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Vanessa Wagner, pianiste sensible

vanessa_wagner_2_c_jean_baptiste_millot_ridottaCela fait bientôt dix ans que figure parmi les meilleures pianistes de sa génération. Doté d’une sensibilité à fleur de peau, son jeu intense ne laisse personne indifférent, suscitant un réel enthousiasme de la part du public et des médias. On se souvient encore de son poétique CD Debussy paru en 2005 chez Ambroisie- Naïve.

« J’étais pour ainsi dire, éduquée à devenir « soliste » et la musique de chambre passait au deuxième plan.  »

ResMusica : Vous êtes à Lyon pour deux concerts de musique de chambre dans un programme Rachmaninov, Mendelssohn, Brahms. Peut- on parler de répertoire de prédilection ?

 : Cela fait effectivement partie des compositeurs que j’aime énormément jouer et que je programme régulièrement. Surtout Mendelssohn même si j’ai commencé à le jouer depuis peu. Cette année, j’ai monté ses sonates avec violoncelle, les trios, et le Double concerto que je dois jouer avec Augustin Dumay.

RM : Comment s’est formé ce trio avec Stéphanie-Marie Degand et Emmanuelle Bertrand ?

VW : Nous nous connaissons depuis de nombreuses années, quasiment depuis le conservatoire. Nous n’avions jamais joué toutes les trois ensemble mais en sonate et en trio avec l’une ou l’autre. C’est l’idée d’Eric Desnoues, programmateur de la société de musique de chambre de Lyon, qui nous a demandé de constituer ce trio. Il y a eu une excellente alchimie entre nous, immédiate et naturelle. Je crois qu’en musique de chambre, on voit dès les premières répétitions, presque dès la première heure, si cela fonctionne ou non. C’est un peu comme dans les relations humaines. Il y a le travail bien sûr, mais aussi quelque chose de beaucoup plus mystérieux et « hors contrôle » qui se développe.

RM : A quand remontent vos débuts en musique de chambre ?

VW : Je n’en ai quasiment pas fait jusqu’à il y a quelques années. J’étais pour ainsi dire, éduquée à devenir « soliste » et la musique de chambre passait au deuxième plan. Je regrette vraiment de ne pas avoir eu un entourage qui m’ait davantage poussée à faire cela de front car je pense que cela m’aurait beaucoup aidée. Autour de mes 25 ans, ce qui est assez tard, j’ai réalisé combien c’était dommage. J’ai eu vraiment envie de travailler avec d’autres personnes pour ne plus être systématiquement seule sur scène et ouvrir davantage mon répertoire.

J’ai ainsi appelé mon agent et des musiciens pour jouer avec moi. Parfois, on m’a proposé des récitals que j’ai moi-même transformés en concert de musique de chambre. Maintenant, j’ai un répertoire assez important et je joue régulièrement avec des musiciens tels que Henri Demarquette, Xavier Philips, Nemanja Radulovic, Nicolas Dautricourt, Augustin Dumay.

RM : Y a-t-il des aspects relatifs à ce travail qui ont des répercussions sur votre manière d’aborder les œuvres d’un compositeur que vous jouez en solo ? Par exemple avec Mendelssohn ?

VW : Cela a beaucoup enrichi mon travail de soliste par rapport à l’écoute des autres, à ce que leur expérience m’a apporté. Plus dans mon jeu et ma réflexion en général que par rapport à telle ou telle œuvre. Cela m’a fait beaucoup de bien dans mon expérience avec les orchestres.

C’est aussi partager une vision de la scène et du métier, un enrichissement à la fois humain et musical. Etre chambriste, c’est tout un état d’esprit, c’est être à l’écoute d’émotions qui ne sont pas les siennes et qu’on apprivoise, c’est se laisser surprendre et entraîner, c’est une liberté généreuse… une bouffée d’air aussi qui rompt la solitude du pianiste !
C’est une chance de pouvoir combiner les deux malgré le fait que, un temps, dans ce métier, on a eu tendance à être « étiqueté » soliste ou chambriste. J’arrive à équilibrer mon planning entre solo et formations très différentes. J’accepte beaucoup de programmes nouveaux pour monter du répertoire au maximum. Maintenant, c’est aussi savoir déchiffrer beaucoup plus vite qu’avant, me mouvoir dans des jeux complètement différents car je change régulièrement de partenaires.

RM : Etes-vous sujette au trac ?

VW : Oui. Mais justement grâce à la musique de chambre et au fait de pouvoir confronter mon expérience, j’ai pu me rendre compte que je n’étais pas la seule à l’avoir ! Avant, je me disais que je devais être un cas particulier ! On a tous des façons différentes de le vivre. Il y a ceux qui ne le montrent pas du tout, d’autres qui le « vomissent » à tout le monde en disant (elle mime) : oh ! là, là, c’est affreux…( J’ai plutôt tendance à être comme cela d’ailleurs! )… Finalement, c’est une façon de déverser son angoisse avant, pour ne plus trop avoir de problèmes une fois sur scène.

J’ai beaucoup réfléchi au trac et cela reste quelque chose de très mystérieux pour moi. J’ai du mal à le capter et à le comprendre parce qu’il est très différent selon mon état. Je peux avoir un trac énorme dans une toute petite salle, pas très exposée devant une centaine de personnes. A l’inverse, quand je vais jouer dans une grande salle, une grande capitale, je peux imaginer que cela va être abominable, que je ne vais pas pouvoir entrer sur scène et en fait, entrer très à l’aise devant deux mille personnes… C’est un état très imprévisible, et c’est là où réside le mystère. En revanche, pour ma part, c’est très suspect d’être tout à fait détendue, je me méfie toujours de ces moments là !

Le doute fait partie de ma construction, de ma recherche, de mon travail. J’ai appris à vivre avec et c’est devenu un moteur plus qu’un ennemi. Il l’a été à un moment de ma vie où j’en souffrais beaucoup. Jai vécu certains concerts en me disant que si cela devait être ainsi à chaque fois, jarrêterais J’y ai beaucoup travaillé, mentalement, au piano aussi, et c’est maintenant devenu une force. J’ai réalisé que finalement, avec la dose d’autodestruction que j’avais en moi, j’arrivais quand même à rentrer sur scène et faire des beaux concerts ; je me suis dis qu’une part de moi, que je devais développer, était très forte et que j’avais une sorte de volonté de lionne.

RM : Des concerts précis en tête ?

VW : Oui, j’ai quelques souvenirs. Un de mes premiers concerts importants à Paris il y a 7 ou 8 ans, où j’avais sur les épaules une pression phénoménale. On m’avait prévenue trois jours avant qu’il y aurait quarante journalistes dans la salle. Un véritable combat avec moi-même… Ce n’était pas mon meilleur concert mais je m’en suis tirée. C’est une date importante pour moi, et par la suite, j’ai pris aussi en compte la notion de plaisir de faire de la musique : celui d’être sur scène, et celui de donner un moment privilégié au public venu au concert.

RM : Quel regard portez vous sur votre carrière ?

VW : Elle me ressemble. Il y a eu des paliers, mais tout s’est fait sans trop d’à-coups. Aujourd’hui, j’ai passé un cap même si rien n’est jamais fini. C’est toujours difficile de parler de soi mais je le sens dans mes engagements, le fait de jouer beaucoup plus à l’étranger. Je pense au fait que Dumay me demande de jouer en duo avec lui et sous sa direction… J’ai été connue assez jeune, tout s’est passé très vite et en même temps, à vingt ans, je n’étais pas prête à affronter autant ce métier.

Aujourd’hui, quand je vois de très jeunes artistes pressés comme des citrons, je me dis : que vont-ils devenir dans quinze ans, bien qu’ils soient souvent très bien conditionnés.
Cela fait à peu près dix ans que je joue, ma carrière prend de l’essor assez naturellement, lentement mais sûrement. J’ai aussi privilégié une forme de vie à la fois personnelle et culturelle importante. Je n’ai jamais été monomaniaque avec le piano. Une vie de musicien s’étend sur une vie entière et non sur quelques années de gloire. J’ai vraiment le sentiment que les choses s’épanouissent et que je joue mieux qu’avant parce que je suis plus aguerrie, plus mûre et davantage cultivée musicalement. Je ne suis pas non plus complètement obnubilée par mon agenda de concerts. Je me dis beaucoup que j’aimerais encore être là dans 40 ans!

RM : Revenons sur votre disque consacré à Debussy. Où le placez- vous dans votre discographie ? Y a-t-il un avant et un après ?

VW : Je pense qu’il s’agit de mon disque le plus abouti même si j’ai beaucoup d’affection pour mon disque Mozart. Le Debussy, c’est celui dont j’étais le plus satisfaite au moment de la sortie. C’était un répertoire dans lequel on ne m’attendait pas beaucoup et je m’y suis sentie extrêmement bien. J’étais très à l’aise avec ce « pianisme ». C’est une musique très poétique, imagée et sensorielle, très tournée vers le son, un aspect primordial pour moi.
J’y ai aussi ressenti une grande mélancolie, une profondeur et une violence sous-jacente qui ne m’était pas toujours apparue avant, à l’opposé de l’image « Belle Epoque »…

RM : En ce qui concerne le choix des pièces, cela s’est-il fait en filigrane, en fonction des envies et de celles que vous jouiez déjà ? Les « Images oubliées », absolument sublimes, étaient une découverte.

VW : Je ne les connaissais pas non plus. Je les ai déchiffrées par hasard parce que j’achète pas mal de partitions. Je voulais enregistrer les deux cahiers d’Images et je suis tombée sur cette pièce qui a été éditée dans les années 80 – Cortot en avait le manuscrit – et je les ai trouvées extraordinaires. De plus, je faisais les Estampes, et la troisième des Images oubliées est en rapport avec le thème « nous n’irons plus au bois ». J’ai donc sauté sur l’occasion. C’est pareil pour la Valse romantique, que je ne connaissais pas du tout. Un clin d’œil, c’est très beau aussi et très vieille France avec une atmosphère un peu surannée. Et puis, je voulais absolument enregistrer la Plus que lente. Tout cela s’est donc imbriqué de façon très simple.

RM : Et pour le prochain ?

VW : Ce sera un disque de variations. Cela fait longtemps que je voulais faire un enregistrement non monographique, sans pour autant que ce soit sans queue ni tête. Les disques de récital avec Beethoven, Chopin, Liszt, sans unité ou fil conducteur, je trouve cela un peu convenu, ennuyeux, sauf peut-être quand c’est un live.

RM : Il y a une mode en ce moment avec les disques à thème… Parmi les plus récent : Memory de Lang Lang ; Danses de Korcia ou Réflexions de Grimaud…

VW : Oui, tout à fait ! Absolument ! Mais dans ce que je propose, ce n’est pas exactement la même chose. Je suis tout à fait d’accord qu’il y a une mode, mais je ne vais pas donner de titre au disque, il s’agit simplement d’un voyage musical relié par la forme de variations qui n’a cessé d’exister au cours des siècles.

J’ai commencé à jouer en concert les Variations Corelli de Rachmaninov que j’adore. Je voulais les enregistrer sans refaire un disque Rachmaninov. Par la suite, je me suis mise à travailler les Variations de Berio. J’ai alors réalisé qu’au fil des siècles, la variation en elle-même est restée dans le mode de composition. Entre les Variations Goldberg et aujourd’hui les variations de Webern ou de Berio que je vais enregistrer, le répertoire est immense. J’ai juste choisi quelques œuvres que j’aime et que je vais regrouper, sans un énorme concept derrière !

Il y aura également les Variations sur un thème de Schumann de Brahms. Elles sont extraordinaires. Comme les Ballades op. 10, il s’agit d’une musique très intériorisée et intense. C’est le Brahms intime que j’aime infiniment, celui très dense des derniers opus. Quand on pense qu’il avait à peine trente ans quand il a composé cet opus 9 et c’est d’une profondeur extraordinaire !

J’ai un répertoire assez large. Ce disque sera à mon image, assez représentatif de mon répertoire. Je vais vers des compositeurs et des œuvres que j’aime et non vers des périodes. Mon répertoire s’étend à peu près de Scarlatti à la musique de notre temps. En concert, je passe de Mozart à Dusapin sans problème. Avec le lien de la variation, c’est un chemin au cours des siècles qui peut être intéressant pour l’auditeur.
J’avais pensé à faire un disque uniquement Ecole de Vienne, ce qui est un peu moins facile pour ma maison de disque ! Pour 2008/2009, j’ai un projet en solo consacré à Schubert et des projets de concertos.

RM : L’aspect visuel est très fort dans votre jeu. Où puisez- vous votre inspiration ? Dans l’Art comme la peinture, ou tout simplement le monde dans lequel vous évoluez ?

VW : Cet aspect- là est complètement indissociable de ma vie de femme et de musicienne. J’ai baigné dans un univers très littéraire. Avec des parents qui n’étaient pas musiciens, je n’étais pas obnubilée par le piano. Ils avaient pour seule ambition que je sois heureuse ; ils m’ont poussée à faire des études donc j’ai passé un bac littérature. J’étais passionnée par la philosophie, j’ai suivi des cours à la faculté de Tolbiac pendant le 3e cycle au conservatoire.
Dans ce contexte, la peinture a toujours été pour moi très importante. Je suis aussi complètement cinéphile. J’adore le vieux cinéma américain et italien ou le cinéma de Kubrick, Lynch, Terence Malik, Almodovar… Cela n’a pas d’impact immédiat sur ma façon de jouer mais sur ma façon d’être, certainement. Pour mon disque Debussy, cet univers visuel a été important. Il nourrit mon imaginaire qui est assez développé.

Je trouve très dommage de rencontrer des musiciens qui vivent presque en autarcie. C’est vrai que notre vie est très spéciale quand on est jeune, on est très tourné vers l’instrument, cela crée des sortes de génies instrumentistes. Les musiciens ont parfois tendance à vivre un peu coupés du monde, dans ce qui me paraît être une sorte d’autisme.
Personnellement, j’essaye de faire partie de la société qui m’entoure. Je me tiens très informée de ce qui se passe autour de moi. Je me sens très concernée par la politique, l’écologie, l’état du monde et de notre planète. Je suis assez active dans la vie associative militante. Il m’est arrivé de rencontrer des gens qui n’ouvrent pas un journal ce qui, pour moi, est totalement martien.

RM : Au niveau politique, l’intérêt pour la culture et la musique classique semble de nos jours minime…

VW : Dans les années 70, on a vu quelques artistes et compositeurs très engagés politiquement, qui faisaient partie de la Cité, au sens philosophique. Je trouve qu’aujourd’hui les gens se referment sur eux–mêmes et que l’engagement est moindre. Ma génération est plus inquiète. Il y a moins d’utopie et d’idéaux alors que nous vivons un monde plus dangereux. J’aimerais que les artistes et les intellectuels puissent retrouver une place qu’ils ont perdue. Ils n’osent pas le faire ou du moins, ils n’en ont pas la possibilité. Nous avons une voix à faire entendre et c’est en étant plus ouverts à l’autre que nous aurons de la force, pas en pensant à notre petite boutique, comme dirait un ami musicien. Il faut que les musiciens fassent des pas vers le public, sans démagogie, avec une démarche vivante et didactique.

La situation concernant la musique classique est assez complexe et différente selon les pays. En France, nous souffrons de linculture de nos dirigeants. Il n’y a qu’à observer la place qu’occupe la culture dans la campagne présidentielle actuelle… c’est affligeant !
Le problème, c’est aussi la place de la culture dans notre société, et les ravages de la télévision. Même si cela peut en choquer certains, cela me paraît évident que la musique classique est élitiste de fait. Comme la grande littérature, elle est difficile d’accès. Il est plus « facile » de s’installer devant Star Academy que d’aller écouter une symphonie de Bruckner ou de la musique contemporaine. Il y a une éducation qui est essentielle et en matière de politique culturelle, ce qui est réalisé n’est pas suffisant. La musique classique n’est pas présente à l’école, ne fait pas partie de la vie des enfants. Il s’agit aussi d’un problème de société, d’accès à la culture selon les milieux sociaux, avec des enjeux économiques tout autres…

RM  : La musique classique a du mal à trouver sa place dans les programmes télévisés, du moins sur les chaînes publiques. Pensez vous qu’il soit nécessaire de la « moderniser » pour qu’elle touche un public plus large ?

VW : La solution n’est pas non plus de filmer des musiciens classiques en les habillant un peu « d’jeuns », et en mettant des fumigènes, pour filmer un Klavierstücke de Brahms comme on filmerait Céline Dion. C’est louable d’essayer de mettre de la musique classique à l’écran et de vouloir « dépoussiérer » le genre mais on ne peut pas s’aligner sur André Rieu. En revanche, le projet télévisuel Presto de l’orchestre Les Siècles avec François-Xavier Roth me paraît une voie intéressante et sera enfin diffusé à une heure « normale ». Et au vu du succès des Folles Journées, on ne peut pas dire que la musique classique n’attire pas les foules. Il y a très certainement des chemins à explorer, encore faut- il une volonté de part et d’autre…

Crédits photographiques : © Jean-Baptiste Millot

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