Éditos

« Il n’a pas eu cette chance, l’an dernier il n’y avait que du classique »

7 juin 2007

Eh oui, la musique classique à la télé se porte toujours aussi bien. Cette phrase mémorable qui sert de titre à cet édito a été prononcée au JT de 20h de France 2 mardi 5 juin 2007 lors d’un reportage sur l’option facultative musique du Baccalauréat général et technologique.

Contextualisons : l’image s’ouvre sur trois adolescents en train de répéter une chanson de Jimi Hendrix. Commentaire « chut, ici on révise pour le bac ». L’accent est mis sur la nouveauté : le rock a fait son apparition dans cette épreuve. Bon, maintenant, soyons sérieux : après le jazz (5 versions du standard « Body and soul »), la musique traditionnelle de Java et Bali, le tango argentin (avec Astor Piazzolla) et avant les musiques de film d’Alfred Hitchcock, Jimi Hendrix est-il réellement une surprise ou une continuité logique ? Hector Berlioz, Ludwig van Beethoven, Jehan Alain ou John Cage, Xu Yi et Jean-Claude Risset n’ont pas trouvé ombrage de côtoyer dans la même épreuve des musiques dites « populaires ».

De mieux en mieux pour la suite : le chanteur du groupe est déjà bachelier, et a présenté l’épreuve l’an dernier. Il aurait bien aimé étudier Jimi Hendrix dans le texte, mais… commentaire du journaliste : « Il n’a pas eu cette chance, l’an dernier il n’y avait que du classique ». Bravo France 2 ! Félicitations ! Quel sera le prochain sujet d’information ? Que l’an dernier les candidats de l’épreuve anticipée de français n’ont pas eu la chance d’étudier Amélie Nothomb mais ont dû se farcir Molière, La Fontaine, Baudelaire, Zola ou Duras ? Réfléchissons : qui serait assez stupide pour opposer littérature contemporaine et grands classiques ? Quant au pauvre petit « malchanceux » qui a dû se farcir la mystique orientale de Xu Yi, le Quatuor n°14 de Beethoven et des tangos de Piazzolla, rien ne l’empêchait de présenter du Jimi Hendrix dans la partie « interprétation » de l’épreuve. Et c’est un peu oublier que derrière le coté « fun » du personnage et de sa musique, il est l’expression d’une génération pacifiste et contestataire. Mais pour causer de ça, faut réfléchir autant que sur un quatuor de Beethoven. Mauvais plan !

Et on continue dans l’équarrissage en règle du cours de musique dans le cadre de l’Education Nationale : devant la non compétence des enseignants pour tout ce qui ne relève pas de la musique savante, un rectorat a pris l’initiative de programmer des « cours de rattrapage » [sic] sous forme de conférence, grâce aux Jeunesses Musicales de France. Qu’en revanche, la délégation aux arts du rectorat concerné ait organisé cette conférence pour que des spécialistes viennent causer une demi-journée du jeu si particulier de Jimi Hendrix, donc que ce soit un complément (et non un palliatif) à la formation en lycée, voilà une hypothèse qui a dû échapper aux journalistes de France 2.

L’éducation musicale se porte décidément bien : elle est laissée au bon vouloir des décideurs locaux pour le primaire, absente en lycée (13 000 candidats pour l’option facultative, c’est ridicule face au latin ou aux arts plastiques, matières également présentes en facultatif), menacée au collège et sabrée aux concours de la Fonction publique. Le brûlot écrit sur papier hygiénique de Philippe Barret, Inspecteur Général de l’Education nationale, n’a fait réagir personne hors presse spécialisée et milieu culturel. Seul « le Canard enchaîné » s’est amusé du silence pesant du Ministre de l’Education Nationale (Gilles de Robien) sur l’œuvre d’un de ses subordonnés. Comme quoi, jusqu’en plus hauts lieux, l’éducation musicale provoque des passions. On pourra toujours rouler tranquillement les professeurs de musique dans la boue en les jugeant « ringards » sur France 2 ; aligner les préjugés évite de faire réfléchir.

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