Denis de la Rochefordière, facteur de piano

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L’apport de Denis de la Rochefordière dans le monde du piano est considérable : l’invention d’une « quatrième pédale » dite « harmonique », qui permet maintenant une maîtrise parfaite de la résonance et de la rémanence. Bientôt commercialisée, cette technique méritait plus d’explications, et Denis de la Rochefordière a eu l’amabilité d’accorder un entretien à Frédéric Calendreau pour Resmusica.

 

Resmusica : L’idée de cette pédale harmonique est-elle née d’une intuition spontanée ou à l’issue d’une longue gestation?
 : Le concept complet m’est apparu clairement en une soirée, en décembre 1985. Un contexte précis a favorisé le mûrissement de mon projet. Ma formation de musique ancienne, flûte à bec (au CNR de Saint-Germain-en-Laye) et clavecin, m’a amené à étudier avec Sébastien Kelber pendant deux ans à Nuremberg et à Würzburg (Müsik hoch Schule). Dans les années 80, on redécouvrait les copies d’instruments anciens, parallèlement à la profusion de nouveaux claviers électroniques : c’est au cœur de cette effervescence que j’ai découvert la facture instrumentale. J’ai très tôt observé que la pédale forte des pianos modernes, par sa puissance sonore, imposait très souvent un vibrato de pédale, pour faire « sonner » le piano sans pour autant garder en résonance toutes les notes. Le répertoire composé au XIXe siècle pour les premiers pianos est parsemé « d’intentions » des compositeurs, parfois incompatibles avec les capacités techniques de la mécanique du piano. Quand la pédale « forte » est indiquée enfoncée pendant une ou deux lignes pour permettre la résonance d’accords arpégés à la main gauche, ceci interdit de respecter le staccato et les articulations notées précisément pour les notes jouées avec la main droite. Il y a un choix à faire entre préserver les résonances de la main gauche (pédale enfoncée), ou obtenir un staccato à la main droite (pédale relâchée). La faible tension des cordes, la légèreté des étouffoirs de l’époque, (étouffoirs à baïonnette au-dessus des marteaux, pour les pianos droits) faisait que les pianos joués sans pédale ne produisaient pas un son sec mais enveloppé d’une certaine rémanence, un halo sonore, proche du clavecin. Par ailleurs, avec des cordes beaucoup plus fines qu’aujourd’hui, la durée des notes maintenues par la pédale forte était beaucoup plus courte, ce qui épurait la résonance. Le piano moderne, avec ses vingt tonnes de tension de cordes, surpuissant, dont les étouffoirs sont grands, lourds et lestés, rend ces indications de texte très difficile à respecter. J’ai donc proposé cette alternative sous la forme d’une quatrième pédale, en conservant les trois pédales traditionnelles, pour respecter les aspirations et les habitudes de chaque pianiste.

R. M. : Comment avez-vous concrétisé cette alternative?
D. de la R.  : Au tout début, l’idée d’une pédale de rémanence attenante à la pédale forte, qui donne la résonance. Mais d’un point de vue pratique, son utilisation aurait été délicate voire impossible, obligeant le pianiste à alterner, jongler presque, entre les deux pédales. J’ai donc réuni les deux fonctions en une seule pédale, de telle sorte qu’enfoncée complètement cette nouvelle pédale harmonique garde l’effet de résonance de la pédale forte, tandis que relevée partiellement, on conserve cette résonance des notes déjà jouées, tout en permettant aux notes suivantes d’être étouffées grâce à des étouffoirs à échappement. Voilà donc le concept tel que je l’avais arrêté dans cette soirée. Dans un répertoire comme Scarlatti écrit pour le clavecin, donc sans pédale forte, on peut utiliser la seule « rémanence » de la pédale harmonique, ce qui préserve une grande clarté dans les trilles, trémolos, etc…Pour n’apporter que des « plus », nous proposons donc des pianos avec quatre pédales, de gauche à droite : una corda, tonale, forte, harmonique.

R. M. : En somme, si l’on compare l’effet acoustique engendré, avec celui des pianos du XIXe siècle, vous avez donc contribué à une amélioration de la rémanence, par une sorte de résonance sélective?
D. de la R.  : C’était le but recherché…

R. M. : Comment la fabrication de cette invention est-elle venue à terme?
D. de la R.  : Les premiers prototypes ont été conçus dans les années 87-88, puis nous avons fait une série de prototypes de pianos droits. Le CNSMDP a ensuite fait l’acquisition de deux pianos à queue Rameau avec pédale harmonique, et un Steinway D du CNSMDP a reçu une pédale harmonique, qui a servi à Georges Pludermacher pour ses enregistrements des 32 Sonates & Variations Diabelli, de son intégrale des Sonates de Schubert. Plus tard l’intégrale des Concertos de Beethoven a été jouée sur un piano Blüthner. Il y a eu entre-temps des prototypes réalisés avec Steinway à New York et Hamburg, mais un soutien actif de Martha Argerich et de , n’a pas décidé Steinway à produire des pianos harmoniques en série. Nous avons depuis engagé une collaboration à travers un bureau d’étude « pédale harmonique » avec Stephen Paulello et Claire Pichet. En mars 2006, au Müsik Messe Frankfurt, a été présenté un piano Wendl & Lung 178 Hp à pédale harmonique (quatrième pédale, à droite). Cet instrument a été préparé à partir de pièces produites à Ningbo (Chine) par Wendl & Lung, une marque historique viennoise. Nous avons exploité les qualités de la fabrication à commande numérique pour produire avec Wendl & Lung des mécanismes Hp de haute qualité, destinés à être installés sur tous types de pianos, de toutes marques. Deux nouveaux pianos dessinés par Stephen Paulello et fabriqués à Ningbo vont être commercialisés sous les marques Hailun et Wendl & Lung : le modèle de concert 288Hp, et le demi-queue 218Hp.

R. M. : Votre projet visait-il également à pallier une facture traditionnelle inerte face à l’« acousmatique » en ce qui concerne la musique contemporaine ?
D. de la R.  : le mécanisme harmonique trouve des applications dans tout le répertoire pour piano. L’extension des possibilités expressives à intéressé tout naturellement les compositeurs, en particulier Henri Dutilleux et . En 2004, Monsieur Henri Dutilleux a proposé de soumettre le piano à pédale harmonique aux candidats du Concours International de Composition Henri Dutilleux. Le compositeur Biao Chen a obtenu le premier prix, ainsi que le prix du public, et a obtenu une commande du Concours pour un Concerto pour piano Hp et orchestre, qui sera prochainement créé. J’ai par ailleurs reçu des encouragements de nombreux compositeurs (voir le livre d’or du site www.harmonicpianopedal.com (NDLR sur ce site on peut également entendre 8 minutes de Schubert, avec la partition annotée et des commentaires sur l’utilisation des pédales. )

R. M. : Comment inscrivez-vous votre invention dans l’histoire de la facture du piano?
D. de la R.  : La plupart des perfectionnements actuels du piano portent sur des procédés de fabrication pour améliorer la fiabilité des instruments.
La pédale harmonique, par cette capacité d’organiser la durée des sons de manière sélective, ainsi que par ce nouveau son de « rémanence », est un un outil pianistique pour l’expression musicale. La dernière extension du champ expressif du piano a été la pédale tonale, inventée par Claude Montal, soutenue par Debussy, généralisée par Steinway.

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