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Retour aux sources avec le ténor Marc Hervieux

marc-hervieuxTénor. Le mot seul semble évoquer tout l’opéra. «Le ténor, écrit Balzac, c’est l’amour, c’est la voix qui touche le cœur, qui vibre dans l’âme, et cela se chiffre par un traitement plus considérable que celui d’un ministre.» Par ailleurs, ne parle-t-on pas dans le langage courant, des grands ténors de la politique, du sport, et cela dans tous les domaines de l’activité humaine ?

« Je n’ai jamais voulu imiter qui que ce soit. »

ResMusica : Parmi les Raoul Jobin, Léo-Paul Simoneau ou Richard Verreau, que nous gardons en mémoire, où vous situez-vous dans la lignée des grands ténors québécois ? Avez-vous eu un modèle parmi eux ? Parmi les ténors, lesquels vous sentez-vous le plus près, par le timbre sinon par certaines affinités ?

 : On m’a comparé à plusieurs ténors, de Richard Verreau à Placido Domingo et dans une critique au «New York Times», à Richard Tucker. J’ai toujours dit que je préférais être moi-même avec tout le respect que je dois à mes illustres prédécesseurs. Je n’ai jamais voulu imiter qui que ce soit. Où je me situe ? Je ne sais pas, ce n’est pas à moi à déterminer cela. Chez les ténors québécois, j’ai beaucoup écouté Verreau et Simoneau. J’essaie de prendre le meilleur des deux. J’ai rencontré aussi Léopold Simoneau et Pierrette Alarie avant d’aborder le rôle d’Hoffmann qui demande énormément au chanteur, et mon approche en a été modifiée. La première fois que j’ai côtoyé Richard Verreau, je ne l’oublierai jamais, je chantais avec lui lors d’un gala et je sentais sa grande nervosité. Une autre rencontre déterminante, fut celle de Jon Vickers, un homme exceptionnel. Enfin, j’ai rencontré Luciano Pavarotti à Montréal, lors d’une pratique. Quelle voix !

RM : Comment définissez-vous votre voix ? Elle a du caractère, de la puissance mais aussi ce velours qui en fait tout le charme. Comment arrive-t-on à faire passer toute une gamme d’émotions uniquement par la voix ?

MH : Je crois qu’il faut remonter loin dans mon enfance. Sans doute l’amour du théâtre. Je voulais d’abord être acteur. Je ne me suis jamais vraiment posé la question comment devient-on chanteur. C’est par la télévision que j’ai découvert les voix et l’émotion qui s’en dégage. Ma voix fonctionne naturellement. Je crois que j’ai reçu cela en cadeau. Je pourrais donner des coaching mais j’aurais du mal à enseigner. Ce qui est bon pour moi, ce qui fonctionne bien ne marcherait pas nécessairement avec un autre. L’émotion, c’est ce que nous vivons à tous les jours, pas nécessairement lié à un rôle spécifique, c’est la vie et les expériences de la vie.

RM : La voix étant un don bien fragile, vous est-il arrivé de refuser un rôle que vous jugiez dangereux ? 

MH : Je reporte certains rôles. C’est parfois difficile, mais oui, cela m’est arrivé de refuser un rôle que je jugeais trop lourd pour moi. C’est salutaire et dans certains cas, ce n’est que partie remise. J’ai refusé Manrico du Trovatore, Don Carlo et même Don José dans Carmen. Il ne faut pas abuser. On me demande surtout de chanter Puccini. Calaf, aujourd’hui ne me poserait aucun problème, mais il n’est pas question d’aborder ce rôle dans l’immédiat. J’ai tout de même refusé des Grieux dans Manon Lescaut. Il ne faut pas oublier que la voix est un organe qui a une longue mémoire et se fatigue.

RM : Comment faites-vous pour entretenir votre voix ? Prenez-vous quelques précautions avant d’aborder un rôle à l’opéra ? Êtes-vous du genre à fuir les courants d’air ? Êtes-vous maniaque au point de vous enfermer lorsqu’il fait trop froid ou trop humide ? 

MH : Tout le contraire. Pas allergique et non vacciné. J’ai 38 ans et je n’ai jamais pris d’antibiotiques. J’aime trop la vie pour rester enfermé entre quatre murs. J’aime les choses simples, naturelles et agréables. Pas superstitieux, pas de manies. Une journée de concert, je peux boire plusieurs litres d’eau. Mais jamais de médicaments.

RM : Est-il difficile de gérer le trac ? Comment vivez-vous les instants qui précèdent la première d’un opéra ? Réussissez-vous à vous abandonner complètement sur scène ? 

MH : Il m’est toujours plus facile de contrôler le trac quand ce n’est pas à Montréal. Sans doute parce que c’est ma ville. J’ai fait ici le Conservatoire et l’Atelier lyrique. Les gens m’ont vu grandir sur cette scène, des petits rôles où je chantais trois phrases, aux premiers rôles d’un opéra. Mais j’avoue qu’au Richard Tucker Hall, à mon premier concert, j’avais un trac fou, incapable de m’en défaire, une peur irrationnelle. L’opéra c’est impressionnant, c’est un immense bateau. Quand on lève l’ancre, elle ne peut plus redescendre, on doit naviguer et se rendre à bon port. Je ne suis pas du genre à m’isoler avant une représentation. Et je réussis à m’oublier complètement sur scène.

RM : Vous êtes originaire d’Hochelaga-Maisonneuve, un quartier populaire de Montréal. Quel a été votre parcours ? Comment devient-on chanteur d’opéra ? Vos parents étaient-ils mélomanes ? Est-il plus difficile de trouver sa voie lorsqu’on est issu d’un milieu social défavorisé ? 

MH : Mon père travaillait à l’usine. Je viens d’un milieu défavorisé. Il fallait être ingénieux pour nourrir quatre enfants. Mon père aimait la musique country, le western ! On a été élevé avec ça ! La télé a été ma seule fenêtre sur l’opéra ou l’opérette. Je me souviens des émissions avec Yoland Guérard. Mais je reviens un peu à mon enfance. À l’école primaire, j’écrivais des pièces de théâtre. On répétait chez nous, avec des amis. On fabriquait nos décors, nos costumes. J’avais même un personnage récurent que l’on pouvait suivre d’une année à l’autre. Dans un quartier populaire, il y a une sorte de solidarité qui s’installe. Durant toute mon adolescence, j’étais très impliqué dans mon quartier.

RM : Nous gardons un souvenir ému d’un concert à l’Église du Saint-Nom-de-Jésus, où vous étiez accompagné de Gianna Corbisiero. Je me souviens très bien de l’ambiance qui y régnait, d’une fierté partagée. J’entendais ces gens qui d’ordinaire on ne croise pas dans les salles d’opéra ou au concert, qui vous connaissaient depuis l’enfance et semblaient dire : «c’est notre gars».

MH : Chaque année, je donne un concert dans mon quartier. J’arrive bien avant le spectacle juste pour jaser avec eux. Aussi, je fais à Noël, l’inévitable Minuit, chrétiens.

RM : C’est une responsabilité ?

MH : Non, c’est d’abord un vrai plaisir de me retrouver parmi eux. De plus, je trouve extraordinaire que ces gens, d’un milieu défavorisé, découvrent l’opéra en venant m’écouter. J’aime me retrouver parmi eux et je trouve important de chanter partout, autant dans des salles de quartier que dans les grandes maisons d’opéra. Au Canada, il m’arrive qu’un directeur d’opéra me dise qu’il n’osera plus me rappeler parce que je ne serai pas disponible. Ce n’est pas une question d’argent.

RM : Vous avez fait le Conservatoire de Musique de Montréal. Connaissiez-vous la musique ? Avez-vous appris à jouer d’un instrument avant d’étudier le chant ?

MH : J’étais graphiste à la Ville de Montréal. Je chantais dans mon bureau toute la journée et mes collègues de travail m’ont encouragé à franchir le premier pas. À l’époque, je chantais dans des bars, dans des comédies musicales. Je faisais partie d’un orchestre.

RM : Un peu le même parcours que Roberto Alagna ?

MH : Peut-être. À la différence que je n’avais aucune notion de solfège. J’ai chanté partout et tous les répertoires. J’ai enfin fait des auditions et j’ai été accepté partout. J’ai même été accepté à l’Université d’Indiana aux États-Unis, où on m’a offert une bourse. J’ai choisi le Conservatoire de Montréal, bien conseillé par plusieurs professeurs. Au Conservatoire, on m’a classé en troisième année de chant. Mais pour le solfège, – j’étais tellement naïf – je ne savais même pas que des dictées, autre qu’en français, étaient concevables ! Je n’avais aucune espèce d’idée de ce qui m’attendait. Je me suis assis, entouré de jeunes de quinze ou seize ans, moi j’en avais 24. J’avais l’air de Toto, au cinéma Paradiso ! Une dame nous demande de transcrire seize mesures à deux voix ! Je ne savais même pas ce qu’il fallait faire ! Je suis le seul à me lever et à donner ma feuille immaculée, avec mon nom agrémenté d’une clé de sol ! C’était en 92 et je me souviens très bien de mes débuts au Conservatoire. Le lendemain, je rencontre une autre dame, qui me demande de solfier une page. Je lui demande ce que je dois faire. Elle croit que je blague. Elle insiste pour que je m’exécute. Je vois la partition qui est pour moi une suite de hiéroglyphes. Donc, je me suis retrouvé à faire des équivalences. Des cours de solfège le samedi matin, avec des enfants de six ou sept ans. On faisait des jeux. Je retournais chez moi en me disant mais qu’est-ce que je fais-là ? Et ça été cinq ans d’enfer. Mais le Conservatoire m’a beaucoup appris et aussi plus tard à l’Atelier lyrique. Je n’ai jamais manqué une pratique de toutes les productions même si je ne faisais pas partie du casting. Je gobais tout comme une éponge.

RM : Depuis quelques années, votre carrière prend un nouvel essor. Vous avez été choisi par Valery Gergiev dans une production de La Traviata à Saint-Pétersbourg, Vous avez joint l’équipe du Metropolitan Opera de New York au printemps 2006, et vous avez chanté au Richard Tucker Gala. De plus, vous avez été invité au New Israëli Philharmonic pour interpréter le rôle d’Alfredo dans La Traviata sous la direction de Zubin Mehta. Vous avez tenu les rôles de Pinkerton (Madama Butterfly), d’Edgar (Lucia di Lammermoor), de Roméo (Roméo et Juliette), de Rodolfo (La Bohème), du duc de Mantoue (Rigoletto), du chevalier des Grieux (Manon), de Nemorino (L’Elisir d’amore), de Nadir (Les Pêcheurs de perles) et d’Hoffmann (Les Contes d’Hoffmann). La liste est loin d’être exhaustive. Malgré votre jeune âge, avez-vous fait le bilan de ces quelques années passées ?

MH : Je le fais à chaque année, même deux fois par année. Il y a eu la saison 2002 où les prises de rôles se succédaient à un rythme effréné. Pour la première fois, je chantais Edgardo (Lucia di Lammermoor), Roméo (Roméo et Juliette), Le duc de Mantoue (Rigoletto) à Montréal, Pinkerton (Madama Butterfly) à Edmonton et Nadir (Pêcheurs de perles) à Vancouver. Cinq opéras nouveaux pour moi. Il est certain que dans un laps de temps très court, la voix se fatigue. Apprendre pendant le jour un nouveau rôle et devoir chanter le soir même un autre opéra, cela demande beaucoup et c’est lourd à porter. Je crois que j’ai fait huit productions cette année-là. Pour moi, c’était trop. Il y a un plaisir à chanter mais si cela devient une usine à faire entrer de l’argent, cela ne m’intéresse pas.

RM : Vous étiez censé faire des Grieux, dans la production de Genève avec comme partenaire Natalie Dessay dans le rôle de Manon. Malheureusement, vous avez été remplacé à la dernière minute. Est-ce une belle occasion ratée ? Idem pour L’Elisir d’amore à la Scala. Avez-vous quelque regret ?

MH : Dans les deux situations, il y en a une que je ne regrette pas du tout. C’est à La Scala. J’ai rencontré Ricardo Muti. J’avais trente ans, j’ai travaillé sur scène avec le maestro. Il m’a proposé de faire Nemorino. Cela s’est décidé un an et demi avant naissance de mon enfant. Et je voulais être présent à l’accouchement. J’ai donc annulé mon contrat. Je ne veux pas avoir le regret d’avoir raté l’important dans la vie. Peut-être parce que je n’ai pas eu une vraie vie de famille quand j’étais enfant et maintenant, pour moi, c’est la chose qui compte le plus. L’autre, la Manon de Genève, oui j’ai des regrets, c’est malheureusement un conflit horaire, un agent qui n’a pas fait son travail correctement. On montait Manon à l’Opéra de Québec au même moment. J’ai choisi d’être à Québec. Pourtant, mon cachet à Genève était six fois supérieur.

RM : En 2005, vous interprétiez le rôle du Businessman dans Starmania avec l’Orchestre Symphonique de Montréal, production reprise à Paris, au Palais des Congrès, puis au Festival international d’été de Québec. Pour souligner le 400e anniversaire, l’Opéra de Québec proposera l’an prochain, la version lyrique de Starmania de Plamondon-Berger. Et vous ferez partie de la distribution. Est-ce un nouveau défi qui vous attend ou d’une opportunité à saisir ? 

MH : J’ai dit à une conférence de presse, que j’étais content de faire partie de l’histoire de Starmania. J’ai grandi avec Starmania et dans des boîtes à chansons, j’ai souvent interprété le Blues du Businessman. Je ne pouvais pas m’imaginer que j’allais être proche de Luc Plamondon comme je le suis présentement. C’est un beau projet.

RM : Comment aborde-t-on un rôle ? Vocalement d’abord ou scéniquement ? Est-il important de se référer à l’œuvre originale ? Je pense à La Dame aux camélias, Les souffrances du jeune Werther, Manon Lescaut, Le Roi s’amuse etc.

MH : Je lis d’abord les œuvres originales. Paradoxalement, mémoriser le livret, c’est sans doute la dernière chose que je fais. Mais après la lecture du roman, c’est la musique qui me sert de guide et enfin. Mais le travail ne s’arrête pas là, une fois pour toutes. J’ai fait neuf productions de La Traviata, entre autres avec Zubin Metha et Valery Gergiev. J’ai été le premier Alfredo avec Anna Netrebko et aussi avec Norah Amsellem. Chaque production peut être une redécouverte, parfois même une remise en question. C’est aussi l’occasion de belles rencontres comme celle avec Zubin Metha, un chef d’orchestre extrêmement présent, qui vient nous chercher.

RM : On demande beaucoup aux chanteurs. Les mises en scènes sont parfois déconcertantes. Peut-on refuser une production sans que cela nuise à sa carrière ?

MH : Oui, c’est arrivé dans une production à l’Opéra de Montréal. Je trouvais la mise en scène nulle, ridicule. Je ne me gêne plus pour demander soit au chef d’orchestre, soit au metteur en scène pourquoi faire telle ou telle chose que je ne perçois pas immédiatement. Si c’est leur vision de l’œuvre, ils doivent me l’expliquer pour que je puisse chanter de façon naturelle. Certains metteurs en scène méconnaissent totalement l’opéra et ses contraintes.

RM : Est-ce préférable d’avoir une partenaire avec qui le public vous associe ? À l’opéra, il y a eu des couples légendaires, on pense à Callas et Di Stefano, Domingo et Lorengar, peut-être Simoneau et Alarie. La critique a abondamment médiatisé le couple Roberto Alagna et Angela Gheorghiu. Tout récemment Anna Netrebko et Rolando Villazon sont devenus indissociables.

MH : Je ne sais pas si c’est préférable mais c’est drôlement plus excitant. Je chante beaucoup avec Gianna Corbisiero. C’est une chimie spéciale, une énergie partagée et cela influence grandement notre jeu. J’ai fait plusieurs Bohème avec Sally Dibbllee, une soprano avec qui je retrouve cette même complicité. Je ferai d’ailleurs Traviata avec elle l’an prochain. Je pourrais ajouter Laura Whelan et Chantal Dionne, on se comprend parfaitement, il n’y a pas de gêne dans l’interaction du jeu.

RM : Votre diction française est claire et naturelle. La limpidité de votre voix vous désigne à interpréter les grands rôles de l’opéra français. Cela ne vous permet-il pas de faire une place privilégiée au répertoire français ?

MH : J’aime le répertoire français romantique mais tout autant le répertoire italien. C’est sans doute mon côté francophone, mais j’ai eu une très grande satisfaction de chanter en français au Met.

RM : Dans les rôles verdiens, mis à part le duc de Mantoue ou Alfredo, quel personnage vous attire le plus chez ce compositeur ? 

MH : Manrico du Trovatore. J’ai vraiment hâte d’aborder ce rôle.

RM : Vous avez abordé quatre rôles pucciniens. Cavadorossi dans Tosca, Rodolfo dans La Bohème, Pinkerton dans Madama Butterfly et Luigi dans Il Tabarro. Vous sentez-vous près de l’univers vériste ? Est-ce un vain mot ? 

MH : Je ne pense pas que cela soit un vain mot. Je me sens très près de cet univers qui convient à ma voix. De plus, c’est quelque chose qui me rejoint au fond de moi-même, qui me touche passionnément, et je m’imprègne de ce monde dit vériste.

RM : Quels seront vos rôles futurs ? Comment entrevoyez-vous votre carrière ? Peut-on s’attendre à la parution d’un CD ou d’un DVD ?

MH : Je vais faire Werther pour la première fois la saison prochaine. Je vais reprendre aussi, avec enthousiasme, Roméo à L’Opéra de Montréal. Je viens de conclure une entente avec Analekta. Des disques étalés sur plusieurs années.

Crédits photographiques : © Marco Campanozzi

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