Marianne Fiset, premier grand prix du Concours Musical International de Montréal

fiset_marianne_pierre_etienne_bergeronElle vient de remporter le Premier grand prix du Concours Musical International de Montréal, ainsi que quatre autres, parmi lequel le Prix Joseph Rouleau pour le meilleur artiste québécois, qui lui a permis de donner un récital à Paris, le 30 juin dernier, et elle n’a que 28 ans !

« Tout se bouscule ! »

ResMusica : Vous n’avez que 28 ans, et vous voici tout à coup propulsée sur le devant de la scène. Tout cela n’arrive-t-il pas un peu trop vite pour vous ?

 : C’est beaucoup ! Tout se bouscule ! La semaine suivant le concours, j’ai remplacé Isabel Bayrakdarian souffrante au festival Luminato de Toronto, et me voici à Paris. Je suis très heureuse de l’opportunité de ce récital. Pour la suite, je n’ai accepté aucun engagement en juillet car je veux le garder pour étudier, et je travaille avec mon professeur les trois premières semaines du mois d’août. Je recommence les contrats en septembre, car j’ai reçu beaucoup de propositions, et d’une certaine manière, il va me falloir justifier les prix que j’ai gagnés, c’est beaucoup de pression. Mais dans le moment présent, tout simplement, j’apprécie !

RM : Est-ce la première fois que vous venez à Paris ? Vous êtes logée dans un charmant hôtel en plein cœur du quartier latin, à deux pas de toutes les possibilités, qu’allez-vous faire de ces quelques jours ? Faire les soldes, qui commencent aujourd’hui, visiter les vieilles pierres, ou vous précipiter à la « Chaumière » à deux pas d’ici, le meilleur magasin de CD d’opéra d’occasion ?

MF : C’est la deuxième fois que je viens à Paris. Je suis venue passer des auditions en avril dernier. Je retrouve avec bonheur cette ville que j’aime beaucoup, mais malheureusement, je ne suis pas ici pour très longtemps, et je dois assurer les répétitions et veiller à me reposer, d’autant plus que j’ai du mal à assumer le décalage horaire ! C’est difficile de venir ici pour d’autres raisons que mon travail, car je ne peux pas faire tout ce que j’aimerais, sortir comme je le voudrais ! Donnez-moi quand même l’adresse de la Chaumière, j’irai sûrement !

RM : Comment ? Quand on est une jeune cantatrice, et qu’on arrive à Paris en ayant empoché presque 50. 000 $ de prix, on ne pense pas à s’acheter de nouvelles robes de concert pour les prochaines occasions ? 

MF : La dernière robe de concert que j’ai achetée, c’était au printemps dernier, à Paris. Vous auriez des bonnes adresses ? Et puis, avec l’argent de ces prix, je vais pouvoir m’offrir par exemple un bon photographe pour un press book. Mais une carrière est toujours aléatoire, et je ne vais pas non plus tout flamber. Cela dit, il y a beaucoup d’investissement à faire en début de carrière, même s’il faut également prévoir la suite.

RM : Et donc, si je comprends bien, si vous aviez un peu plus de temps, vous préféreriez aller acheter des CD plutôt que des robes. Est-ce à dire que vous écoutez les autres cantatrices, que vous avez des modèles ?

MF : J’essaie de ne pas me référer à d’autres cantatrices, car il est plus facile de prendre ses « faux-plis » que ses qualités ! Aucun chanteur n’est parfait, aussi, quand je prépare une œuvre, j’écoute mes prédécesseurs, mais sans les rabâcher ! Il ne faut surtout pas imiter les autres. Parmi mes interprètes préférées, je citerais Elisabeth Schwartzkopf, que je trouve magnifique. C’était une femme d’une intelligence exceptionnelle, y compris dans ses interprétations, et qui a tiré parti au mieux de l’instrument qu’elle possédait. C’est quelqu’un que j’admire beaucoup. Il y a aussi Maria Callas. Sa voix n’était pas parfaite, et même parfois franchement fausse… Mais qu’elle était bouleversante !

RM : Est-ce à dire que vous privilégiez l’émotion sur la technique ? Quoique je pense que quand on a gagné cinq prix dans un concours international, on doit avoir un excellent bagage technique ?

MF : On ne peut pas faire fi de la technique, et j’espère avoir un bon bagage, mais on apprend toujours ! C’est un des avantages de ce métier, je ne pourrai jamais me dire « ça y est, j’ai terminé, je suis au sommet de mon art ». J’étudierai toute ma vie !

RM : On décrit votre voix comme celle d’un soprano lyrique, mais on dit aussi qu’elle possède une belle puissance. Alors lyrique ou lirico-dramatique ?

MF : Comme vous l’avez dit, je n’ai que 28 ans, et je suis un pur soprano lyrique. J’imagine que probablement avec le temps ma voix va s’étendre et s’assombrir, mais je ne pense pas devenir soprano dramatique, mon timbre n’est pas assez sombre. Pour le moment, je me sens bien dans Liu, Mimi…

RM : Pourtant, la basse internationale Joseph Rouleau a dit de vous : «Un grand lyrique en devenir. Ça s’en va vers le spinto»

MF : On verra avec le temps. Je n’aime pas tenter de prévoir ce que ma voix deviendra. Elle évoluera naturellement, je ne veux pas viser, dire « dans quinze ans, je serai spinto » car si je ne le deviens jamais, je pourrais être déçue !

RM : Et comment avez-vous commencé à chanter ?

MF : Plutôt tard, j’avais déjà 19 ans, et assez naturellement, instinctivement. Je ne viens pas d’une famille de musiciens, mais mon père écoutait un peu d’opéra, et j’en avais déjà vu un quand j’avais 16 ans, Carmen, avec ma grand-mère ! Je faisais des études de sciences politiques, et j’ai pris des cours de chant un peu par hasard, mon professeur m’a dit que j’avais des possibilités, et m’a suggéré de me présenter à l’audition du conservatoire. J’ai été prise, et j’ai essayé un an, pour vérifier si cela me convenait, en fin de compte, j’y suis restée sept ans ! J’ai terminé en 2005.

RM : Quand on commence ainsi la musique vers la vingtaine, est-ce que ça ne pose pas d’autres problèmes ? Il est par exemple beaucoup plus difficile de bien maîtriser le solfège que quand on débute avant ses dix ans ?

MF : Je ne pense pas que ce soit plus difficile avec l’âge, c’est simplement une question d’envie. Je n’ai jamais beaucoup aimé les matières théoriques, et j’avais un retard certain au départ, que j’ai rattrapé rapidement parce que je me suis forcée. Ça ne me plaisait pas vraiment de faire des dictées musicales, mais il le fallait…

RM : Un chanteur peut se passer des dictées musicales, mais le déchiffrage à vue, c’est indispensable, non ?

MF : Au conservatoire à Québec, on est obligé d’avoir un instrument complémentaire. J’avais des cours de piano à côté, et cela m’a beaucoup aidé à m’améliorer. J’en avais fait un peu quand j’étais petite fille, et je savais déjà au moins ce qu’était une clef de sol et déchiffrer une portée. J’étais un peu réticente à me ré-entraîner, mais j’ai considéré cela comme un passage obligé, un mal nécessaire. A chanter rien qu’à l’oreille, on ne va pas loin !

RM : A l’Opéra de Montréal, vous avez été remarquée, y compris par notre correspondant québécois, pour votre interprétation de Miss Jessel dans The Turn of the screw de Benjamin Britten. C’est un beau rôle, dans un bel opéra !

MF : C’est aussi très amusant à faire, ce côté glauque, damné… j’ai eu beaucoup de plaisir à l’interpréter, d’autant plus que le metteur en scène, René Richard Cyr, est une célébrité au Québec, un très grand metteur en scène de théâtre et de télévision, qui faisait ses premières armes à l’opéra, il abordait les choses de façon vraiment fraîche, et pourtant, dans Britten, ce n’est pas évident !

RM : Et à part Mimi et Miss Jessel, qu’avez-vous à l’heure actuelle dans votre répertoire ?

MF : Je fais beaucoup de mélodies, de Strauss en particulier, et aussi des mélodies russes. J’ai surtout besoin de monter des rôles entiers, je dois par exemple me concentrer sur la Comtesse des Nozze di Figaro. Je possède les airs, mais pas tous les ensembles, ni les récitatifs. Je pense aussi à Fiordiligi, qui est à venir, ou pour le futur, dans quelques années, Desdemona dans Otello de Verdi, Tatiana d’Eugène Onéguine… C’est pourquoi je prends ces quelques semaines cet été.

RM : Et dans quinze ans, alors ? Si votre carrière se déroulait vraiment comme vous le souhaitez, que voudriez-vous chanter ?

MF : Mes rêves changent très souvent ! Mais pour le moment, c’est vraiment Tatiana que je voudrais interpréter. J’adore chanter en russe. Depuis deux ans, je suis membre de l’Atelier Lyrique, le programme des jeunes artistes de l’Opéra de Montréal, et nous avons des coachs qui nous font travailler dans toutes les langues. J’ai donc eu un professeur de russe, mais de plus mon frère aîné travaille pour une agence de publicité à Moscou et je n’hésite jamais à lui téléphoner pour lui demander conseil. C’est ainsi que j’ai découvert que certaines sonorités de notre slang québécois par exemple le « oi », que nous avons tendance à prononcer « oué », sont très fréquentes dans la langue russe.

RM : Vous avez beaucoup de chance, au Québec, d’avoir accès à ce genre d’écoles, qui se raréfient en France ! Cependant, il me semble qu’ensuite, les choses se gâtent pour les jeunes chanteurs. Quatre ou cinq productions annuelles à l’Opéra de Montréal, qui a de plus connu récemment de graves difficultés y compris financières, une ou deux à l’Opéra de Québec, un peu plus à l’Opéra de Toronto, mais ce n’est plus le Québec… Qu’existe-t-il comme débouchés dans votre pays natal ?

MF : C’est sûr qu’il faut s’exporter ! Effectivement, il existe de bonnes maisons, mais culturellement l’opéra ne fait pas partie de nos traditions, et il est souvent plus difficile de remplir les salles qu’en Europe. On peut difficilement vivre uniquement au Québec si on veut faire carrière.

RM : Certains y parviennent, je pense à Lyne Fortin par exemple, ou peut-être Marc Hervieux. On dirait, vu de notre coté de l’Atlantique, qu’il existe quatre catégories de chanteurs au Canada : les rares que nous venons de citer, les vedettes internationales (Jon Vickers, Ben Heppner, Léopold Simoneau), les anglophones comme Russell Braun qui s’exportent plus facilement aux Etats-Unis, et les francophones qui font une belle carrière en France (Jean-François Lapointe, Marie-Nicole Lemieux). Pensez-vous qu’il soit normal de s’expatrier pour trouver du travail, dans un pays immense comme le vôtre ?

MF : J’ai du mal à vous répondre, car j’ai toujours su dès le départ que si je voulais vraiment faire carrière, il faudrait que je pense à aller travailler à l’étranger, cette condition a toujours été liée à la vision de ma carrière. Pour moi, c’est normal, et c’est en même temps une chance, car je pense que c’est un des bons côtés de mon métier, pouvoir aller ailleurs, voyager, voir autre chose !

RM : Vous dites avoir reçu beaucoup d’offres ? De quel côté de l’Atlantique ?

MF : Surtout au Canada… et en France ! Et mon compagnon a aussi reçu des propositions de travail en France. Alors… je ne sais pas… tout se dessinera dans les prochains mois…

RM : Certaines cantatrice, pour pouvoir faire une carrière internationale, ont sacrifié leur vie familiale, et même renoncé à avoir des enfants. Etes-vous prête à cela ?

MF : Pour l’instant, je n’ai pas construit de famille. J’ose croire que je serai capable de concilier carrière et vie familiale, mais je dois dire que je n’ai jamais pensé avoir des enfants avant l’âge de 35 ans. Pour l’instant, ce qui m’arrive me convient, je n’aime pas planifier trop à l’avance ce que ferai. Certaines arrivent très bien à concilier les deux, Aline Kutan, par exemple, a un mari merveilleux et vient de faire une petite fille « croquable », Marie-Nicole Lemieux est enceinte et ça se passe très bien, alors pourquoi pas moi ? Il vaut mieux être bien lancée dans sa carrière avant une maternité, pour ne pas être obligée de s’arrêter sur sa lancée. Mais quand on est déjà établie, j’espère que c’est plus facile !

RM : Pour en revenir à votre répertoire, vous avez décroché lors du Concours Musical International de Montréal, le prix de la mélodie française. Est-ce à dire que vous avez des affinités avec elle ?

MF : Je l’ai obtenu grâce à « Asie », extrait de Shéhérazade, de Ravel, qui est un coup de cœur énorme. Je suis carrément tombée dedans ! Cette poésie est venue me chercher, et j’espère être capable de rendre ce qu’elle m’évoque !

RM : Vous chantez en France pour la première fois, et vous choisissez Shéhérazade de Ravel et Poème de l’Amour et de la Mer de Chausson, immortalisés par rien moins que Régine Crespin. Cela ne vous fait pas peur ?

MF : Si j’avais eu peur, je ne les aurai pas chantées ! Ce sont des mélodies que j’aime profondément, ce qui est important selon moi.

RM : Comment aborde-t-on les mélodies françaises quand on est québécoise ? S’y sent-on proche de par une culture francophone ou lointaine de par la distance géographique ? Est-ce intime ou culturel ?

MF : Je n’aborde pas la mélodie française différemment d’un lied. Je passe toujours d’abord par le texte, que ce soit en français, en allemand, ou en russe. J’ai plus de difficultés à communiquer ce que je ressens si j’estime que la poésie est mièvre ou que le sens me déplait, surtout en français car alors je comprends absolument tout ce que je dis. J’ai besoin d’abord du texte pour partager l’émotion, que je récite à la manière d’un poème. J’ai fait du théâtre avant de faire du chant, et je pense que c’est un atout supplémentaire, un « plus » dans ma formation.

Crédits photographiques : © Etienne Bergeron

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