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Discographie de Régine Crespin

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Nous voilà donc engagés à parler des enregistrements de Régine Crespin. « Micro, mon cher cauchemar » écrit-elle. Il est difficile de le croire quand on écoute la somme considérable et la qualité de son legs. Hélas, enfer et damnation tous les rôles qu’elle a abordés n’y sont pas ! Mais ceux qu’on a…
Le premier récital en mono chez EMI, enregistré en janvier et février 1958 est une splendide surprise et a fait grand effet à sa sortie. Tout y est somptueux.

 

Nous voilà donc engagés à parler des enregistrements de . « Micro, mon cher cauchemar » écrit-elle. Il est difficile de le croire quand on écoute la somme considérable et la qualité de son legs. Hélas, enfer et damnation tous les rôles qu’elle a abordés n’y sont pas ! Mais ceux qu’on a…

Le premier récital en mono chez EMI, enregistré en janvier et février 1958 est une splendide surprise et a fait grand effet à sa sortie. Tout y est somptueux.

Le deuxième enregistré chez Vega en 1961 n’est pas très aimé, ni d’elle ni du public. Elle y chante toujours en force. Ces airs d’opéras français sont tous très beaux, et certains rarissimes, ce qui en fait leur prix. En tout cas la puissance vocale impressionne, la beauté de la voix est indéniable mais ne nous touche pas. Ce récital est très en retrait par rapport à d’autres. La cantatrice explique dans sa biographie qu’elle souffrait d’un orchestre tonitruant et qu’elle a lutté contre. Cela s’entend et sa politesse l’honore, car il semble qu’ici aucun travail musical ne lui a été possible. Ceci prouve quelle fine musicienne elle est, qui a besoin de véritables partenaires pour faire de la musique. L’orchestre est extrêmement prosaïque et sans aucune subtilité, aucun élan, aucun style. On ne sait pas exactement de quel orchestre il s’agit… Le chef ne mérite pas qu’on retienne son nom pour ce disque. Et ce qui aggrave encore les choses c’est une prise de son absolument sans aucun relief et qui sature parfois même.

a ensuite appris à se servir du micro et comment…mais surtout elle sera bien mieux entourée au niveau artistique ET technique. Avec une voix de sa taille, et capables de telles nuances, la réalisation technique est extrêmement importante. Les plus belles réussites à ce niveau se situent avec les « Decca boys » comme elle les nomme affectueusement. À part peut-être Montserrat Caballé, aucune cantatrice au disque n’a jamais donné une telle amplitude à ses nuances. Birgit Nilsson se plaignait du fait que l’enregistrement ne rendait pas compte de l’ampleur de sa voix. C’est exact, mais chez l’important est ce respect de la dynamique inégalable entre des pianississimi suspendus et des fortissimi projetés décoiffants. Le report CD de ce récital chez Accor est complété par des airs enregistré en 1971 avec Alain Lombard et l’Orchestre de la Suisse Romande. Tout confirme l’importance des partenaires, car ces airs sont bien meilleurs, même si la voix est un peu moins maîtrisée, avec un vibrato un peu élargi. L’émotion est soudainement palpable. Cette rencontre qui deviendra une complicité amicale entre le grand chef et notre diva permettra sa prise de rôle de Carmen, dont nous avons la primeur ici avec la Habanera et la Séguedille.

Le premier enregistrement intégral d’opéra auquel participe Régine Crespin est celui de Dialogues des Carmélites en janvier 1958. Il reprend la distribution de la création française un an plus tôt. Enregistrement placé sous le sceau de l’Histoire, il a en quelque sorte la caution du compositeur. Non seulement Régine Crespin y chante merveilleusement bien un rôle qui semble écrit pour elle, mais elle l’incarne totalement. Tous les interprètes, absolument tous, sont magnifiques. Un sommet d’émotion à connaître absolument. 2 CD EMI 7493312

Les extraits de Tosca gravés en novembre 1960 en français appartiennent à un passé un peu poussiéreux mais non sans charmes. Bien évidemment Régine Crespin est une Tosca flamboyante. Son personnage est vocalement et scéniquement complet. Elle utilise sa voix pour en tirer des nuances subtiles, colorants parfois chaque mot. Tendre amoureuse, elle est jalouse, mais ne demande qu’à être rassurée par son amant. Puis manipulée par Scarpia elle se détruit sous nos yeux. À l’acte II elle se transforme en lionne pour affronter Scarpia et réserve toute la puissance de sa voix pour crier son effroi avant la prière, très émouvante en son intériorisation et ses nuances subtiles. Mais hélas l’entourage vocal n’est pas à sa hauteur et le français hélas…ne vaut pas l’italien… Suivent deux récitals toujours chez EMI. La voix de Wagner enregistré en février et avril 61 et la voix de Verdi en 63 et 65.

Le plus extraordinaire des deux est le disque Wagner. Dirigé par Georges Prêtre on y trouve une version de référence inégalable des Wesendonk Lieder. Régine Crespin nous laisse des regrets éternels quant à l’Isolde qu’elle aurait dû être. Les deux airs d’Elsa sont un vitrail. Une pureté de timbre, une ligne ciselée, des pianos brumeux. Toute la délicatesse du personnage est là. Que n’avons-nous une intégrale pour entendre également sa puissance face à Ortud et sa séduction face à Lohengrin, pour un portrait complet d’une Elsa idéale ? Un petit extrait de Kundry promet beaucoup (mais tout a été tenu à Bayreuth) et l’extrait de Sieglinde est un hors d’œuvre frustrant : nous aurons une intégrale de rêve bientôt.

Le disque Verdi est étonnant et aussi un peu dérangeant. La voix semble parfois trop grande pour le cadre d’un disque. Mais les moments superbes sont nombreux. Relevons une improbable Lady Macbeth qui avec sa voix laiteuse, et tout sauf rauque, s’arrange pour être envoûtante, terrifiante et hypnotique car déjà partie de l’autre coté du miroir (mais hélas sans contré ré pianissimo). L’air d’Elisabeth de Don Carlo permet de comprendre l’insistance de Karajan à lui demander de chanter ce rôle. Elle en a toute la tessiture (quels graves !). Mais c’est son Eboli qui dans « O Don fatale » est ahurissante de force et de conviction, et quelle voix dans les éclats de la princesse passionnée ! Peut-être le plus beau doublon au disque dans ces portraits de femmes que tout oppose.

1963 avec Decca verra le plus beau disque de Régine Crespin, celui qu’elle aime beaucoup et que le public préfère : Les Nuits d’été de Berlioz couplé à Shéhérazade de Ravel sous la direction d’Ernest Ansermet. La décision de faire ce disque a suivi son succès époustouflant au Met dans La Maréchale. Le miracle de cette diction, à la fois naturelle, précise et poétique fait ici merveille. La voix est somptueuse sur toute l’étendue de la tessiture. Peu enregistrées à l’époque, ces pièces sont, on l’oublie trop souvent, vocalement redoutables. Régine Crespin fait oublier tout le travail et tous les efforts nécessaires. Tout semble couler de source. En premier est le verbe. La musique en naît et la voix posée sur ce texte trouve des nuances, des couleurs, des effets de souffle inouïs. En écoutant ce disque nous sommes en face d’un tout, d’une sorte de perfection. Ansermet est un partenaire d’un jour absolument idéal. La voix n’a jamais été si bien enregistrée : elle est ronde, solaire, épanouie. Disque idéal pour une « île déserte ».

Étonnante Régine Crespin, qui pas plus qu’elle n’aura de maison d’opéra attitrée, n’aura de maison de disques unique et enregistrera pour les plus grandes ! Elle revient vers EMI pour enregistrer des extraits d’opéras français. Leur seul défaut est d’être des extraits. Mais ce répertoire n’était pas porteur alors…

Le rôle de Salomé d’Hérodiade de Massenet lui convient à merveille. Parfaitement dirigée par Georges Prêtre elle est entourée de Rita Gorr, Albert Lance et Michel Dens. Chacun est dans son élément et le résultat est enthousiasmant. Elle est une Salomé jeune, pure et sensuelle à la fois, enfant qui évolue vers la passion qui la détruira. Vocalement un rôle absolument idéal pour sa voix. 10 CD EMI Classics Les années Pathé

Les extraits des Troyens enregistrés en 1964 toujours avec Georges Prêtre offrent de larges extraits des rôles de Cassandre et Didon. Mais Guy Chauvet n’est pas un partenaire à la hauteur de Crespin. Comment lui en vouloir ? Elle semble avoir une hauteur de vision quasi surhumaine. Elle a tout pour elle. La véhémence de Cassandre, sa souffrance et son désespoir sont perceptibles. Jamais la tessiture meurtrière ne la prend en défaut. Puis la Didon de Crespin est une grande reine, noble et digne jusque dans sa douleur mortelle. La tragédie semble naturelle à Crespin. Diction, style, nuances, couleurs, voix immense, elle a tout de la stature d’une tragédienne. On comprend que certains critiques l’aient comparée à Sarah Bernhard ! Mais comme il est difficile de sentir le souffle du théâtre dans ces extraits par définition tronqués ! 1 CD EMI 763480 2

Revenant vers Decca, elle enregistre en 1963 un groupe d’airs italiens de rôles chantés sur scène et aussi de rôles qu’on ne lui a pas demandés. Les airs de Verdi complètent ceux enregistré chez EMI. Nous avons ainsi le premier air du Trouvère toujours avec la même impression de nuances extrêmes jamais entendues dans ce rôle. Quelle Léonore elle aurait pu être ! Le deuxième air d’Amélia confirme ce qu’elle faisait dans ce rôle qu’elle a beaucoup chanté. Femme, mère, épouse, elle fait passer toutes les facettes de ce superbe personnage en quelques minutes. Et quel cri de douleur dans sa cadence ! Comment lui résister ? Desdémone dans sa chanson du saule est enregistrée ici en stéréo. Le personnage a mûri depuis son premier récital. On croit voir la jeune femme vivre sous nos yeux ces derniers instants. Elle est bouleversante et ne fait pas semblant d’avoir peur du vent. Quelle tristesse dans cette voix ! Quelles nuances délicates ! Régine Crespin a écrit qu’elle ne pouvait pas chanter les personnages qui ne l’intéressaient pas scéniquement. En tout cas, elle comprenait parfaitement Desdémone. Quels regrets qu’elle n’ait pas gravé une intégrale ! Par sa puissance vocale elle aurait fait face à n’importe quel Otello tout en restant le modèle de la pureté et de la douceur. Incarnation parfaite du paradoxe de ce superbe rôle ! Gioconda et Santuzza sont puissamment incarnées et habitées par la pratique de la scène. En un air chaque fois le personnage est campé, et avec quelle voix ! La surprise vient de Cio Cio San. Impossible d’imaginer la grande Crespin dans les habits de la fragile Geisha. Et Pourtant, avec une voix de cette ampleur, l’air « Un bel di vedremo » extrait de Madama Butterfly prend une toute autre dimension. Attaqué pianissimo d’une voix pure et suspendue l’air se développe comme un ruisseau arrivant à la mer. En un long crescendo le rêve prend forme devant nous par la force d’auto persuasion caractéristique du personnage Avec sa voix immense, Crespin impose l’explosion du désir de Cio Cio San. « Tout cela arrivera je te le jure » est déclamé comme gravé dans les tables de la loi et personne ne peut en douter. Du grand art, vraiment. Mais le plus beau moment est sans doute l’air extrait de Mefistofele d’Arrigo Boito. Cette sœur de la Marguerite des Faust de Gounod et surtout de Berlioz, que notre diva chantait souvent, lui convient idéalement. Elle est hallucinée, et fait de cet air une véritable scène de folie. Couleurs morbides, nuances extrêmes du pianissimo au fortissimo, cette Marguerite traverse une douleur palpable et il est impossible de rester indifférent. La prise de son Decca rend parfaitement compte de ces merveilles… Decca B000174LXE Un autre superbe disque chez Decca regroupe une sélection des plus beaux moments du Chevalier à la Rose. Ce disque magique, enregistré en 1964, a été négligé après l’intégrale dirigée par Georg Solti. Pourtant il mérite une réédition urgente, vraiment… Silvio Varviso dirige tout en finesse un Orchestre Philharmonique de Vienne idiomatique. Les partenaires de LA Maréchale ont été choisis avec soin : Élisabeth Söderström en Octavian et Hilde Güden en Sophie. Trois sopranos très différenciées et en exemplaire harmonie. Tout est parfait ici. Nous sommes en présence d’une distribution idéale et idéalement assortie. La prise de son Decca est somptueuse, les voix son captées en leurs plus subtiles nuances. Crespin chante et distille mots et notes en un miel délicieux. On croit la voir sourire, froncer les sourcils, s’attrister, se moquer d’elle. Sa Maréchale est jeune et grave à la fois. La conscience du temps qui passe est inexorable, mais acceptée. La tristesse nous gagne vraiment à la fin de l’acte I, mais c’est surtout son entrée avant le trio final qui est magistrale. Elle est vraiment la beauté, l’élégance et l’autorité faite femme. Et quelle puissance vocale parfaitement contrôlée ! Personne n’a jamais égalé cela, pas même elle avec Solti quelques années plus tard ! London B0000042FJ

En octobre et novembre 1965 sous la direction magistrale de Georg Solti et avec les meilleurs techniciens de Decca, Régine Crespin enregistre le rôle des rôles : Sieglinde de la Walkyrie avec une distribution triée sur le volet. Encore aujourd’hui il n’est pas de version plus impressionnante. Son Siegmund est James King. A eux deux ils offrent aux malheureux amants les plus belles voix imaginables. Ils sont fougueux, passionnés, à la fois bien chantants et on sent leur attraction sexuelle irrésistible. La femme Sieglinde s’éveille à la vie et à l’amour dans un frémissement sensuel jamais entendu jusque-là. Le travail vocal et scénique avec Wieland Wagner porte certainement ici ses fruits. Le challenge avec Birgit Nilsson est grandiose et leurs échanges au dernier acte sont hallucinants. Elles chanteront une fois au met ensemble dans des conditions extrêmement conflictuelles sous la direction de Karajan, et malgré la tension entre elles, la grande Birgit Nilsson lui lancera un tonitruant « Bravo Crespin » après son « O ! Hehrstes Wunder ! ». Oui, vraiment il y a d’autres très belles Sieglinde mais Crespin a la palme pour beaucoup. Et cette intégrale aussi car tous sont superlatifs et de plus dans une prise de son dont Decca a le secret. A sa sortie ce coffret a fait l’effet d’une bombe ( à tous les sens du terme !) et il reste toujours une référence absolue. Decca, 414105-2

Un an plus tard Herbert von Karajan lui demande de lâcher Sieglinde pour Brünnhilde. Et la voilà dans les studios de Deutsche Grammophon pour réenregistrer La Walkyrie ! Brünnhilde convient en fait parfaitement à sa voix. Sans égaler la vaillance de Birgit Nilsson, elle tire le personnage de la Walkyrie vers une nouvelle dimension. Une walkyrie est une guerrière plutôt impressionnante voire effrayante, mais Brünnhilde est à part. Elle est la fille préférée de Wotan et a hérité de sa mère la prescience. Elle sait donc la valeur des hommes et apprécie leurs qualités, et connaît l’importance des sentiments et de l’amour. C’est cette admiration pour le courage des hommes, cette croyance en l’amour, cet attrait pour les valeurs humanistes qui donne tout son poids à cette Brünnhilde. Elle connaît la compassion. Elle souffre avec son père, avec Siegmund puis avec Sieglinde. Régine Crespin arrive à faire passer cela dans sa voix. C’est presque magique. Cette Brünnhilde peut être tendre et sensible, la voix gonflée d’amour douloureux. Oui elle est compatissante. Elle écoute Wotan dans ses turpitudes et le convainc de céder à l’amour par amour. Même son cri ouvrant le deuxième acte est lâché avec joie. Il s’agit plus d’un jeu que d’une déclaration de guerre. Mais il n’y a pas de craintes à avoir, la puissance est là quand il le faut. L’amplitude dynamique est extraordinaire car ce qui donne la force d’un forte c’est le piano qui l’a précédé et à ce jeu-là Régine Crespin est sans rivale. La prise de son DG est très subtile, très différente de Decca. Avec un passionnant travail sur les nuances et les couleurs tant au niveau de l’orchestre (le fabuleux Philharmonique de Berlin qui n’avait jamais joué dans une fosse) que des chanteurs tous coloristes de génie (Janowitz ! Vickers !!). On entend des nuances infimes à l’orchestre et les couleurs des voix sont parfaitement rendues. Le tout baigne dans une poésie qui tient du conte de fée. Un autre sommet de la discographie de la Walkyrie !!! Madame Crespin, vous avez beaucoup travaillé pour en arriver là, mais quelle chance vous nous offrez de vous entendre dans ces deux rôles-là à un an d’intervalle… Grammophon B0000254UX

L’autre enregistrement mythique est l’intégrale du Chevalier à la Rose toujours chez Decca, toujours dirigée par l’extraordinaire Georg Solti et toujours avec un cast idéal. Il date de 1969 et les conditions d’enregistrement ont été rocambolesques. Le luxe ira jusqu’à inviter chez cette Maréchale de haut rang un chanteur italien hors de prix : sa majesté Pavarotti himself…il y a là un humour délicieux et franchement c’est un régal d’entendre Pavarotti chanter cette parodie d’air italien et ne pas être écouté… mais cela n’est qu’un détail. Dans les années 50 et 60, trois Maréchales sont historiques et ont enregistré ce rôle dans de bonnes conditions. Élisabeth Schwartzkopf, Lisa Della Casa et notre Crespin qui sera la seule à la chanter sur tous les continents (ou presque) et la seule étrangère à la langue allemande. Sans vouloir la froisser, nombreux sont ceux qui considèrent que le personnage qui convient le mieux à Régine Crespin est justement cette Maréchale. D’ailleurs c’est le rôle qui lui a permis de gagner la fidélité de son public dans de nombreux théâtres. Pourquoi cette adéquation à la fois vocale et théâtrale ? Peut-être parce que ce portrait de femme et d’être humain est tout simplement intemporel. Cette difficulté à prendre conscience du temps qui passe, à accepter que l’amour n’est qu’un jeu, qu’il vaut mieux garder le sourire plutôt que pleurer sur la condition humaine, voilà ce que Régine Crespin nous livre. La tristesse de Marie-Thérèse n’est pas feinte, pas étudiée avec elle. La prise de conscience lui fait mal, mais elle l’accepte et reste aimable et nous l’aimons. C’est d’ailleurs exactement le chemin de vie de Régine qui s’est longtemps inclinée devant Crespin. Dépassant le cadre d’une bonbonnière viennoise, ce personnage se parle et chante à cœur ouvert, simplement, et à certains moments l’auditeur est presque mis en position d’observateur indécent. L’âme d’un Etre qui se soumet à la condition humaine est là mise à nu, même si c’est dans les habits brillants de la Maréchale. Elle arrive même à avoir de l’humour dans bien des moments de la partition. Ce sourire amusé passe souvent dans sa voix. Même le Baron Ochs est un vrai partenaire pour elle, elle s’amuse avec lui sans s’en moquer, sans le mépriser. Seule la grande, l’immense Régine Crespin nous livre tout cela. L’acte I est donc un modèle de naturel et d’intimité. Mais la « touche » Crespin inimitable est dans le final de l’opéra. Elle maîtrise toute la situation et tous les personnages, elle assume sa position de femme de pouvoir qui en connaît tous les rouages et pourtant garde l’élégance, le charme grâce à l’humour. Et sa générosité éclate à la face de Quinquin et de Sophie qui apprennent en un jour vraiment beaucoup sur la vie. Et quelle puissance vocale ! Dans le trio elle est dans un rapport vocal idéal à ses partenaires et à la richissime orchestration de Richard Strauss. Ses rivales ne peuvent pas toujours en dire autant. Ses partenaires sont absolument parfaits. Yvonne Minton a un très beau timbre de mezzo, elle a la jeunesse et la fougue du personnage. Helen Donath chante comme un ange, mais on sent un caractère bien trempé derrière cette façade. Mais c’est surtout le Ochs de Manfred Jungwirth qui est un partenaire pour la Maréchale de Régine Crespin. Tous deux sont du même monde et ont de l’éducation. Ils arrivent à se respecter sinon se comprendre. À l’acte III, la Maréchale ne le juge pas, elle ne le condamne pas. Elle lui rappelle fermement (quelle autorité naturelle dans la voix !) quel est son rang. Il est encore jeune et n’est pas un barbon, jamais. La direction de Solti est extraordinaire de vie et d’énergie. Avec une telle distribution et un tel orchestre (Le philharmonique de Vienne évidemment !) c’est bien naturel. Et la prise de son ? Un modèle jamais dépassé !!! Cet enregistrement régulièrement réédité est un fleuron du catalogue Decca, une référence incontournable. Mais qu’on nous rende aussi la version en extraits de Varviso… Decca B0000041S4

Après de tels sommets il reste à rendre justice à Régine Crespin la récitaliste. Plusieurs enregistrement studio sont des modèles.

EMI lui fait graver en 1966 avec John Wustmann au piano le Liederkreiss op. 39 de Schumann et des mélodies de Fauré. C’est tout simplement un rêve. A mille lieux de l’intellectualisation des liedersinger du moment, elle donne à cette musique, surtout celle de Schumann, une simplicité et une évidence rare. Sans en oublier toutes les subtilités. Comment fait-elle ?

Les quelques mélodies de Fauré sont à la hauteur des Nuits d’été de Berlioz ! C’est tout dire !!! 1CD Decca 460 973-2

En 1972, toujours chez EMI, elle complétera les mélodies françaises avec Jeanine Reiss. La voix est un peu moins maîtrisée, mais le charme opère et son modèle de diction pour l’éternité est précieux.

Avec Philippe Entremont en 1979 chez CBS, Satie et Ravel la trouvent parfois en difficulté vocalement, mais peu importe ! La musique est là qui coule.

C’est Decca une nouvelle fois qui l’enregistrera le mieux en 1966. Conscient de la perfection de ses Chanson de Bilitis de Debussy et surtout des quelques mélodies de Poulenc n’a-t-il pas été décidé de les coupler aux Nuits d’été ? La perfection appelle la perfection c’est naturel. Écoutons le grand écart réalisé entre La dame de cœur et Les gars qui vont à la fête de Poulenc pour nous en convaincre. Sans oublier l’humour surréaliste du Carafon. Mais où sont passés les Schumann et les Wolf qui les accompagnaient dans le récital 33 tours ?

En 1971 dans un moment de crise terrible, Decca lui demandait une série d’airs regroupés sous le titre « Prima Donna de Paris ». Pour certains airs elle fit comme elle pût. Mais elle le fit très bien. D’autres airs ont été regroupés en un LP : Régine Crespin chante l’opérette. Tout y est magnifique et il lança sa carrière vers Offenbach. Mais elle n’y chante pas qu’Offenbach. Ciboulette, Phi-Phi, L’Amour Masqué, les Trois Valses, voilà des titres rares qu’elle défend avec panache. Voilà déployé cet humour si sensible qui faisait merveille dans sa Maréchale et Poulenc ; c’est une jubilation de tous les instants car la voix est parfaitement maîtrisée. Alain Lombard est un complice idéal.

Cette carrière dans les œuvres d’Offenbach nous vaudra trois enregistrements intégraux merveilleux. La Périchole en 1975 pour Erato est dirigée par Alain Lombard à la tête de son orchestre Philharmonique de Strasbourg. Ses partenaires Alain Vanzo et Jules Bastin en tête ont le répondant nécessaire. L’humour est aux commandes mais aussi la tendresse et la musicalité la plus accomplie. Une version de référence d’une œuvre qui contient des bijoux.

La Grande-Duchesse de Gerolstein est en lien avec les représentations données au Capitole de Toulouse sous la direction de Michel Plasson. Là-aussi on perçoit un partenaire attentif et une équipe soudée de grands artistes, à la fois musiciens accomplis et acteurs-chanteurs. Excusez du peu, on retrouve Alain Vanzo, Mady Mesplé, Robert Massard et Charles Burles. Tout le monde s’amuse et nous aussi. Enregistrement chez Sony de 1976.

Dans la Vie Parisienne, le rôle de Metella lui va comme un gant. Toujours Michel Plasson, les forces du Capitole et Mady Mesplé. Ils sont tous impayables. L’humour fuse de partout dans ce portrait au vitriol du Troisième Empire (si loin de nous ?) Enregistrement chez EMI de 1976.

Merci à Régine Crespin et ses partenaires d’avoir rendu au géant Offenbach sa dimension musicale. 2 CD EMI 7471548

Dernier enregistrement officiel et non des moindres : Carmen.

Réalisé avant sa prise de rôle sur scène à New York, il est imparfait mais tellement réussi. Alain Lombard, à qui nous devons un peu (beaucoup ?) la Carmen de Crespin dirige superbement la partition archi-connue et rabâchée de Bizet. L’orchestre Philharmonique de Strasbourg sonne très français sans emphase mais avec ampleur et brillance. La direction théâtrale d’Alain Lombard permet au drame d’avancer inexorablement. Le ton est donné dès l’ouverture plutôt rapide et brillante. La prise de son ensuite ne mettra pas assez l’orchestre en valeur, comme les chœurs excellents également, et c’est bien dommage. La Carmen de Crespin est d’abord toute de charme et de séduction avec des sourires rarement entendus dans la voix lors de la habanera. Elle joue le jeu de la séduction avec une pointe de distanciation. Aucun effet n’est appuyé, pas plus que les graves qui sont sonores mais poitrinés avec légèreté. La Séguedille est une danse distillée avec grâce. Ce qui frappe c’est la jeunesse et la gaîté de cette Carmen jamais matrone. Elle est heureuse et s’amuse dans la vie. À l’acte II, elle change. Si la Chanson des sistres l’amuse, elle a beaucoup d’humour avec ses compagnons, mais prend petit à petit conscience de la gravité de sa relation avec José, aliéné à elle, en même temps que son propre éloignement de lui. Son comportement la blesse durablement et lance le drame d’avantage que son attirance vers Escamillo. Le Trio des cartes est une prise de conscience du destin sans pathos et sans effets vocaux excessifs. Le dernier acte est plein de drame, mais son destin est calmement assumé sans violence et sans amertume. Un vrai, grand personnage de femme libre, élégante, sans vulgarité, jamais. La mort représente son ultime liberté non un défi. Une Carmen qui compte. Une vraie voix de soprano, claire et féminine en diable, mais une tessiture totalement habitée. Sauf José Van dam en Escamillo de rêve, la Micaela de Jeannette Pilou et le Don José de Gilbert Py ne sont pas à sa hauteur, mais aucun n’est indigne. Cette intégrale est à connaître pour changer des super productions internationales lourdes et empâtées. Ici le texte et la musique sont respectés, et c’est plutôt rare. Cet enregistrement est difficile à trouver en intégrale. La sélection est plus facile à dénicher. Erato B00004VJIF

Un beau coffret mémoire vive de l’INA nous permet de retrouver Régine Crespin lors du concert du 25 avril 1980 au Théâtre des Champs-Élysées dans le rôle de La Première Prieure de Dialogues des Carmélites. La direction de Jean-Pierre Marty est idiomatique. Il a su regrouper une distribution éblouissante. Et nous devons à sa ténacité la participation de Régine Crespin. L’entourent en particulier Felicity Lott, Anne Marie Rodde et la jeune et étonnante Jocelyne Chamonin. La prise de son est excellente. Régine Crespin y chantait pour la première fois le rôle en français. Elle y avait remporté un grand succès à New York, mais en anglais. La magie des mots opère et sa voix suit toutes ses intentions. On frissonne souvent. Il s’agit de l’autre grande version de cet opéra si exigeant. 2 CD INA Mémoire Vive

Un coffret Discoréale 33T avait rendu hommage à Régine Crespin en 1980 : Régine Crespin 30 ans sur Scène. On y entendait pour la première fois Régine Crespin dans des œuvres qu’elle n’a pas enregistrées et on prenait ainsi conscience de l’ampleur de sa carrière internationale, de la variété de ses rôles, de la qualité de ses partenaires tous au sommet et surtout du peu de trace de ses apparitions en France. Mais elle y a trop peu chanté… Les prises de son sont variables. Elles ne rendent pas entièrement justice à cette voix si difficile à capter. Par contre la magie du théâtre est là et c’est sans prix. Tout a son intérêt, rien n’est négligeable. Au hasard piochons : les extraits de Mozart avec Cosi et les Noces (en français) sont épatants, ceux de Gioconda ahurissants, dans Fidelio elle est splendide, royale dans Iphigénie, les derniers instants de sa Carmen Live à New-York vous transperceront. Mais pourquoi dans le report CD par Rodolphe et les Inoubliables de Prima Music Production avoir éliminé des extraits de Così fan Tutte, un duo d’Otello avec José Luccioni et un air de Sampiero Corso d’Henri Tomasi, opéra dont elle a participé à la création en 1955 à Bordeaux ? 2 CD les Inoubliables de Prima Music 92 3502

Un CD récital à Hunter College Assembly Hall à Ney York est à rechercher, elle y ose une première partie avec des lieder Wolf dont les trois Mignon, puis une deuxième partie française plus attendue avec Debussy, Milhaud, Rosenthal. Nous sommes en 1967, la voix est à son sommet, le public est conquis.

Tosca le 13/01/68 en direct du Met est assez souvent disponible. Dirigée par Zubin Metha, ses partenaires sont Gianni Raimondi et Gabriel Baquier. Tosca enfin en italien, en intégrale et sur scène. En l’écoutant, vous comprendrez pourquoi dans ce rôle elle déchaîna les foules. Et le public du Met le lui manifeste ! 1 CD Melodram MEL 18028

Iphigénie en Tauride de 1964 à Buenos Aires se trouve parfois en intégrale de même que son Parsifal de Bayreuth très occasionnellement disponible en 58 ou 60. Pourvu qu’on les réédite bientôt ! 2 CD Gala GJ 100. 595

La Damnation de Faust avec Monteux en 62 (magnifique rôle pour Crespin) ou Fournet en 63 ont fait des apparitions sporadiques. Music & Arts B000001OHH

Idem pour Pénélope de Faure à Paris en 1956. Très rare voire introuvables sa Sieglinde à coté de la Walkyrie de Nilsson à New York dirigée par Karajan en 69 et sa Brünnhilde au festival de Pâques de 67. Y entend-t-on les encouragements de Nilsson ?

Espérons que ce 80e anniversaire de notre Régine Crespin adorée donnera de bonnes idées aux éditeurs pour notre plus grand bonheur.

Lire l’hommage rendu sur ResMusica à Régine Crespin

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