Éditos

Au Président de la République française

 

Lettre ouverte

Paris, le 16 mai 2007

Monsieur le Président de la République

Le peuple français vous a élu sixième Président de la Ve République avec plus de 53% des suffrages. Ce poste, vous disiez vous en préoccuper tous les matins en vous rasant.

Vous avez réussi votre irrésistible ascension, commencée au niveau gouvernemental en 1993 en étant Ministre du Budget. Un poste symbolique d’accession au pouvoir : Edgar Faure le fut de 1950 à 1951, puis – parmi tant d’autres – Laurent Fabius et Alain Juppé. Certes, aucun ne fut Président de la République par la suite, et d’autres eurent des destins moins glorieux (Robert Boulin, Maurice Papon, …). Nous ne nous intéresserons dans ces lignes qu’à la culture. Vos faits en tant que député-maire de Neuilly, Président du Conseil général des Hauts-de-Seine et successivement Ministre de l’Intérieur et de l’Economie (avant de revenir à l’Intérieur) ont été largement relayés par d’autres médias plus généralistes.

Votre premier poste de pouvoir, vous l’avez obtenu en 1983 en succédant à Achille Peretti à la mairie de Neuilly. Ni votre prédécesseur ni votre successeur (Louis-Charles Bary depuis 2002) n’ont doté cette riche commune de la petite couronne parisienne d’équipements culturels dignes de ce nom. Votre département (les Hauts-de-Seine) est pourtant riche de scènes de théâtre (Gennevilliers, Colombes, Suresnes, Chaville, Sèvres, …) aux saisons variées et aux programmations audacieuses. Point de conservatoire non plus, malgré la redéfinition au niveau départemental de l’enseignement de la musique. Pourtant Neuilly a accueilli de grands noms de la culture : Pierre Fresnay et Yvonne Printemps, les frères Prévert, Jean Prodromidès, Anaïs Nin, André Maurois, Henri Troyat, Raymond Queneau, Théophile Gautier, …

Votre seule prise de position culturelle en 23 ans d’activité politique à des postes importants a été sur la loi DADVSI, fortement contestée jusque dans ces colonnes. Selon vous le téléchargement illégal relèverait plus du crime que du délit, donc dépendrait du pénal et non du civil. Pourtant le domaine culturel ne devrait pas vous être étranger : de 1986 à 1988 vous avez été vice-président de votre département chargé de l’enseignement culturel, et membre de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales de 1991 à 1993 à l’Assemblée Nationale. Toutefois à votre arrivée comme « Grand argentier » de l’Etat en 2004, tout comme lors de votre passage au Budget 11 ans plus tôt, vous vous êtes empressé de réduire les parts laissées à vos successifs collègues en charge de la Culture. D’ailleurs la suppression de ce Ministère fait partie de votre profession de foi en cette campagne présidentielle, pour le relier à celui de l’Education Nationale, bref revenir à une situation d’avant 1958, quand existait un Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts.

Nous ne saurions vous reprocher à vous seul d’avoir mis la culture comme « cinquième roue du carrosse » dans votre programme présidentiel. Tous vos adversaires ont fait de même, délaisser cette partie de la société au moment où jamais l’enseignement artistique ne s’est senti autant délaissé, ou jamais le spectacle vivant n’a été si mal en point.

Vous souhaitez faire « émerger un nouveau modèle économique, viable, qui respecte le droit des auteurs, des créateurs, des artistes, et qui en même temps réponde à l’exigence de permettre que les œuvres soient accessibles à tous, qu’elles soient le plus largement diffusées » [Discours du 4 avril 2007]. Un grand et beau projet, dont nous souhaitons de tout cœur qu’il se réalise. Mais dans ce grand boulevard culturel que vous nous promettez, attention à ce qu’il n’y ait pas trop de morts au bord de la route. Après avoir terminé une production de spectacle à une heure avancée de la nuit, il est difficile de se lever tôt le lendemain matin.

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