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Miljenko Turk, un baryton en apparté

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Comme beaucoup de théâtres municipaux allemands, l’Opéra de Cologne souffre de contraintes budgétaires. Ainsi, faire venir des chanteurs de renommée internationale devient de plus en plus difficile. Dans bien des cas cependant, ce n’est pas vraiment nécessaire : l’Opéra peut s’appuyer sur une troupe de qualité dont émergent plusieurs jeunes chanteurs promis à une grande carrière. Parmi eux Miljenko Turk, baryton aigu au timbre particulièrement séducteur, doté de plus d’une grande aisance scénique. Il a accepté d’accorder un entretien à ResMusica.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Monsieur Turk, depuis 2001 vous êtes membre de la troupe de l’Opéra de Cologne. Pourquoi avez-vous décidé de rester si longtemps au même endroit ?
 : Je ne peux pas dire que je l’ai décidé comme ça. J’ai commencé ici en 2000 en tant que membre de l’Opernstudio (le centre de formation de l’Opéra de Cologne, ndlr). Puis, un an après, j’ai été engagé dans la troupe. Et aujourd’hui je me rends compte que je suis ici depuis sept ans ! J’ai été très heureux de pouvoir commencer ma carrière dans un théâtre aussi important et je suis content du chemin que j’ai pu faire ici pendant ces années. Je dois aussi remercier la direction et le public qui m’ont soutenu sur ce chemin. D’un autre côté, il faut aussi dire que je n’avais trop le choix. Je n’ai pas eu d’offre d’un autre théâtre plus important ni suffisamment de contrats pour travailler de façon indépendante. C’est donc plus sûr de rester ici – au moins pour le moment.

R.M : Vous chantez un répertoire très vaste qui s’étend de Mozart à Wagner et de Donizetti à Bizet en passant par Humperdinck, Puccini, Leoncavallo ou encore Krenek. Est-ce un choix personnel ou plutôt une contrainte en tant que troupier ?
M. T. : L’un et l’autre. Au début, je ne pouvais pas choisir mes rôles. Il fallait chanter ce qu’on me donnait. Et évidemment, parmi ces rôles, il y avait des emplois peu attrayants. Je me rappelle par exemple en 2002 l’Hamlet dans The Players, un opéra de Benes. C’était une création mondiale et un rôle extrêmement difficile. A l’époque, j’étais encore au début de ma carrière et je ne me sentais pas prêt pour ce rôle. Mais en fin de compte, c’était aussi une expérience importante d’où je suis sorti plus fort qu’avant. Depuis trois ans environ, j’ai atteint une position qui me laisse plus de liberté. Aujourd’hui, je peux presque décider moi-même ce que je veux chanter. En général, il faut dire que la direction a accordé beaucoup d’attention au choix de mes rôles. Jamais on ne m’a offert des emplois trop lourds comme du Verdi par exemple. Et j’en suis vraiment reconnaissant.

R.M : Faisons quelques pas en arrière. D’où venez-vous et comment est née votre passion pour le chant ?
M. T. : Je suis né en Croatie et c’est là aussi qu’est venue ma passion pour le chant. Mais elle est née un peu plus tard. Mes parents ont chanté dans des chorales, sans avoir d’ambition professionnelle. Mais ils aimaient la musique et ils ont transmis cet amour à mes frères et moi. Ainsi, j’ai commencé de jouer du piano à neuf ans. Souvent, je n’avais aucune envie de m’exercer, mais ma mère était là pour m’y forcer, parfois une cuillère de bois à la main ! Peut-être a-t-elle senti un certain talent en moi, je n’en sais rien. Ensuite, j’ai intégré ce qu’on appelle chez nous un lycée musical. En dehors des matières habituelles, mathématique, biologie, chimie et autres, j’y ai étudié la théorie musicale, la composition, la direction d’orchestre, le piano, le clavecin et j’en passe. Et j’ai chanté dans la chorale du lycée. Quand j’avais 16 ans, après la mue, le directeur de cette chorale m’a convoqué et m’a vivement conseillé de prendre des cours de chant. Et voilà que j’ai ajouté un autre cours à mon cursus déjà bien fourni !

R.M : Quels ont été vos premiers pas envers une carrière professionnelle ?
M. T. : Après le bac, j’ai passé le concours au conservatoire de Graz en Autriche. Je n’étais pas encore très sûr d’être un jour capable de gagner ma vie en chantant. Mais j’aimais chanter, et j’ai pris le risque. Ce n’est qu’à Cologne que j’ai vraiment décidé de vouer ma vie au chant.

R.M : Qu’est-ce qui vous a amené à Cologne ?
M. T. : C’est assez curieux. En fait, à Graz, pour avoir son diplôme de chanteur, il fallait écrire un mémoire de maîtrise. Et je n’en avais aucune envie ! Je me suis donc renseigné pour savoir où on pouvait obtenir son diplôme sans devoir écrire un mémoire. C’est comme ça que j’ai débarqué à Cologne. Vous pouvez imaginer la chance que j’ai eue quand je vous dis que mon professeur à Cologne s’appelait Hans Sotin ! C’est grâce à lui que j’ai survécu à mes premières années ici, où j’ai terminé mes études tout en faisant mes premiers pas à l’Opéra de Cologne.

R.M : Vous chantez actuellement Guglielmo dans Così fan tutte, dans une production signée Michael Hampe. Comment avez-vous vécu le travail avec ce doyen de la mise en scène, longtemps directeur de l’Opéra de Cologne ?
M. T. : Pour moi, ce travail a été une révélation. Cela peut paraître étonnant étant donné le nombre de bons metteurs en scène avec lesquels j’ai déjà travaillé. Mais il m’a appris en quelques semaines ce que je n’avais pas assimilé en sept ans. Son credo, c’est la réflexion. Tout ce qu’un chanteur fait sur scène doit être réfléchi. Et je peux vous dire que j’ai beaucoup réfléchi sur le caractère de Guglielmo. En revanche, il est parfois difficile de réaliser ce que Michael Hampe nous demande. Sa mise en scène est très chorégraphique et ne laisse pas beaucoup de liberté aux chanteurs. Ce n’est que maintenant, à plusieurs semaines de la première, que nous pouvons jouer plus librement. Mais je vous assure, c’est toujours sa mise en scène !

R.M : Cette saison, en mai, une prise de rôle particulièrement fascinante vous attend : Billy Budd. Comment vous préparez-vous à ce challenge ?
M. T. : Je dois vous avouer que je n’ai guère commencé à m’y préparer. J’étais trop occupé avec Guglielmo, puis avec mon premier Marcello qui va arriver au mois de février. Chez moi, j’ai le livre de Herman Melville et le DVD avec Thomas Allen. Je vais certainement écouter d’autres enregistrements et regarder d’autres productions. Ce n’est pas pour copier ce que font les autres, mais cela peut me donner des idées. Puis j’attends aussi les répétitions et le travail avec le metteur en scène. Heureusement, je connais déjà la production. En 2002, j’y ai chanté le second matelot, aux côtés de Michael Volle, et, pour une représentation, de Bo Skovhus. A l’époque déjà, j’étais fasciné par le rôle-titre. Billy Budd représente le bien en soi. Il n’est pas stupide, même pas naïf, mais certainement pas un intellectuel. Incarner ce personnage sur scène sera vraiment un grand défi.

R.M : Avez-vous d’autres projets pour l’Opéra de Cologne ?
M. T. : Pendant la saison 2007/2008, il y aura une nouvelle production de Tannhäuser où je ferai mes débuts dans le rôle de Wolfram – avec Markus Stenz au pupitre et aux côtés de Torsten Kerl et de Camilla Nylund. Il y aura également un nouveau Freischütz où je chanterai Ottokar et une reprise de Hänsel und Gretel.

R.M : L’année dernière, vous avez fait vos débuts au Volksoper de Vienne et cet été, au festival de Salzbourg. Quelles seront les prochaines étapes de votre carrière internationale ?
M. T. : Vous n’avez pas mentionné Bayreuth où j’ai chanté des rôles secondaires dans Parsifal et Lohengrin en 2004 et 2005. J’aurais pu chanter Melot cette année, mais j’avais déjà le contrat à Salzbourg. Tout de même, je reste en contact avec eux. En ce qui concerne donc mes projets il y en a beaucoup : Carmina burana à la Philharmonie de Munich, le rarissime Les deux avares de Grétry à l’Opéra de Leipzig – un rôle de baryton-martin que j’attends avec impatience –, puis un retour au Volksoper avec le Barbier de Séville et la Veuve joyeuse. Et l’été prochain, je serai au festival de Ludwigsburg.

R.M : Pour terminer, abordons un tout autre sujet. Vous connaissez bien le travail dans un théâtre municipal allemand. Croyez-vous que ces institutions, si nombreuses notamment au bords du Rhin et de Ruhr, pourront survivre malgré les contraintes budgétaires, et le développement des moyens de transport et de communication qui nous rendent accessibles des événements culturels, même lorsqu’ils ont lieu loin de chez nous ?
M. T. : C’est une question difficile où je ne peux que donner mon avis très personnel. Oui, je crois que les théâtres municipaux allemands avec leurs troupes peuvent survivre. Il y a un public fidèle qui suit avec enthousiasme la carrière des jeunes troupiers – ils n’écoutent pas que Anna Netrebko à la télé. Et fort heureusement, car l’opéra n’a été écrit ni pour le CD ni pour la télévision. Ceci dit, il faut aussi savoir fidéliser ce public. Ce n’est certainement pas en proposant trop de pièces et trop de mises en scène modernes. Le public moyen n’est pas encore suffisamment mature pour cela. Je crois aussi que les directions devraient changer plus souvent pour éviter une stagnation et une certaine uniformité. Et évidemment, je fais appel à la politique : subventionner la culture est une des tâches les plus importantes de la politique. Nous ne pouvons pas tous aller au Staatsoper de Vienne ! Il faut aussi un théâtre à côté de chez soi.
En ce qui concerne le cas très particulier de cette région avec cette profusion de théâtres (Cologne, Bonn, Wuppertal, Aix-la-Chapelle, Mönchengladbach, Krefeld, Düsseldorf, Duisburg, Essen, Gelsenkirchen, Dortmund, Oberhausen etc. etc. ) je serais partant pour une coopération plus étroite entre les différentes institutions. Je pense par exemple aux opéras de Cologne et de Bonn. Michael Hampe a d’ailleurs suggéré de les fusionner…

Pour écouter et découvrir en même temps une œuvre rarissime, nous conseillons L’Irato ou l’Emporté, opéra comique d’Etienne-Nicolas Méhul, un enregistrement tout récemment sorti sous étiquette Capriccio. Turk y incarne Scapin – un rôle qu’il a appris en cinq jours pour remplacer un collègue souffrant ! Et il y démontre qu’il n’a pas peur d’un la aigu.

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Comme beaucoup de théâtres municipaux allemands, l’Opéra de Cologne souffre de contraintes budgétaires. Ainsi, faire venir des chanteurs de renommée internationale devient de plus en plus difficile. Dans bien des cas cependant, ce n’est pas vraiment nécessaire : l’Opéra peut s’appuyer sur une troupe de qualité dont émergent plusieurs jeunes chanteurs promis à une grande carrière. Parmi eux Miljenko Turk, baryton aigu au timbre particulièrement séducteur, doté de plus d’une grande aisance scénique. Il a accepté d’accorder un entretien à ResMusica.

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