu d’attaché de presse. Une vie dédiée à la seule interprétation de la musique. Ce relatif renoncement à la publicité, aux médias, à la notoriété laisse malheureusement peu de souvenirs autres que ceux que les privilégiés et ses fans qui ont pu récolter lors de ses prestations scéniques.

Pour une interprète de cette qualité, on regrette que le disque n’ait pas été plus avide à l’enregistrer. Cependant, sa discographie comporte d’intéressantes gravures. Citons le récent Handel Arias avec l’Orchestra of the Age of Enlightenment (Avie) et les Cantates Nos. 82 and 199 de Bach (Nonesuch). On se souvient aussi d’Hippolyte et Aricie et Médée avec Les Arts Florissants (Erato), son interprétation d’Idamante dans Idomenée de Mozart (EMI). La mezzo américaine a servi Handel avec profusion puisqu’elle a enregistré Ariodante, Susanna, Theodora, Clori, Tirsi e Fileno, le Messiah et les Arias for Durastanti. On trouve aussi son interprétation de Dido and Aeneas de Purcell. La vidéo la montre enfin dans les productions de Peter Sellars de Don Giovanni (Donna Elvira) de Mozart, de Giulio Cesare (Sesto) et de Theodora (Irene).

Artiste entière et authentique, si ses goûts musicaux allaient volontiers vers des figures comme Billie Holiday ou Harry Belafonte dont elle vénérait les extraordinaires vocalités, de son côté, elle ne se reconnaissait dans aucun moule interprétatif. Chanter Stravinsky ou Händel lui procurait un identique plaisir.

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