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André Bourbeau, un homme d’influence

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Montréal accueillera, du 22 mai au 1er juin 2007, la troisième édition du Concours Musical International de Montréal consacré au chant. Le Concours Musical International de Montréal, (CMIM) en partenariat avec les Jeunesses Musicales du Canada (JMC) s’allie avec l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal (OMGM) pour cet événement extraordinaire. Rappelons que la première lauréate fut Measha Brueggergosman en 2002 et Sin Nyung Hwang en 2005. Que nous réserve la cuvée 2007 ? Resmusica a puisé à la source, en interviewant l’un des membres fondateurs, monsieur André Bourbeau. Entretien mené par Jacques Hétu.

André Bourbeau est un personnage incontournable de la vie politique du Québec. Notaire à Montréal pendant plus de vingt ans, de 1960 à 1981, il fut maire de Saint-Lambert puis député pendant 22 ans à l’Assemblée Nationale du Québec. Longtemps ministre sous la bannière du parti libéral, il se retire de la politique en 2003. Président du conseil d’administration d’Hydro-Québec de 2003 à 2005, il est administrateur de sociétés, conseiller financier et président de Sogebour Inc., société de gestion familiale.

 

ResMusica : Nous connaissons votre grand intérêt pour la musique classique. Cela vient-il de votre enfance ? Vos parents étaient-ils mélomanes ? Avez-vous eu une formation musicale ?
 : Des parents mélomanes, je ne saurais dire, j’ai perdu mon père lorsque j’avais quatre ans. Quant à ma mère, elle aimait la musique et jouait du piano. J’ai fait mon cours classique et c’est là que j’ai appris quelques rudiments de musique, un peu de solfège. J’ai joué du trombone dans la fanfare et j’ai pris quelques cours de piano. Je regrette amèrement de ne pas avoir persévéré dans l’étude du piano. Mais j’en joue un peu. Comme on dit au Québec, je suis tombé en amour avec l’opéra à 16 ans et j’ai découvert Faust de Gounod que j’écoutais dès que j’avais un moment libre. Je le connaissais par cœur, paroles et musique. Ensuite, d’autres opéras français ont suivi, j’ai eu ma période Carmen, ma période Manon, ensuite Mireille de Gounod. Mais moi, quand j’aimais, ce n’était pas un vain mot, je l’apprenais par cœur. Plus tard, je me suis intéressé aux opéras italiens, beaucoup moins aux opéras allemands ou aux trucs modernes. Puis, il y a une dizaine d’années, j’étais en politique alors, un peu par hasard, j’ai rencontré Joseph Rouleau et je me suis rapproché des JMC ; finalement je suis devenu président de la Fondation JMC. J’ai une préférence pour l’art vocal mais j’aime beaucoup la musique classique.

R. M.  : Vous avez fait une longue carrière en politique. Vous avez occupé les postes de ministre des Affaires Municipales et de l’habitation, de la Main-d’œuvre, de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle, ministre du Travail et ministre des Finances. Le ministère de la Culture ne vous a jamais été proposé ?
A. B.  : Cela m’aurait sûrement intéressé, sauf que… dans ma première vie, j’étais un homme d’affaires et un notaire. Au gouvernement, il y a une certaine tradition, ce poste incombe surtout aux femmes. Ce sont presque toujours des femmes qui sont ministres de la culture.

R. M.  : On laisse le ministère aux femmes parce que c’est moins important ?
A. B.  : Je n’ai pas dit cela ! (rires)…Je pense au contraire que ce ministère est d’une importance capitale, surtout au Québec où la culture constitue un élément déterminant pour assurer la survie et la promotion de notre spécificité dans un monde culturellement si différent… Mais j’observe que c’est l’apanage des femmes. Le dernier ministre masculin, je pense, c’était Clément Richard dans les années 70. Depuis, peu importe le gouvernement au pouvoir, ce sont des femmes qui ont occupé le poste.

R. M.  : Il incombe au gouvernement en place d’être un levier important en matière culturelle et de jouer le rôle tenu jadis par le mécénat. Force est de constater qu’aucun parti au pouvoir n’a fait son devoir. Personne ne semble s’intéresser sérieusement au microcosme culturel. Pourtant, tout le monde en reconnaît les enjeux et l’importance, particulièrement au Québec qui se démarque par sa langue et sa culture du reste de l’Amérique du Nord. Dans un tel contexte, peut-on risquer une approche avec l’entreprise privée ? Cette formule de partenariat a-t-elle des chances de réussir ?
A. B.  : On dit que ce n’est pas suffisant ; quoi qu’on dise ou quoi qu’on fasse, l’aide gouvernementale ne sera jamais suffisante. Le milieu culturel, comme tout autre milieu, trouvera toujours que le gouvernement n’en fait pas assez. Le Québec fait pourtant plus que les autres provinces canadiennes en ce domaine et mieux que partout ailleurs en Amérique du Nord. Mais il est vrai que cela ne ressemble aucunement à ce qui se passe en Europe ou l’État intervient encore plus massivement. La venue des entreprises privées ne constitue pas une menace en soi. On réussit à les convaincre de faire des efforts en ce sens. D’ailleurs, cela accapare une bonne partie de mon temps. Il faut savoir identifier les mécènes potentiels. Et il y a bien sûr des gens qui aiment la musique classique ou le chant, il faut alors leur offrir des retombées intéressantes. On fait appel à leur conscience sociale de bons citoyens corporatifs. Investir dans un créneau comme celui de la musique classique ne peut se comparer à la publicité que l’on entend à la radio ou que l’on voit à la télé. Mais quand on a un bon produit et qu’on y croit, et surtout lorsqu’on a les personnes compétentes, alors on peut en trouver. Il est peut-être plus difficile de vendre les JMC ou le Concours Musical International de Montréal que l’Opéra de Montréal (OdM). Mais je suis optimiste ; on avance, on progresse même si ce n’est pas toujours facile de financer les entreprises culturelles.

R. M.  : Pourtant l’Opéra de Montréal a évité la faillite de justesse. Cette crise financière a provoqué le départ de ses deux administrateurs. Après avoir opéré une cure d’amaigrissement dans sa programmation, on ne sait toujours pas si Montréal aura droit à une prochaine saison d’opéras. Nous savons pertinemment que les décisions politiques influent sur les arts. N’y a-t-il pas moyen de développer une « économie de la culture » ?
A. B.  : Le modèle de développement qu’on a choisi au Québec fait en sorte que l’État n’est pas directement impliqué dans la gestion des organismes culturels. Ceux-ci n’ont de compte à rendre qu’à leurs Conseils d’administration respectifs bien qu’ils doivent soumettre des rapports aux organismes subventionnaires. La seule façon de les contraindre à maintenir l’équilibre budgétaire, c’est en les menaçant de couper les subventions. J’observe que les problèmes financiers viennent souvent d’une administration déficiente. Je ne dis pas malhonnête, mais d’une défaillance flagrante dans les choix opérés. À l’OdM, les organismes subventionnaires ont exigé des changements majeurs et une cure d’amaigrissement…. L’OdM n’avait à peu près pas de commandites (sponsors) et la situation financière s’est alors dégradée rapidement. L’apport des subventions obtenues et la vente de billets ne suffisent pas à équilibrer les budgets ; c’est ce qui s’est passé à L’OdM.

R. M.  : Bernard Uzan était-il meilleur gestionnaire ?
A. B.  : Bernard Uzan savait compter. Il est indéniable que sous sa gouverne, la santé financière de l’OdM était meilleure. Les problèmes rencontrés sous la gérance de Bernard Uzan étaient d’un tout autre ordre.

R. M.  : À Montréal seulement, plusieurs institutions offrent une formation musicale complète et de haut niveau. Je pense au Conservatoire de Musique de Montréal mais aussi aux universités de Montréal, McGill, UQÀM, sans compter les institutions privées. Malheureusement, les débouchés sont à peu près inexistants. N’y a-t-il pas quelque chose de choquant à former ainsi des jeunes qui n’auront sans doute pas d’autre choix que de prendre le chemin de l’exil pour réaliser leur rêve ?
A. B.  : Montréal est une pépinière de musiciens. Je vais vous donner un exemple. L’an dernier, quand il y a eu la grève des musiciens de l’OSM (Orchestre Symphonique de Montréal), on se devait de créer un orchestre du Concours. Cela s’est fait très rapidement. Aucun des musiciens choisis ne faisait partie de l’OSM ou de l’OMGM (Orchestre Métropolitain du Grand Montréal). Et la critique fut unanime. Cet orchestre était tout à fait compétent. On lui reconnaissait les qualités d’un bon orchestre. Quant à nos artistes, il est vrai que souvent leurs noms circulent plus souvent en Europe qu’au Canada. Je pense, entre autres à Jean-François Lapointe, Manon Feubel, Marie-Nicole Lemieux, Aline Kutan, Marc Hervieux etc.

R. M.  : Lors de votre dernier discours à l’Assemblée nationale, vous avez lu un poème du chanoine Lionel Groulx, un nationaliste catholique, auteur controversé de l’Appel de la race. Avez-vous quelque affinité avec ce personnage ? Quels sont les penseurs québécois ou étrangers qui vous ont le plus inspiré, dans votre vie politique comme dans votre vie privée ?
A. B.  : Lionel Groulx fait partie de l’histoire du Québec. Je retiens surtout son amour de la langue française. Le Québec est une société distincte par sa langue et sa culture. Et c’est sans doute le message que je voulais faire passer en citant ce poème à l’Assemblée nationale :

« Gardons toujours les mots qui font aimer et croire,
Dont la syllabe pleine a plus qu’une rumeur, Tout noble mot de France est fait d’un peu d’histoire,
Et chaque mot qui part est une âme qui meurt !
En parlant bien sa langue on garde bien son âme.
Et nous te parlerons, ô verbe des aïeux,
Aussi longtemps qu’au pôle une immortelle flamme
Allumera le soir ses immuables feux ; »

J’ai énormément lu, surtout pendant mes années au collège. Je me suis plongé dans la littérature française et j’ai forcément touché à la philosophie. Aujourd’hui, je préfère les livres d’histoire. Je ne saurais dire qu’un penseur plus qu’un autre m’a vraiment influencé. J’ai puisé dans cette somme de connaissances et en quelque sorte, je me suis construit. Je ne pourrais pas vous dire si quelque penseur en particulier m’a vraiment influencé.

R. M.  : Ici même, dans quelques heures, nous allons connaître la programmation des concerts des JMC pour la saison 2006-2007. Quels en sont les points saillants ?
A. B.  : Il y a sans aucun doute La Flûte Enchantée de Mozart. Nous allons présenter cet opéra un peu partout au Canada. Ce sont des jeunes qui participent à ce projet. Mais les tournées du violoniste québécois Alexandre Da Costa, du pianiste Winston Choi et du quatuor Borealis devraient enchanter les auditoires…

R. M.  : Y a-t-il des projets auxquels vous tenez mordicus, et que souhaiteriez voir aboutir un jour ?
A. B.  : Les projets ? Il y en a plusieurs mais le plus important à mon sens consiste à consolider le financement à long terme du Concours Musical International de Montréal.

R. M.  : Quelle est votre vision pour les JMC, leur développement dans l’avenir ?
A. B.  : Je reste raisonnablement optimiste quant à l’avenir des JMC. Nous produisons quelque 600 ou 700 concerts par année ; c’est énorme. Nous progressons d’année en année mais là encore, le financement demeurera toujours un problème majeur. Heureusement que nous avons la chance de pouvoir bénéficier de l’aide concrète de la Fondation JMC.

R. M.  : Vous avez déjà déclaré : « Il faut être un peu fou et beaucoup passionné » pour se lancer dans un tel projet et mettre sur pied dans un laps de temps très court, un concours de cette ampleur. Aujourd’hui, en acceptant la présidence du Concours Musical International de Montréal, l’utopie est-elle la gageure nécessaire à la réussite de projets les plus fous ?
A. B.  : La folie n’est pas la même. Il y a le financement. Un Concours de musique classique n’attire pas des foules considérables si on le compare à d’autres événements culturels plus populaires. En quelque sorte, cela s’adresse à une certaine élite, à une portion de la population. Mais l’intérêt est présent.

R. M.  : Vous avez mis sur pied une activité de financement, Vinum & Musica, afin de renflouer les coffres. Pouvez-vous nous parler de cette soirée, bien arrosée, du 12 octobre ?
A. B.  : C’est une véritable célébration du vin et de la musique. C’était le tout premier événement au bénéfice du Concours Musical International de Montréal destiné à amasser des fonds pour en assurer la pérennité. Nous avons mis aux enchères, et avec grand succès, des vins rares et tous de grands formats ! Organiser un événement de la teneur du Concours coûte très cher. Nous nous devons de payer le billet d’avion des candidats et des juges et leur fournir le gîte. Pour attirer des candidatures de haut niveau, il faut faire des dépenses considérables.

R. M.  : Le Concours Musical International de Montréal s’impose comme un événement incontournable de la métropole. Les prix sont certes intéressants. Mais il y a plus important encore, le planning d’un début d’une carrière. Quels sont les engagements que vous prendrez avec les lauréats ?
A. B.  : Il y a toute une série d’engagements au Canada, aux États-Unis et en Europe. Notre engagement ne se résume pas à donner des prix en argent mais à propulser la carrière des lauréats.

Un cadeau empoisonné : le petit questionnaire Marcel Proust (revu et corrigé pour les musiciens, les mélomanes et… les politiciens !)

R. M.  : Quel est votre instrument de musique préféré ?
A. B.  : Le violon.

R. M.  : Quel est votre idéal de bonheur terrestre ?
A. B. : La famille.

R. M.  : Sur une île déserte, quelle œuvre musicale apporteriez-vous ?
A. B.  : Le Concerto pour clarinette de Mozart et toute son œuvre…

R. M.  : Quelles sont (en dehors de la musique) vos occupations préférées ?
A. B.  : Le théâtre, le cinéma, le travail sur ma ferme, le tennis et les voyages en famille.

R. M.  : Si vous étiez un animal, lequel aimeriez-vous être ?
A. B.  : Un chat !

R. M.  : Si vous étiez ténor, vous seriez… ?
A. B.  : Carlo Bergonzi.

R. M.  : Si vous étiez soprano, vous seriez…?
A. B.  : Chantal Dionne

R. M.  : À quel personnage d’opéra vous identifiez-vous le plus ?
A. B.  : Le taureau… dans Carmen!

R. M.  : Quel musicien auriez-vous aimé rencontrer ?
A. B.  : Mozart, le plus grand génie.

R. M.  : Quelles sont les qualités que vous admirez le plus chez les humains ?
A. B.  : La franchise, la simplicité, la bonté. L’intelligence aussi.

R. M.  : Dans la vie réelle, quel personnage vous a le plus marqué ?
A. B.  : J’ai beau chercher…

R. M.  : Comment aimeriez-vous mourir ?
A. B.  : En écoutant de l’opéra.

R. M.  : Au Paradis, vos premiers mots à Dieu ?
A. B.  : « Me voici »…. ! (comme dans Faust. Mais c’est Méphisto qui apparaît).

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Montréal accueillera, du 22 mai au 1er juin 2007, la troisième édition du Concours Musical International de Montréal consacré au chant. Le Concours Musical International de Montréal, (CMIM) en partenariat avec les Jeunesses Musicales du Canada (JMC) s’allie avec l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal (OMGM) pour cet événement extraordinaire. Rappelons que la première lauréate fut Measha Brueggergosman en 2002 et Sin Nyung Hwang en 2005. Que nous réserve la cuvée 2007 ? Resmusica a puisé à la source, en interviewant l’un des membres fondateurs, monsieur André Bourbeau. Entretien mené par Jacques Hétu.

André Bourbeau est un personnage incontournable de la vie politique du Québec. Notaire à Montréal pendant plus de vingt ans, de 1960 à 1981, il fut maire de Saint-Lambert puis député pendant 22 ans à l’Assemblée Nationale du Québec. Longtemps ministre sous la bannière du parti libéral, il se retire de la politique en 2003. Président du conseil d’administration d’Hydro-Québec de 2003 à 2005, il est administrateur de sociétés, conseiller financier et président de Sogebour Inc., société de gestion familiale.

 
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