Yannick Nézet-Séguin : la passion et le talent, tout simplement

arts_d2Né à Montréal en 1975, est depuis 2000 Directeur Artistique et Chef principal de l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, et succèdera en 2008 à Valery Gergiev à la tête du Rotterdam Philharmonic Orchestra. Le jeune Maestro a dirigé tous les grands ensembles canadiens (Toronto, Vancouver, Ottawa, Victoria, Calgary, …) et a fait ses débuts européens en 2004 ; depuis, il parcourt les scènes de France (Toulouse, Paris), de Scandinavie, d’Allemagne (Francfort, Stuttgart, Dresde, Baden-Baden), et d’Angleterre, tant dans le répertoire lyrique que symphonique. A peine remis de ses débuts avec le London Philharmonic, il se prépare pour une autre grande échéance : le Liceù à Barcelone en mai.

« Toutes mes études ont été dirigées dans ce sens, le piano a été l’instrument de mon développement ; même si tous mes professeurs de piano, de composition, de théorie, savaient que je voulais être chef d’orchestre. »

ResMusica : Pouvez-vous nous résumer en quelques phrases comment tout a commencé ? Puis quel a été votre parcours musical jusqu’à aujourd’hui ?

 : Mes parents n’étaient pas musiciens, mais avaient reçu une base musicale quand ils étaient jeunes. Il y avait un piano chez nous au sous-sol, mes deux sœurs ont appris à en jouer très jeunes, et j’ai suivi, tout simplement. Au début, ce n’était pas plus sérieux que cela ; j’étais très « artistique », mais je faisais beaucoup d’autres choses comme du théâtre, du dessin. C’est quand j’ai commencé à chanter dans une chorale à neuf ans, que j’ai vu quelqu’un balancer les bras devant un groupe, que tout a basculé ! J’ai décidé d’être chef d’orchestre à ce moment là. Ensuite, toutes mes études ont été dirigées dans ce sens, le piano a été l’instrument de mon développement ; même si tous mes professeurs de piano, de composition, de théorie, savaient que je voulais être chef d’orchestre.

RM : Vous continuez cependant à être pianiste accompagnateur ? 

YNS: Oui, en musique de chambre ou en accompagnement. J’aime beaucoup, car cela me garde en contact avec une autre façon de faire de la musique, de la faire avec des amis. Cela me rappelle aussi que c’est bien beau de demander, quand on est chef, mais qu’il faut aussi réaliser.

RM : Vous rappelez- vous quelles ont été vos impressions la première fois où vous êtes monté sur scène pour diriger un orchestre ?

YNS: J’ai commencé très jeune à me mettre devant des chorales. La chorale dont je faisais partie à neuf ans a été mon premier poste officiel lorsque j’ai eu dix-huit ans. A douze ans, j’en dirigeais les répétitions. C’est un chœur important d’une centaine de personnes, dans la ville de Montréal. La première fois que j’ai eu des instrumentistes devant moi, j’avais dix-huit ans ; bien entendu, après dix minutes, je pensais que c’était lourd à porter, j’avais le dos en bouillie… mais cela s’est toujours bien passé. En fait, je sentais que ça m’était naturel.

RM : Vous ne ressentiez pas de pression par rapport à la responsabilité qui pesait alors sur vous ?

YNS : Au début, quand j’ai fait des concerts importants, il y avait une sorte d’insouciance, une envie de donner le tout pour le tout, de tout risquer. Cela se transforme maintenant en un autre type de pression : cela a tellement bien marché ces derniers temps, qu’il faut que je me maintienne au niveau, à la hauteur.

RM : Vous avez travaillé avec Carlo Maria Giulini. Si vous deviez définir la chose la plus importante qu’il vous ait apprise ?

YNS : L’humanité. Ce qui est le plus important dans la musique, c’est l’amour de l’être ; parce que la musique, c’est en fait l’amour des gens, des sentiments humains, de la vie. L’un ne va pas sans l’autre. En plus d’avoir le génie que l’on sait, il avait ce respect des musiciens, qui d’ailleurs, ne va pas sans le génie. Le caractère affectueux et passionné de ses interprétations est dû au fait que la musique était pour lui un acte vers les autres, ce n’était jamais pour lui le résultat d’un travail par la peur. La peur est le contraire de ce qui nous motive à faire de la musique et à nous exprimer. Sa façon de diriger et de répéter était très collégiale, très respectueuse des autres : c’est cela qui m’a guidé et qui me guide toujours au plus profond de moi.

RM : J’ai lu que vous admiriez Furtwängler. Pouvez-vous nous expliquer cette fascination pour lui ?

YNS : La première des choses, c’est la respiration chez Furtwängler ; le flux et le reflux, qui a malheureusement, pour la musique orchestrale, disparu aujourd’hui. Je trouve cela dommage, car on est tellement obsédé par le métronome et le fait de vouloir mettre en opposition le respect du texte et la subjectivité, qu’on classe Furtwängler dans la catégorie des subjectifs. On juge qu’aujourd’hui, on ne fait plus cela comme ça, qu’il rajoutait au texte, etc. Or, le texte musical est un code, il ne faut jamais l’oublier ; j’essaie de plus en plus, dans mon travail, de savoir ce qui se cache « au-delà des notes ». Si l’on s’arrête vraiment aux notes, aux indications, c’est comme lire un livre uniquement en épelant les lettres, sans les mots, on enlève tout son sens au code. Furtwängler savait faire respirer selon la phrase musicale. Et pour moi, c’est le plus grand respect du texte, contrairement à cette espèce de faux respect qui consiste à appliquer à la lettre le texte, en le proposant donc vide de sens.

RM : Avez-vous déjà dirigé ses compositions ?

YNS : Non, malheureusement. Je connais quelques œuvres, comme le Concerto pour piano, les Sonates pour violon, et sa Symphonie n°2. Il avait été question il y a quelques années à Mexico qu’on joue sa Symphonie n°2, mais ça a été avorté. Cela reste cependant un projet très cher pour moi.

RM : Vous êtes Chef Principal du Métropolitain de Montréal, et vous dirigez beaucoup en Europe. Avez-vous remarqué des différences entre les orchestres européens, et entre les orchestres européens et américains, dans la manière de travailler, par exemple ?

YNS : Cette question me fascine en tant que chef, car il y a des différences, et en même temps, « la musique est partout pareille ». Il est surtout intéressant de constater les différences de relation au cours des répétitions. En tant que chef, on doit faire que le groupe rende justice à l’œuvre, donne le meilleur de lui-même : et cela est dû à la manière de travailler. Il faut sentir « comment » un groupe aime travailler. Ainsi, l’aspect latin d’un orchestre comme Toulouse, qui a la fantaisie tout en ayant la discipline, est différent de l’organisation minutieuse scandinave que j’ai rencontrée lors de mon dernier concert à Stockholm, avec l’Orchestre de la Radio suédoise, où on entendait une mouche voler au cours des répétitions… Mais au fond, la musique à proprement parler, est la même, car les musiciens cherchent tous à être inspirés pour recréer les œuvres. Ce sont les techniques à employer qui sont très différentes d’un endroit à l’autre. D’une semaine à l’autre, la couleur, la personnalité des orchestres va changer la vision de l’œuvre, et il est important que le chef n’arrive pas avec une seule façon de travailler, ou une seule façon de voir les choses. C’est un échange ! Il est nécessaire de s’adapter ; les musiciens sont aussi des personnalités artistiques, et l’on doit les convaincre de notre conception, mais surtout, faire s’exprimer toutes les personnalités.

RM : Vous venez de faire vos débuts avec le London Philharmonic. Un grand moment dans votre carrière, un rêve d’enfant devenu réalité ?

YNS : Cela a été un des grands moments, comme avec le National de France, avec la Staatskapelle de Dresde, ou avec Rotterdam qui arrive. Aller à Londres a été formidable, c’est un orchestre de tradition et d’expérience, comme Dresde, un des orchestres les plus anciens du monde. Il ne faut pas trop que je m’arrête là-dessus, car sinon, je pense que je perdrais pieds. Mais je me rends compte que la sincérité de ma démarche fait que je n’ai jamais, jamais, eu aucun problème avec un orchestre, au niveau de la discipline ou de la conviction.
Mais c’est vrai que oui, je vis dans le rêve que j’avais quant j’étais petit garçon !

RM : Vous dirigez à la fois le répertoire symphonique et le répertoire lyrique. De nos jours, on assiste plutôt à une spécialisation entre chefs de fosse et chefs de scène. Considérez-vous qu’un chef doive se frotter aux deux répertoires pour être un bon chef, que l’un ne va pas sans l’autre ?

YNS : Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre, mais cela ne veut pas dire que pour d’autres ce soit le cas, je ne veux pas généraliser. Pour moi, les grands opéras sont des œuvres symphoniques elles-mêmes, mais surtout, je pense que l’art lyrique nous ramène au chant, à la respiration, au souffle. Au fond, la musique symphonique, ce n’est rien de plus qu’un instrument qui chante et que les autres accompagnent. Chaque symphonie est un mini-opéra en quelque sorte. Pour moi, l’opéra influence ma manière de diriger les orchestres en terme symphonique, et même si c’est quelquefois astreignant, je veux absolument conserver le côté lyrique de la carrière.

RM : Vous allez succéder à Valery Gergiev à Rotterdam en août 2008. Quels sont vos objectifs avec cet orchestre, allez-vous rester dans la tradition, ou implanter votre propre marque de fabrique ?

YNS: Les orchestres sont pour moi des organismes en évolution ; une évolution qui se fait par l’évolution personnelle des musiciens, les changements de musiciens, mais elle concerne aussi les liens avec la communauté, la ville… Mon arrivée va changer, mais je ne viens pas avec des idées préconçues. J’adore cet orchestre, j’admire sa capacité à être « sans peur », fier et noble, très virtuose, énergique. Je veux bien entendu conserver cet aspect. Mais je vais aussi construire un vaste répertoire, de Bach à Richard Strauss, et nous allons nous concentrer sur le répertoire néerlandais. Nous allons probablement faire une intégrale Beethoven sur deux ou trois ans, et puis l’orchestre va se développer autour d’un répertoire éclectique, du classique jusqu’à Bruckner et Mahler. Ceci va probablement changer la souplesse stylistique de l’orchestre, et c’est peut-être mon grand but ; mais comme ce n’est que dans un an, je veux aussi me laisser le temps de répondre aux besoins qui seront là, besoins des musiciens et du public de la ville.

RM : Dans votre jeune carrière, vous comptez déjà une dizaine d’enregistrements variés, de Nino Rota, à la Symphonie n°7 de Bruckner. Avez-vous d’autres projets discographiques avec vos orchestres, ou alors des œuvres que vous souhaitez vraiment enregistrer dans le futur ?

YNS : Bruckner fait partie d’un mini-cycle des trois dernières symphonies, avec tuba wagnérien, la Symphonie n°9 sera enregistrée en septembre prochain, et la n°8 dans deux ans, avec le Métropolitain, pour Atma. On vient aussi d’enregistrer un programme varié centré autour de La Mer de Debussy, de Peter Grimes, et une œuvre d’un compositeur canadien, Pierre Mercure, Kaléidoscope.

RM : Avez-vous un rêve personnel en tant que chef ?

YNS : En fait, mon rêve est de continuer à être aussi heureux tout le temps, de continuer à faire ce que j’aime le plus. Je me considère comme extrêmement privilégié d’avoir connu des gens qui m’ont fait confiance, et de pouvoir, à trente-deux ans, faire une carrière comme celle que je mène.
Si on parle de la spécificité des œuvres à diriger, je sais qu’un jour je vais « m’attaquer » à Wagner ; c’est resté pour l’instant épisodique, pas par manque d’intérêt, mais j’ai l’impression que c’est un monde complet que j’aborderai en entier, alors je me laisse du temps. Je ne me suis pas laissé de temps pour Bruckner, pour Mahler, ou pour Strauss, mais pour Wagner, j’attends. Je sens que cela va me mener vers quelque chose. Mais dans combien de temps ?

RM : Eh bien, dans dix ans, à Bayreuth ?

YNS : Ah, ce serait un vrai rêve !

RM : Et votre rêve pour la musique classique ?

YNS : En fait, mon rêve n’est pas dans la quantité. Je rêve juste que tous les gens, quelle que soit leur origine, leur âge, leur provenance sociale, leur éducation, sentent que la musique classique est pour eux. Je ne déplore pas le fait qu’on ne remplisse pas des stades de cinquante mille personnes autour d’un quatuor à cordes, c’est illusoire. Ce qui est triste par contre, c’est d’entendre des gens dire, « ce n’est pas pour moi », « c’est pour les gens riches », « pour ceux qui ont étudié ». Ce n’est pas vrai ! La musique est faite pour émouvoir tout le monde, je rêve donc de l’accessibilité de la musique à tous. Je rêve que les gens s’approprient la musique…

RM : Sur une île déserte, quelles sont les trois partitions que vous emportez ?

YNS: C’est cruel, vraiment cruel comme question… La Messe en Si de Bach, je ne pourrais pas vivre sans… Je vais vous en donner cinq, ce sera moins cruel. La Symphonie n°4 de Brahms, La Mer de Debussy et les Symphonies n°9 de Bruckner, Schubert et Mahler.

RM : Mais ça fait six ! On fera avec !

YNS : (rires)

RM : En dehors de la musique classique, avez-vous des passions ?

YNS : Non. La musique, c’est ma vie ; tout ce que je fais est autour de cela. Cela ne veut pas dire que je m’enferme à la maison, que je ne fais rien d’autre. Mon autre passion, c’est de vivre cette passion et de la partager avec des gens que j’aime. Cela veut dire aussi, bien sortir, bien voyager, bien manger et bien boire autour de la musique. Mais la musique n’est jamais très loin…

Crédits photographiques : © Chris Lee/Philadelphia Orchestra Association

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