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Lucia sans Lucia, mais avec tous les autres !

La Scène, Opéra, Opéras

Tours. Grand-théâtre. 9-IV-2007. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, opéra en 3 actes sur un livret de Salvatore Cammarano. Mise en scène : Mireille Larroche. Décors : Guy-Claude François. Costumes : Danièle Barraud. Lumières  : Philippe Quillet. Avec : Stefanie Krahnenfeld, Lucia ; Shalva Mukeria, Edgardo ; Tassis Christoyannis, Enrico ; Fernand Bernadi, Raimondo ; Maryse Pirès Da Silva, Alisa ; Alexandre Swan, Arturo ; Antoine Normand, Normanno ; Chœur de l’Opéra de Tours (chef de chœur  : Emmanuel Trenque). Orchestre Symphonique Région Centre-Tours, direction : Jean-Yves Ossonce.

Il est de ces représentations dont l’œuvre nous est parfaitement connue, mais dont on apprend de nouvelles facettes sous l’éclat de certains interprètes. Bien que l’on puisse connaître l’opéra sur le bout des cordes vocales, certains airs qui sont souvent au programme de concours de chant et qui sont une sorte de carte de visite vocale, prennent une autre allure lorsque ces airs-là sont incarnés et non pas exécutés de la manière la plus raisonnable possible.

Ainsi en est-il du ténor géorgien que cette Lucia tourangelle nous fait découvrir en France (après seulement une apparition à Besançon dans Rodolfo en 1999). Tout, dans la voix de ce ténor lyrique, concourt à l’émotion par le chant ; le phrasé est sublime, la projection est incroyable, la vaillance dans l’aigu surprend, de même que sa relative souplesse. Enfin, un souffle très long lui permet de moduler à loisir les nuances, passant sans encombres du fortissimo au pianissimo le plus émouvant. Une légère fatigue se fait sentir à la fin de l’œuvre, mais globalement, on a pu avoir la sensation de se retrouver dans un théâtre de province italienne des années 1930, où même les petits rôles étaient distribués à d’excellents chanteurs, et où l’assurance des solistes annihilait toute routine. On l’aura compris, on ne s’attendait pas à une telle qualité vocale, et la surprise en est d’autant plus importante.

De même que l’œuvre se clôt sur de telles beautés, elle s’ouvre aussi sur une belle découverte, le baryton grec , fort bien chantant, avec une voix soyeuse et bien timbrée, à laquelle il manque néanmoins des nuances ; et l’on est terrassé par tant de santé vocale, que l’on aurait bien souhaité, parfois, que certaines nuances soient tentées : le personnage en aurait été moins monochrome. On retiendra alors la conjonction des deux chanteurs masculins dans le duo qui ouvre l’acte II, qui, bien que traditionnellement coupé, relève ici de l’évidence.

Malheureusement, la chanteuse belge Stefanie Krahnenfeld est, on regrette de le dire ainsi, franchement mauvaise. A peine a-t-elle entamé l’étreignant cavatine d’entrée que l’on se demande comment elle pourra parvenir jusqu’au bout de l’œuvre. La voix n’est pas des plus désagréables et le récitatif qui nous la fait entendre au tout début exploite un joli médium. Mais dès qu’il y a un saut vers le haut médium, vers l’aigu, il n’y a aucun soutien, et la voix se dérobe malgré l’émission poussive à laquelle la chanteuse se contraint. Le suraigu est inexistant, et l’on essaye de nous faire croire que pousser la voix vers l’aigu donnerait l’illusion qu’on fait lesdites notes. Il y a parfois quelques éclaircies, notamment dans les ensembles, ou dans le duo avec Enrico, où l’actrice remplace la chanteuse. Cessons là le recensement de tous les défauts d’une voix dont on craint ne bientôt plus pouvoir l’entendre.

Le rôle d’Alisa est endossé par Maryse Pirès Da Silva, une jeune rochelaise qui fait de la confidente de Lucia, non pas une chaperonne, mais une amie juvénile, et l’on est touché par la fraîcheur de l’artiste. Également convainc dans Raimondo avec une voix chaleureuse et bien conduite.

Pour ce qu’il en est de la mise en scène, elle est judicieuse et accompagne clairement le propos. Un rideau sépare l’avant-scène du reste du plateau, et Lucia navigue entre les deux mondes, la folie de notre côté, et derrière, tous ceux qui ne la comprennent pas, mais qui sont du côté de la raison. Une enfant vêtu comme Lucia parcourt la scène, c’est le fantôme qu’évoque l’héroïne au début de l’opéra, mais est-ce son double, un autre elle-même, tendant les fils de la schizophrénie de Lucia ? La réponse est ouverte. De même, est-ce que lorsqu’Edgardo se suicide, et qu’il enlève sa chemise de son pantalon, ressemblant au chœur composé de fous qui l’entoure, cela suggère que lui-même devient fou ? Le changement d’esprit des protagonistes est en tout cas illustré sur des toiles blanches tendues dans l’arrière-scène et où sont projetées des images évocatrices des tensions internes des personnages. Seules deux interrogations subsistent : pourquoi Enrico tente t’il d’embrasser sa sœur lors du duo de l’acte I ? Et pourquoi donc toute la partie après le sextuor doit elle s’accompagner de coups d’épée intempestifs, empêchant ainsi de suivre la musique pendant près de trois minutes ?

La direction d’orchestre est théâtrale, et porte une attention très affectueuse à l’évolution de ceux qui sont sur scène. Enfin, les chœurs étaient parfaits, avec une direction d’acteurs pertinente, séparant certaines personnes de la masse pour rejoindre Lucia s’évanouissant, Edgardo furieux, ou illustrer l’horreur du meurtre d’Arturo, rendant plus vivant les moments statiques.

Très belle représentation, heureusement que Lucia di Lammermoor ne fait pas partie de ces œuvres qui repose uniquement sur le rôle éponyme.

Crédit photographique : © François Berthon

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