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Lady Macbeth de Mzensk, glauque et sublime

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Massy. Opéra. 18-III-2007. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) Lady Macbeth de Mzensk, opéra en quatre actes et neuf tableaux, sur un livret du compositeur et d’Alexander Preis. Mise en scène : Dmitri Bertman. Décors : Igor Nezhny. Costumes : Tatiana Tulubieva. Lumières : Alexandre Nilov. Avec : Sergey Toptygin, Boris ; Dmitriy Ponomarev, Zinovy ; Svetlana Sozdateleva, Katerina ; Vadim Zaplechny, Sergueï ; Marina Kalinina, Aksinia ; Vladimir Bolotin, le balourd miteux ; Alexey Tikhomirov, le pope ; Andrey Vylegzhanin, un sergent ; Ksenia Vyaznikova, Sonietka. Chœurs de l’Opéra-Théâtre Hélikon de Moscou (chef de chœur : Denis Kirpanev), Orchestre de Massy, direction : Konstantine Tchudovsky.

En ce mois de mars, l’opéra de Massy accueillait en résidence l’Opéra-Théâtre Hélikon de Moscou pour trois spectacles, dont cette Lady Macbeth de Mzensk, pour laquelle le metteur en scène obtenu un « Masque d’or », la plus haute distinction théâtrale de Russie.

Au premier abord, le lever de rideau laisse pourtant dubitatif : l’action semble resituée au début du XXe siècle dans une usine dont le directeur serait le terrible beau-père, Boris, en costume-cravate. Katerina, en robe de soirée, traîne son ennui en se vautrant dans un énorme fauteuil de cuir rouge. On commence à penser que l’on va assister à une de ces abominables « relectures » qui encombrent nos scènes. Mais les gestes dérapent petit à petit. Nous ne sommes pas dans une usine, mais dans « les sous-sols de l’âme humaine » (dixit le metteur en scène Dmitri Bertman) voyeurs d’une sorte de cauchemar où l’action parait logique, et qui illustre textuellement le livret, mais dans lequel les actes sont décalés, imprévisibles. Un de ces mauvais rêves tout en noir, blanc et rouge dont on se réveille en sursaut, en étant incapable de le raconter. Les mouvements de foule sont particulièrement fantasmagoriques, les ouvriers qui peuplent la ferme, les invités de la noce ou les bagnards du dernier acte n’étant pas montrés comme des être humains, mais comme des monstres menaçants et vicieux, des créatures sans âme se lançant sans raison dans des danses infernales.

Non contente d’aligner les idées fortes, la production montre par ailleurs de très belles images, vraiment marquantes. On n’est pas près d’oublier la ronde démoniaque des ouvriers faisant claquer leurs fouets autour de Sergeï gisant à terre, non plus que le retour au pénitencier de tous les visages du passé de Katerina : Boris, Zinovy, Aksinia, le Pope, tournant lentement autour d’elle, ni le combat final des deux femmes, dans une gestique lente, Katerina vêtue de sa robe de mariée et de gants rouges, Sonietka de la même robe de soirée rouge que sa rivale au premier acte. Le tout magnifié par des éclairages d’une incroyable subtilité.

Pour servir un tel miracle d’intelligence et de violence, il fallait des interprètes hors pair. Et nous sommes bien servis. Si les aigus de sont tirés, laids et constamment trop bas, elle les compense par un engagement physique et vocal de tous les instants. Le rôle de Katerina n’est pas une sinécure, et rares sont les chanteuses qui peuvent en venir à bout. Son beau-père Boris n’est pas le vieux paysan arriéré qu’on a l’habitude de voir, mais un homme élégant, de belle prestance, violent, qui cherche par tous les moyens à coucher avec sa belle-fille. Dans cette optique, est aussi beau à voir qu’à entendre. Rôle difficile encore, car nécessitant un fort ténor, celui de Sergueï, défendu avec une belle vaillance par , plus fantasme que réel salaud. , au timbre clair et facile, parvient à donner une personnalité au falot Zinovy, noceur passant son temps la bouteille aux lèvres, à tripoter hommes et femmes (sauf la sienne). Surprise également du coté du balourd miteux, sorte de rocker tout cuir en pantalon moulant et gilet ouvert, complice pervers de tous les trafics louches qui se déroulent à la ferme. Hélas, vedette de show lors de son air, il chante micro à la main, on a dès lors du mal à se faire une opinion sur sa voix. Le gigantesque (le Pope, le vieux bagnard) dépassant toute la distribution de deux têtes, prouve haut la main que la tradition des grandes basses russes n’est pas encore éteinte. Splendide contralto de en Sonietka.

A la tête de l’orchestre de Massy, un tout jeune chef de vingt-cinq ans, et une découverte : Konstantine Tchudovsky. Parfaitement en phase avec la production, on entend sous sa baguette des sonorités, des aspérités jamais découvertes encore. Le son est plein et chaud, les musiciens se déchaînant dans les interludes orchestraux, et si les chanteurs ont été couverts en début de représentation par ce trop plein d’enthousiasme, il y a mis rapidement bon ordre. Un détail qui ne trompe pas : au moment des saluts, l’orchestre s’est massé tout en haut de la fosse pour applaudir chaleureusement son chef.

Il y avait longtemps, longtemps, longtemps, qu’on n’avait pas vu et entendu un spectacle d’une qualité aussi parfaite en région parisienne.

Crédit photo : © Opéra Paris Sud

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Massy. Opéra. 18-III-2007. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) Lady Macbeth de Mzensk, opéra en quatre actes et neuf tableaux, sur un livret du compositeur et d’Alexander Preis. Mise en scène : Dmitri Bertman. Décors : Igor Nezhny. Costumes : Tatiana Tulubieva. Lumières : Alexandre Nilov. Avec : Sergey Toptygin, Boris ; Dmitriy Ponomarev, Zinovy ; Svetlana Sozdateleva, Katerina ; Vadim Zaplechny, Sergueï ; Marina Kalinina, Aksinia ; Vladimir Bolotin, le balourd miteux ; Alexey Tikhomirov, le pope ; Andrey Vylegzhanin, un sergent ; Ksenia Vyaznikova, Sonietka. Chœurs de l’Opéra-Théâtre Hélikon de Moscou (chef de chœur : Denis Kirpanev), Orchestre de Massy, direction : Konstantine Tchudovsky.

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