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Irina Chostakovitch : Dimitri en son siècle

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Irina Antonovna Soupinskaïa se maria à l’automne 1962 avec Dimitri Chostakovitch. Elle accompagna et soutint le compositeur jusqu’à ses derniers jours, lui permettant de composer d’ultimes chefs-d’œuvre. Secrète sur sa vie, elle a accepté de répondre aux questions de Resmusica. Pour accéder au dossier complet : Irina Antonovna Chostakovitch : révélations

 

D’un naturel réservé, n’en était pas moins en contact direct avec toute la vie culturelle de son temps. Pour le meilleur, car il fut servi par les plus grands musiciens du siècle, et pour le pire quand il devait se soumettre aux diktats des commandes officielles. Dans le troisième et dernier volet de son entretien pour ResMusica, nous parle des grandes rencontres avec les artistes de l’époque, du cinéma, de la défense des juifs face au régime soviétique.

ResMusica : Quelles étaient les relations de avec les musiciens qui interprétaient ses œuvres ?

 : Dimitri Chostakovitch a eu beaucoup de chance avec ses interprètes. Il accordait toujours une très grande importance à la manière dont ses œuvres seraient présentées pour la première fois au public. Ainsi, il a participé à toutes les répétitions précédant les premières. Ses solistes étaient exceptionnels, que ce soit Oïstrakh au violon, Rostropovitch au violoncelle ou encore la voix de Galina Vichnevskaya.

RM : Comment les instrumentistes étaient-ils choisis ? Chostakovitch faisait-il lui-même des propositions ?

IC : Bien sûr, il invitait des interprètes et il leurs montrait ses nouvelles œuvres. Certains d’entre eux ont même régulièrement collaboré avec Chostakovitch durant toute sa vie. Ainsi, confiait-il toujours les premières de ses quatuors aux Beethoven, avec lesquels il entretenait d’excellentes relations nouées déjà avant la guerre. Ils se connaissaient bien et s’appréciaient mutuellement. Je me souviens également avec joie d’un duo Richter – Oïstrakh… avec quel plaisir ils jouaient ensemble ! Le public ressentait cela. Dimitri Chostakovitch lui-même jouait beaucoup sur scène avant que ses problèmes de main n’arrivent ; il a par exemple pris part à la première du cycle De la poésie populaire juive.

RM : Il avait des relations très fortes avec le chef d’orchestre Evgueni Mravinski.

IC : De nombreuses choses les liaient. D’une part, la ville dans laquelle ils avaient tous les deux grandi, et aussi le milieu d’où ils venaient. Ils avaient pour beaucoup de choses une perception similaire de la vie. Il est normal que, dans ces conditions, Mravinski ait pris une place prépondérante parmi les interprètes favoris de Chostakovitch. Il faut que je vous dise que tous ces interprètes entretenaient des relations fantastiques, incroyablement touchantes et humbles avec Chostakovitch. Ils venaient nombreux à la maison. Chostakovitch était très attentif à leurs conseils, il lui arrivait même d’apporter quelques corrections à ses partitions. Je me souviens quand Oïstrakh et Richter vinrent chez nous pour répéter la Sonate pour violon, ils étaient venus en compagnie de Nina Lvovna Dorliak, la femme de Richter, et c’est elle qui tournait les pages. Avant l’arrivée des Richter et d’Oïstrakh que je ne connaissais pas, Chostakovitch m’expliqua qu’ils étaient «des nôtres». En effet il existait un cercle d’amis intimes auxquels Chostakovitch était lié très profondément, je veux parler de Solertinski, de Glikman, de Chebaline, d’Arnitam. Ils n’étaient pas tous musiciens, comme par exemple le cinéaste Arnitam, mais c’était des relations profondément humaines.

RM : Quels étaient ses goûts en matière littéraire ?

IC : Pour l’essentiel, Tchekhov, Saltykov-Chtchedrine, Zochtchenko, c’est-à-dire une littérature au style bien marqué. Chostakovitch avait d’autre part une mémoire remarquable, il citait très souvent des extraits de ces œuvres. En ce qui concerne la poésie, ses auteurs préférés étaient Blok, Tsvetaieva et Michel-Ange.

RM : Quels étaient les compositeurs contemporains que Chostakovitch appréciait ?

IC : Il écoutait beaucoup, et toujours avec grand intérêt, la musique de Stravinsky, spécialement ses dernières œuvres. Il admirait particulièrement le Concerto pour violoncelle de Lutoslawski, il aimait aussi énormément , auquel il a d’ailleurs dédié sa Quatorzième Symphonie. Britten est venu en Russie à plusieurs reprises à l’occasion des ses concerts, et c’est ainsi qu’ils se sont rencontrés quelques fois ; ils ont entretenu par la suite une correspondance très amicale.

Stravinsky a séjourné lui aussi à Moscou où il a été accueilli avec beaucoup «d’égards», mais pas spécialement de la part des mélomanes… Ce fut une visite très officielle ; il était «accompagné» dans tous ses déplacements. Après la lecture de son livre Les dialogues, j’ai compris qu’il avait profondément regretté de ne pas avoir pu rencontrer Chostakovitch plus longuement. Stravinsky a étudié avec Rimski-Korsakov, qui était le beau-père de Steinberg, lui-même élève de Chostakovitch, ce qui a forcément créé des liens entre Stravinsky et Chostakovitch et fait qu’ils ont été entourés des mêmes amis, dans une atmosphère bien particulière, remplie d’anecdotes. Bien que tous les élèves de Rimski-Korsakov adoraient leur professeur, il leur arrivait parfois de se moquer gentiment de lui…
En fait, Chostakovitch et Stravinsky ne se sont rencontrés que très brièvement au cours d’un déjeuner officiel qui avait été organisé par Madame Fourtseva, à ce moment-là Ministre de la culture.

A l’époque du «rideau de fer», Chostakovitch était contraint de prononcer des discours à l’encontre du modernisme occidental, Stravinsky quant à lui, sans réelles connaissances de la vie musicale en Russie, tenait néanmoins des propos plutôt durs à l’égard de la musique russe.

Un jour, la nièce de Stravinsky, qui vivait à Leningrad, a raconté que son oncle, juste avant sa mort, lui a envoyé une lettre où il lui demandait des nouvelles de la santé de Chostakovitch. Dans sa dernière interview Stravinsky parle avec une grande tristesse de la mort de ses amis, et évoque aussi, avec une certaine nostalgie, le temps où il pouvait parler russe avec eux.

RM : D’autre part, Chostakovitch a écrit aussi beaucoup de musique pour le cinéma…

IC : Oui, il n’a pas cessé d’écrire pour le cinéma sa vie durant. Jusqu’à ces dernières années, il a toujours maintenu des relations avec les metteurs en scène avec lesquels il avait travaillé depuis qu’il était jeune, comme par exemple, Arnstram ou encore Kozintsev (auteur du Roi Lear). Je sais que peu avant la mort de Dimitri Dimitrievitch, Kozintsev lui a envoyé une lettre avec l’idée d’un film d’après les Nouvelles de Saint-Pétersbourg de Gogol, et en retour le compositeur lui a proposé sa participation. Visiblement, il lui a était facile de travailler avec Kozintsev et ce dernier, quant à lui, avait beaucoup d’estime pour Chostakovitch. Kozintsev savait très exactement ce qu’il attendait du compositeur : il lui envoyait de courts descriptifs des passages voulus ainsi que leur durée et Chostakovitch faisait vite son travail. Cependant, pour certains films, il composait avec difficulté, voire sans enthousiasme. Ce fut le cas, par exemple, de Karl Marx, qui était une commande officielle.

RM : A ce propos, quelles étaient les vraies relations de Chostakovitch avec les autorités, et tout particulièrement avec l’Union des Compositeurs ? 

IC : Il est évident que les autorités avaient besoin de lui. En même temps, quand on s’est rencontré, Chostakovitch avait déjà acquis une telle notoriété qu’il pouvait se permettre d’être pratiquement indépendant de l’Union des Compositeurs. Au contraire, c’était plutôt les autres compositeurs qui recherchaient souvent son soutien. Ils lui montraient leurs compositions, car l’opinion de Chostakovitch comptait beaucoup…

D’un autre côté, le style de vie en URSS était tel que lui-même, comme n’importe quel autre artiste, ne pouvait pas se permettre de refuser certaines commandes officielles. Rappelez-vous l’exposition au Manège de peintres avant-gardistes violemment rejetée par Khrouchtchev !..

RM : Chostakovitch restait-il attentif aux autres courants musicaux de son époque ?

IC : Il suivait en effet attentivement tout ce qui se passait dans la vie culturelle. Chaque matin débutait par une écoute des émissions musicales à la radio et une sélection des œuvres et des concerts susceptibles de l’intéresser. Il ramenait également toujours de ses tournées à l’étranger un grand nombre de disques. Je l’accompagnais pratiquement toujours quand il partait en tournée à l’occasion de concerts où ses œuvres étaient programmées. Lors d’un de ses voyages aux Etats Unis, Dimitri Dimitrievitch a rencontré à New York les musiciens de l’orchestre du Metropolitan Opera. La rencontre a eu lieu dans un magasin de musique et à cette occasion le propriétaire lui a offert un «tourne-disque». Quand l’appareil a été livré à l’hôtel, on a découvert qu’il était très volumineux et qu’en fait c’était un magnétophone «quadri». La sonorité était magnifique et Chostakovitch a écouté avec cet appareil de nombreux enregistrements avec beaucoup de plaisir. A chaque fois qu’il en avait l’occasion, il allait également aux concerts notamment de musique contemporaine. Il était donc parfaitement au courant des derniers évènements musicaux.

RM : Une question m’a toujours intrigué : n’étant pas lui-même juif, pourquoi Chostakovitch était-il particulièrement sensible au problème juif ?

IC : L’antisémitisme existait en Russie bien avant la Révolution, et il faisait même quasiment partie de la politique de l’Etat. Au début du XXe siècle le pays a connu des pogroms terribles contre lesquels l’intelligentsia progressiste a essayé de s’opposer. Ainsi, l’affaire Dreyfus a eu un énorme retentissement. Après la Révolution, malgré l’existence de tous les slogans sur l’amitié entre les peuples et l’idéal internationaliste, il existait cependant des quotas de juifs dans les universités et certaines, même, leur étaient interdites. C’était la même chose dans certains métiers.

Parmi les amis de Chostakovitch, musiciens ou non, il y a toujours eu beaucoup de juifs, c’est pourquoi la «question juive» était tellement douloureuse pour lui. Un jour, il a découvert par hasard un livre de poésie populaire juive qu’il a beaucoup aimé. C’est comme ça que son cycle vocal est né. On retrouve par la suite ce même thème dans le Deuxième Trio et dans le Huitième Quatuor ainsi que dans la Treizième Symphonie Babi Yar. Chostakovitch a également achevé et orchestré l’opéra de Fleichman Le violon de Rotschild, qui a été porté à l’écran. Dans ce film la musique est magnifiquement interprétée sous la direction de Guennadi Rojdestvenski.

Traduit du russe par Edith Lalliard, complété par Martine Gouriou.

Crédits photographiques : Irina Chostakovitch décorée des insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres, Paris, 18 octobre 2006. © Jean-Christophe Le Toquin

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Irina Antonovna Soupinskaïa se maria à l’automne 1962 avec Dimitri Chostakovitch. Elle accompagna et soutint le compositeur jusqu’à ses derniers jours, lui permettant de composer d’ultimes chefs-d’œuvre. Secrète sur sa vie, elle a accepté de répondre aux questions de Resmusica. Pour accéder au dossier complet : Irina Antonovna Chostakovitch : révélations

 
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