Laurent Spielmann Vol II. « Défense et Illustration » de l’éclectisme …

Après avoir évoquéle développement de l’Opéra National de Lorraine, , son Directeur général depuis 2001, nous commente la saison lyrique et symphonique à venir ; une saison inspirée par l’arrivée du nouveau directeur musical Paolo Olmi, mais qui conserve néanmoins l’éclectisme qu’on (re)connaît à la place lyrique nancéienne…

 « Cette manière de s’ouvrir toujours à d’autres formes d’art me paraît extrêmement importante. »

RM : Nous avions clos notre premier entretien en parlant de Paolo Olmi. Dans votre prochaine saison, il y a un fil rouge qui lui est lié, l’Italie, à la fois dans les productions lyriques et dans les concerts symphoniques. Pouvez-vous nous en parler ?

LS : Effectivement, nous proposons deux ouvrages italiens, dont la reprise du Barbier de Séville que Paolo Olmi avait déjà dirigé à Nancy. Il y aura Andrea Chenier de Giordano, un monument, mais une œuvre rarement donnée en France. Elle est confiée à Jean-Louis Martinoty pour la mise en scène et c’est un moment attendu de la saison. Il m’a semblé évident que Paolo dirige ces deux ouvrages plutôt que d’autres ; il a, en plus, quatre programmes de concerts, où il a été éclectique dans ses choix. Son premier concert sera autour de l’Italie : ce qui est logique, car la musique symphonique italienne est méconnue, et elle est relativement réduite. Respighi y apparaît comme le compositeur de référence, et il sera donc en ouverture. Bien entendu, cela permettra aussi à Paolo Olmi de montrer d’où il vient… Il y a aussi un concert en fin de saison, le Requiem de Verdi, dans la Cathédrale Saint-Epvre : une œuvre considérable, qu’il a tenu à diriger cette année.

Je rajouterai l’œuvre de Stefano Landi, compositeur pré-baroque qui a compté dans l’écriture musicale romaine, Il Sant’Alessio. C’est William Christie qui dirigera les Arts Florissants, dans cette œuvre très particulière qui sera mise en scène par Benjamin Lazar, metteur en scène qui travaille principalement avec la lumière naturelle, avec les bougies : ce sera donc une co-production très intéressante, avec les Théâtres de Caen, de Genève, de Luxembourg, et des Champs Elysées. Voilà un exemple des coproductions extrêmement précieuses dont je parlais, puisqu’elles permettent à des œuvres de trouver des publics différents dans des villes différentes.

RM : Il y aura aussi un grand événement l’année prochaine : une production conjointe avec le ballet et la première tournée parisienne de l’OSLN. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

LS : Les Noces de Stravinsky partiront en effet au Châtelet et dans d’autres villes également. C’est une œuvre un peu singulière, entre deux, car elle fait appel à la danse, au chant, à un chœur, et il y a différentes versions. L’idée de cette soirée est de refaire deux fois la même chose, mais de deux façons différentes : j’aime bien cette proposition, parce que cela permet au public de mieux appréhender encore l’œuvre. Pour les Noces, il est intéressant de voir à la fois une production d’origine, celle de Nijinska, et une vision d’aujourd’hui, celle de Tero Saarinen, qui va amener un regard actuel sur les Noces. J’apprécie aussi le choix d’un orchestre en première partie, puis d’un ensemble percussions / quatre pianos / voix dans la seconde : c’est une manière d’appréhender différemment l’écriture musicale.

Nous travaillons pour la troisième fois en six ans avec le ballet ; c’est une compagnie autonome, mais qui se produit en général à l’Opéra. Nous avions commencé avec le Château de Barbe-Bleu de Béla Bartók, puis Pygmalion de Rameau pour l’ouverture de « 2005, année des Lumières » à Nancy. Les Noces expriment cette collaboration biennale que nous avons instaurée.

RM : Pour les Noces et d’autres productions de la saison, vous avez fait confiance à de très jeunes chefs d’orchestre, comme Jonathan Schiffman, Kirill Karabits, ou Juraj Valcuha.

LS : Oui, Jonathan Schiffman a dirigé un concert « campus » la saison dernière ici, et il a de réelles qualités musicales, indéniables. Nous lui faisons toute confiance pour diriger Les Noces. Il y a aussi des chefs déjà un peu plus avant dans leurs carrières, comme Kirill Karabits ou Juraj Valcuha. Kirill Karabits a été premier chef invité à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg ; il fait une très belle carrière qui avance vite. Avec Juraj Valcuha, ce sont deux chefs qui vont marquer de manière significative nos orchestres en Europe. Ils sont invités partout, et cela est justifié, car ils ont beaucoup de talent. C’est aussi le signe d’une nouvelle génération qui arrive, et ces jeunes hommes seront bientôt les Directeurs musicaux des maisons d’opéra en France et à l’étranger.

Je pense ainsi à Jun Märkl, chef de l’Orchestre National de Lyon, que j’ai connu à Mannheim alors qu’il était tout jeune, et… on voit tout de suite qui a du talent ou pas. Mais en même temps, certains chefs font des carrières très « lentes » : ils ne sont reconnus qu’à soixante-dix ans. Je crois en fait que c’est une affaire de tempérament : certains chefs sont plus dynamiques, d’autres restent un peu sur la réserve, mais toujours en faisant un travail remarquable.

RM : Le répertoire lyrique de la saison 2007/2008 est marqué par l’éclectisme, de Britten à Stefano Landi, en passant par Johann Strauss. Pourquoi tenez-vous tant (et c’est tout à votre honneur) à présenter tous les genres, baroque, opérette, opéra contemporain ? On vous reproche même quelquefois cet éclectisme…

LS : En fait, on ne me reproche pas de présenter tous les genres, mais de ne pas assez représenter ce qu’on attend ! Il n’y a pas assez de ce qu’on voudrait, chacun de son point de vue. Les amateurs d’opérette, de musique baroque, d’opéra français, ne voudraient avoir que ça parce que c’est ce qu’ils aiment. On ne peut pas réconcilier tout le monde dans une saison, mais je crois que cela donne l’occasion à tous de « découvrir ». Car je défends l’ensemble des répertoires, et l’ensemble des styles.

Il est vrai que dans mes programmations jusqu’à aujourd’hui, il y a une absence, la musique française dans le lyrique (si ce n’est Véronique de Messager). Je pense à Pelleas, à Faust, à Carmen : cela finira par venir. Ce sont simplement des opportunités, des choix éditoriaux qui ont fait nos programmations. Dans ce domaine encore, il ne faut pas trop de rigueur ou plutôt, pas trop de rigidité ; au contraire, être un peu plus « poète » et au moins, essayer de trouver des filiations, des sens, entre les saisons.

Les amateurs d’opérette souhaiteraient, parce qu’ils sont très nostalgiques de la période faste de l’opérette en France, retrouver cet esprit. Or, c’est assez compliqué, car l’opérette a perdu de son actualité : les textes sont liés à une conjoncture politique d’une époque donnée, et donc, perdent de leur vivacité avec le temps. Il reste la musique, bien entendu, parfois étonnante. Je suis attaché à l’idée que tout ouvrage doit être donné dans sa langue originale. Nous présentons Wienerblut, en allemand, parce qu’il y a aussi une musicalité de la langue à préserver si l’on veut donner un peu de faste à ces œuvres. Il y aura aussi des grands chanteurs d’opéra – ce qui ne signifie pas que les chanteurs d’opérette soient moins doués, loin de là… Une opérette coûte au moins aussi cher qu’un opéra, et souvent, plus ! Car il faut plus d’ingéniosité dans les décors, dans les costumes, etc.

Je remarque quand même avec regret, mais c’est peut-être inéluctable, que l’opérette s’absente de plus en plus des maisons d’opéra. A Metz, il y a encore quatre opérettes par an, mais le public y est moins nombreux qu’avant.

RM : Est-ce que ce n’est pas un phénomène de génération ? Les jeunes ne seraient-ils pas plus attirés par l’opéra que par l’opérette ? 

LS : Peut-être, parce qu’on présente toujours les opérettes avec un côté un peu désuet ou démodé. Il y a un phénomène de génération, mais pas forcément et pas toujours. On peut aborder ces répertoires-là, si on leur donne une modernité, une qualité, et une intelligence qui attirent.

Nous sommes très attendus sur Wienerblut, et nous avons les ingrédients pour réussir cette opérette. Jean-Claude Berutti, qui avait fait La Traviata, La Bohème et Le Roi Candaule à Nancy, dirigera la mise en scène. Claude Schnitzler sera à la tête de l’orchestre : c’est un chef qui a plus de quatre-vingts ouvrages à son répertoire, imaginez ! Il a eu cette chance d’assister Alain Lombard à Strasbourg, et il y a appris tout le répertoire ; il dirige aujourd’hui à Vienne, à Leipzig, et c’est quelqu’un qui sait défendre ce répertoire. Il y aura aussi une pléiade de chanteurs remarquables, comme Hedwig Fassbaender ou Peter Edelmann, entre autres.

RM : Les perspectives d’avenir pour l’opéra, ce sont plus de productions, une troupe à demeure, des enregistrements ou DVD ?

LS : Le nombre de productions passera de six à sept, dès 2008/2009. Nous allons ensuite essayer une politique de DVD, cela fait partie de mes grands desseins. Au niveau discographique, nous avons déjà enregistré deux Ropartz, le troisième est en attente. Et si l’on peut faire aboutir d’autres projets discographiques, ce sera merveilleux. Je crois que si l’on veut développer une maison comme Nancy, il faut aussi passer par les produits dérivés, par une ligne éditoriale (revues, programmes, littérature, photographies), par tout ce qui donne un faste plus important à la structure. Nous développerons encore les coproductions, les locations d’ouvrages, pour que la place nancéienne étende plus son influence. Elle le mérite, parce que les équipes qui y travaillent donnent beaucoup, et je dois avouer que je suis très fier d’en avoir la direction.

RM : Le Directeur de l’Opéra National de Lorraine n’aime-t-il que la musique classique ?

LS : Non, pas du tout, j’aime le jazz, la musique du monde, le théâtre, la danse, le sport. Plein de choses, comme tout le monde, quoi !Je pense que si l’on veut bien faire un métier « artistique », il faut s’intéresser à d’autres choses. Il y a deux problèmes qui se posent dans cette perspective : savoir si l’on est paresseux ou pas, si l’on se repose sur l’acquis ; et savoir si l’on est curieux de ce que l’on ne connaît pas, si on peut lier ce quelque chose d’inconnu à son propre répertoire, à ce que l’on aime…

Lorsqu’une société recommence toujours ce qu’elle sait faire, elle finit par ne plus l’aimer. Il faut au contraire toujours s’ouvrir aux autres, à d’autres formes artistiques, le cirque, le hip-hop, le jazz, le rock, le théâtre, la lumière…

Cette manière de s’ouvrir toujours à d’autres formes d’art me paraît extrêmement importante. Elle permet aussi de reconnaître le travail et la valeur artistiques de tous les artistes.

Crédits photographiques : © D.R.

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