Dominique de Williencourt et les riches heures de La Prée

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

La Prée. Abbaye. 17-V-2007. Francis Poulenc (1899-1963) : Les fiançailles pour rire, cycle de 5 mélodies ; Isabelle Aboulker (née en 1938) : Journal de Marie Curie ; Dominique de Williencourt (né en 1959) : Le fou de Yalta ; Carl Maria von Weber (1786-1826) : Trio pour flûte, violoncelle et piano. Jean-Sébastien Bach (1670-1750)  : Partita n°3 en mi majeur ; Luciano Berio (1925-2003), Sequenza pour flûte ; Gilles Silvestrini (né en 1961), Horae Volubiles ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), duos pour flûte et hautbois ; Dominique de Williencourt (né en 1959) : Edgédé, la Dune qui chante ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate n°2 en la majeur pour violon et piano  ; Jean-Claude Wolff (né en 1946) : 5 Mantras pour piano ; Yuko Uebayashi (né en 1975) : Sonate pour flûte et piano ; Maurice Ravel (1875-1937) : Trio pour violon, violoncelle et piano. Chloé Waysfeld, soprano, Isabelle Aboulker, Laurent Wagschal, Patrick Zygmanowski, Tamayo Ikeda, piano ; Jean Ferrandis, flûte ; Gilles Silvestrini, hautbois, Nicolas Dautricourt, violon ; Dominique de Williencourt, violoncelle.

XIVe Rencontres musicales autour de La Prée

A deux heures de Paris, au cœur des terres berrichonnes, l’ancienne abbaye cistercienne de La Prée, rachetée pour un franc symbolique au Général de Bellofon par les Petits frères des pauvres en 1954, vit chaque année au printemps – et ceci depuis quatorze ans – cinq journées passionnantes de vie festivalière. Pour peu que le soleil de mai enchante ce magnifique domaine et réchauffe sa belle pierre gothique, l’abbaye de La Prée devient un séjour privilégié pendant lequel interprètes et compositeurs, accueillis par l’association « pour que l’esprit vive » (présidée par le maître d’œuvre de ces rencontres, ), habitent ces hauts lieu de la spiritualité, pour y faire vivre la musique à travers répétitions, concerts, échanges et repas très conviviaux avec un public désormais fidèle et ravi de partager ces instants aux côtés des artistes. On n’y rencontre d’ailleurs pas seulement des musiciens puisque l’Association, administrée par Agnès Desjobert, invite chaque année en résidence sept créateurs – peintre, graveur, cinéaste, écrivain, musiciens – qui, hormis ces journées d’effervescence très exceptionnelle, peuvent y travailler en toute disponibilité et dans un silence souverain.

La programmation de cette quatorzième édition conçue en dix concerts par – dont il faut souligner, dans ces manifestations, le rayonnement en tant que responsable artistique, violoncelliste et compositeur – émanait de la personnalité de , compositeur en résidence pour l’année 2006-2007 qui s’est mis « au vert » pour terminer son opéra : trois de ses œuvres y sont jouées, dont une création pour piano écrite sur les lieux-mêmes de sa résidence.

Alternaient en effet, durant les cinq jours de Festival, des œuvres en création – celles de Wolff, Williencourt et Silvestrini, ancien résident bénéficiant d’une commande de l’Association « pour que l’Esprit vive » – et pièces de répertoire dont quelques œuvres-phares comme le Trio de Ravel, Le Sacre du printemps dans la version pour quatre mains et les Suites pour violoncelle de Bach ; un véritable marathon pour une dizaine d’interprètes et chanteurs appelés à relever le défi d’une telle programmation.

Le premier concert de ce jeudi d’Ascension, sis dans une superbe grange aux voûtes boisées de l’Abbaye, nous faisait découvrir la voix de soprano aux aigus flexibles et brillants de Chloé Waysfeld, accompagnée au piano par dans les cinq mélodies de Poulenc, les fiançailles pour rire. Emouvante dans le journal de Marie Curie d’ où alternent « mélologue » et parties chantées, sa voix prend des couleurs chaudes et suaves dans le fou de Yalta, une mélodie de voyage que Dominique de Williencourt « glane » au bord de la mer noire. cédait sa place à Patrick Zygmanowski, entouré de à la flûte et Dominique de Williencourt, pour terminer avec fougue ce premier concert par le trio de .

Le deuxième concert de 17h30 nous emmenait dans la ravissante église romane de Segris, dont l’acoustique généreuse était idéale pour des œuvres presque exclusivement solistes, confrontant là-encore les modèles du passé à l’écriture d’aujourd’hui : Avec une sonorité lumineuse et un archet souverain, débute le concert avec la superbe Partita n°3 en Mi Majeur de Jean Sébastien Bach, suivie sans transition par la Séquenza pour flûte de dont fait valoir avec virtuosité les déploiements sonores et l’audace des sonorités. Au hautbois, s’avère l’interprète idéal pour jouer sa propre composition, Horae Volubiles, une pièce étonnante construite, comme chez Berio, autour d’une note teneur irradiant ses propres résonances. A sa manière poétique et suggestive, Dominique de Williencourt nous dépayse avec Edgédé, la dune qui chante, exigeant de la flûte de Jean Ferrandis des sons éoliens à la limite du silence de ces contrées lointaines et désertiques.

Tout aussi riche et passionnant, le concert du soir sollicitait les mêmes interprètes que l’on retrouvait d’abord dans la Sonate n°2 pour violon et piano de Brahms, mettant en valeur les qualités de chambristes de et Laurent Wagschal dans un des répertoires les plus inspirés de ce romantique du nord. Si la Sonate pour flûte et piano de la compositrice japonaise Yuko Uebayashi cède à une certaine virtuosité gratuite dans ses perpetuum mobile où l’on perd le cerne d’une écriture personnelle, les 5 Mantras de donnés en création mondiale, font surgir d’un matériau très économe, des forces puissantes nourries de contrastes abrupts, dont Laurent Wagschal, totalement investi dans cette méditation sonore, nous communique le saisissement : Musique « de l’essentiel » réduite parfois à quelques lignes de « déchant » exerçant par répétition leur pouvoir incantatoire, l’écriture de peut atteindre à une densité sonore explosive. Creusant avec obstination et par scansions impérieuses les potentialités résonnantes d’un bloc-accord, il nous livre dans la cinquième pièce aux allures de rituel, un discours nourri de questionnements intérieurs, élevant le discours musical vers des sphères spirituelles.

Le Trio de Ravel, qui nous faisait apprécier les couleurs et la clarté du discours puissamment articulé de la pianiste japonaise Tamayo Ikeda aux côtés de Nicolas Dautricourt et Dominique de Williencourt, atteignait en cette fin de soirée la même hauteur d’inspiration.

Crédit photographique : © DR

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