Il Furioso all’isola di San Domingo, un fou chez les fous

La Scène, Opéra, Opéras

Gelsenkirchen. Musiktheater im Revier. 1-XI-2006. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Il Furioso all’isola di San Domingo, opéra en 2 actes sur un livret de Jacopo Ferretti. Mise en scène : Andreas Baesler. Décors : Harald Thor. Costumes : Ulli Kremer. Lumières : Jürgen Rudolph. Avec : Jee-Hyun Kim, Cardenio ; Hrachuhí Bassénz, Eleonora ; Sergio Blazquez, Fernando ; Nicolai Karnolsky, Bartolomeo ; Deanne Wells, Marcella ; Melih Tepretmez, Kaidamà. Chœur de l’Opéra de Gelsenkirchen (chef de chœur : Nandor Ronay), Neue Philharmonie Südwestfalen, direction : Askan Geisler.

Comment fidéliser un public dans une région où les Opéras sont légion, où chaque ville, grande ou moyenne, se paie le luxe d’un théâtre municipal ? Alors qu’à Cologne, Essen ou Dortmund, on mise sur le grand répertoire, l’Opéra de Gelsenkirchen s’est forgé sa propre identité en programmant des raretés. Ainsi, pendant les dernières années, le public a pu y découvrir entre autres Platée, Armide, Rosmonda d’Inghilterra, Zaira, I Masnadieri, Benvenuto Cellini ou encore, en version de concert, Il Crociato in Egitto de Meyerbeer.

La saison 2006/2007 a été inaugurée avec Il Furioso all’isola di San Domingo de , opera semiseria composé en 1833, c’est à dire juste après Anna Bolena et L’Elisir d’amore. L’histoire est tirée d’un épisode du Don Quichotte de Cervantès. Revenant d’un long voyage, le marchant Cardenio trouve sa femme Eleonora dans les bras d’un autre. Profondément blessé, il part le plus loin possible, à l’île de San Domingo. Là, au milieu d’esclaves noirs – des sauvages dans l’esprit du temps –, il se réfugie dans la folie. Sa femme se repent et part à la recherche de son mari. Son navire coule devant une île – justement San Domingo. Elle retrouve Cardenio, mais celui-ci ne la reconnaît pas. Arrive alors Fernando, le frère de Cardenio. Assez vite – et sans que l’on sache comment – il parvient à guérir le fou. Cardenio pardonne à sa femme. L’opéra pourrait être terminé, mais Cardenio complique les choses. Il demande à Eleonora une dernière preuve de son amour : les deux vont s’entretuer. Mais Eleonora n’est pas capable de tirer sur son mari. Elle pointe le pistolet sur elle-même. Cardenio est touché – happy end. Le tout est agrémenté d’une musique fort jolie, mais assez convenue, qui mélange habilement des moments comiques et des accents plus dramatiques.

Mais comment présenter cette histoire maigre et invraisemblable à un public du XXIe siècle ? Andreas Baesler a opté pour une réinterprétation. Ainsi, l’île exotique de Donizetti et Ferretti est transformée en un asile d’aliénés du XXe siècle. Le riche exploitant agricole Bartolomeo est le chef de l’établissement, sa fille une infirmière. Le servant noir Kaidamà, une sorte de Leporello parmi les sauvages, doit mimer le fou shakespearien. Et Fernando, personnage aussi noble que pâle, devient ici le méchant, aspirant à la fois à l’héritage de son frère et à la main de sa belle-sœur. Evidemment, la fin heureuse n’en est pas une. Cardenio peut quitter la clinique, Fernando, démasqué, est arrêté, et Eleonora devient folle de joie.

Cette approche est mise en pratique de façon tout à fait professionnelle et souvent très drôle. Notamment le travail effectué avec les choristes – chacun représente un caractère individuel avec sa propre maladie mentale – ne mérite que des éloges. , jeune baryton à la voix solide, mais un peu anonyme, campe un fou digne des plus grandes tragédies de Shakespeare. Et les cinéphiles se réjouiront des allusions au fameux film Vol au dessus d’un nid de coucous, surtout dans les décors. Mais peut-on sauver une œuvre en réécrivant l’histoire, on y collant une conception étrangère aux idées des auteurs, en s’accommodant de maintes contradictions avec le texte (habilement cachées dans les surtitres), voire avec la musique (la cabalette finale d’Eleonora n’exprime rien que la joie !) ?

Musicalement, cette production confirme la renommée de l’Opéra de Gelsenkirchen. La Neue Philharmonie Südwestfalen s’avère un orchestre familier de la musique de Donizetti. Au pupitre, , remplace Cosima Sophia Osthoff qui avait dirigé la première. Le très jeune musicien, chef de chant à l’Opéra de Gelsenkirchen, fait preuve d’un grand professionnalisme en choisissant des tempi toujours justes, en phrasant avec les chanteurs et en montrant l’énergie nécessaire pour animer les cabalettes.

Tous les solistes ont été choisis parmi les membres de la troupe de Gelsenkirchen, visiblement un réservoir de jeunes talents. et , interprétant ici des rôles secondaires, feraient sans aucun doute bonne figure dans des emplois plus importants. nous gratifie de plusieurs contre-ut impressionnants, mais aussi d’un phrasé nuancé et élégant. Espérons qu’il améliore encore le placement et la projection de la voix dans le médium. Eleonora est chanté par . Dotée d’une voix peu puissante, mais séduisante, lumineuse et riche en couleurs, elle traduit merveilleusement les peines de l’épouse repentie. Avec une facilité tout à fait admirable elle triomphe des vocalises de son rôle et nous éblouit en outre avec quelques formidables aigus et suraigus. A côté de cette prestation extraordinaire, dans le rôle-titre reste un peu en retrait. Capable de superbes piani et d’un legato vraiment belcantiste, on est plus réservé quant au notes figées, voire parfois brutales que le baryton émet lorsqu’il chante forte. Mais peut-être était-ce une méforme passagère dont témoignerait un chat assez persistant dans la gorge au premier acte.

Crédit photographique : © Finkes

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