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Philippe Quint, violoniste : Un nom royal pour un talent hors norme

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Philippe_TchaikNé à Saint-Pétersbourg, le violoniste quitte l’U. R. S. S. en 1991 pour s’établir aux Etats-Unis. Aujourd’hui pleinement new-yorkais, Philippe, qui fut élève de Korsakov à Moscou, puis des grands pédagogues américains (DeLay, Galimir, Stern, Perlman, …) est l’un des violonistes les plus doués de sa génération ; il voue une grande partie de son répertoire à la musique américaine, mais est régulièrement invité sur les scènes mondiales pour interpréter les grands concerti. Artiste pluriel (il est aussi acteur de cinéma), Philippe a accepté de répondre à nos questions avant de partir pour une longue tournée à Mexico puis en Australie.

« Mes grands-parents ont choisi le violon pour moi, car ils souhaitaient créer une lignée de musiciens.  »

ResMusica : En dépit de vos origines russes et de votre nationalité américaine, vos nom et prénom « sonnent » très français et italien. Pouvez-vous nous parler de vos origines ?

 : Mon nom, Quint, vient d’Italie, de Prato, plus précisément. De génération en génération, la légende se transmet dans ma famille selon laquelle l’un de mes arrières grands-pères eut été un officier dans l’armée napoléonienne. En 1812, il a été blessé à Vilno et pris en charge par une infirmière juive et russe, avec laquelle il s’est ensuite marié. C’est ainsi que la lignée russe des Quint est née. Cependant, l’alphabet russe ne contient pas la lettre « Q », et le nom a été changé en Kvint. J’ai repris l’orthographe originale quand j’ai quitté l’U.R.S.S. pour les Etats-Unis.

C’est étrange, mais j’ai joué il y a quelques temps à Rome, et un homme du nom d’Enrico Quinto est venu me trouver. Il a fait toute la lumière sur mon nom et m’a expliqué que les noms Quint / Quinto étaient liés à une très vieille famille qui trouve ses origines dans l’aristocratie romaine, les Quinti. La famille s’est développée dans le Sud de l’Italie, dans les Pouilles, puis émigra vers Veneto. S’il est difficile de dire si Enrico et moi sommes vraiment parents, l’information a éveillé ma curiosité sur les origines véritables de mon nom, et j’espère pouvoir un jour enquêter plus avant.

Quant à mon prénom Philippe, il provient en fait de l’obsession de ma mère, au moment de ma naissance : elle était fanatique de la littérature et des dynasties royales française.

RM : Pourquoi le violon et pas un autre instrument ? 

PQ : Mes grands-parents ont choisi le violon pour moi, car ils souhaitaient créer une lignée de musiciens. En fait, ma maman jouait du piano (NDLR : la mère de Philippe, Lora Kvint, est une compositrice très célèbre en Russie), mon oncle du violoncelle, et naturellement, je devais compléter le trio. Si on m’avait demandé, je crois que j’aurais préféré devenir joueur d’échecs ! J’ai toujours été fasciné par ce jeu et j’avais un certain talent quand j’étais plus jeune. Il m’a fallu quelques années pour apprécier pleinement le violon ; c’est véritablement vers treize ans que je me suis engagé dans la voie d’une carrière professionnelle.

RM : Vous avez étudié à Moscou puis à la Juilliard School. Avez-vous remarqué des différences dans la manière d’enseigner le violon ? Avez-vous ressenti ce que l’on nomme les écoles « nationales » de violon américaine et russe ? Vous considérez-vous comme un violoniste russe ou américain, dans votre technique et dans votre jeu ?

PQ : Il m’a toujours été très difficile de répondre à cette question. J’ai eu tellement de professeurs dans ma vie que ma technique personnelle est un amalgame de beaucoup d’écoles de violon, très différentes. Il y a de grandes variations, dans les approches techniques et psychologiques de la musique, mais je pense que le « style » est d’abord défini par l’individualité. Plus que par une quelconque allégeance particulière à une école ou à une autre.

RM : Avez-vous eu des modèles parmi les violonistes du passé ? Quels sont vos violonistes préférés dans la « vieille génération » ?

PQ : Prendre des modèles est à mon avis une perte de temps. Personne n’a besoin d’un second Milstein ou d’un second Stern. Ceci dit, bien entendu, j’ai été influencé par les grands violonistes du passé, et je leur voue une admiration sans bornes : Oistrakh, Heifetz, Szeryng et plus récemment Perlman ou Kremer. Ce sont des musiciens très différents, avec des personnalités très éloignées ; cependant, ils sont tous d’excellents musiciens et ils ont influencé des générations entières de violonistes. Mais mon inspiration ne se limite pas du tout aux figures des grands violonistes…

Les écrits de Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Pouchkine, Shakespeare, Dumas, Proust, Schopenhauer, Shlolom Aleichen ; les œuvres de Da Vinci, Michel-Ange, Kandinsky, Picasso, Chagall ; les voix de Maria Callas, Mario Lanza et Fiodor Shalyapin ; les perceptions musicales de Toscanini, Furtwängler, ou encore Karajan… tout cela a joué un grand rôle dans mon développement musical et personnel.

Je pourrais mentionner de nombreux autres grands artistes pour expliciter toutes mes influences, car il est important d’être ouvert d’esprit, en tant que musicien. Vous devez vous laisser influencer ! Et alors, ensuite, vient le temps où ce sont les autres qui doivent adhérer à vos propres convictions …

RM : Vous avez dédié une grande part de votre répertoire et de vos enregistrements à la musique américaine, je pense à Bernstein, Foss, Schuman, Corigliano… Pouvez-vous nous expliciter cet amour que vous avez pour la musique américaine ?

PQ : Mon goût pour la découverte, pour le « challenge », m’a poussé à aborder la musique de mon pays d’adoption. La musique américaine est relativement nouvelle, et n’a jusqu’à aujourd’hui pas encore été très explorée en Europe.

J’ai été exposé naturellement à cette musique, après mon arrivée aux Etats-Unis en 1991. Je me souviens de ma première audition de la Symphonie n°1 de Corigliano : j’étais absolument fasciné par la musique et ses harmonies captivantes. Je suis alors allé à la bibliothèque découvrir sa Sonate pour Violon. Mon amour pour cette pièce a connu son « paroxysme » dans l’enregistrement que je viens de terminer pour Naxos.

J’ai appris le Concerto de William Schuman en trois semaines et je l’ai joué avec Jorge Mester et l’Orchestre Philharmonique de Mexico City. Deux années plus tard, cette pièce a marqué mes débuts discographiques chez Naxos, avec Jose Serebrier dirigeant le Bournemouth Symphony. C’est une œuvre très complexe, qui exige beaucoup du soliste, du chef et de l’orchestre. C’était une expérience fascinante pour moi, je m’explique. Ma première réaction à l’écoute de l’œuvre fut : « ça sonne un peu comme « Maria, Maria » de West Side Story » ; mais j’ai découvert que le Concerto de Schuman avait été écrit des années avant l’œuvre de Bernstein ! Comme Copland, Schuman, Bernstein, Foss, etc. formaient un cercle d’amitié, ils ont certainement chacun influencé les œuvres des autres, et se sont donc en quelque sorte, auto-influencés. Vient alors pour moi l’interrogation sur le fameux accord tant décrié de quarte augmentée sur seconde mineure : qui en a eu l’idée ? Cette harmonie est en fait la base du Concerto de Schuman.

Dans tous les sens du terme, cette œuvre mérite une plus grande diffusion et je suis très heureux d’avoir la possibilité de le jouer à nouveau l’année prochaine avec Jorge Mester et l’Orchestre de Louisville.

Je me suis rapidement rendu compte que, bien que je sois « romantique » de cœur, j’avais une affinité particulière pour la musique américaine. Ceci m’a conduit à continuer l’exploration et la découverte avec Cowel, Grant Still, Copland, Bernstein, Barber. J’ai eu l’immense chance de rencontrer Lukas Foss, dont j’ai enregistré l’intégrale des œuvres pour violon et piano pour le label Elysium.

RM : Vous avez une réelle admiration pour Leonard Bernstein. Comment décririez-vous le chef, le pianiste, l’homme ? Selon vous, que représente-t-il pour la musique américaine, pour un jeune soliste américain ?

PQ : Leonard Bernstein fut probablement l’un des personnages les plus fascinants du siècle passé. Je suis triste de ne pas avoir eu la possibilité de le rencontrer ou de travailler avec lui, mais j’ai beaucoup appris sur lui, par ses œuvres, ses écrits, et bien entendu, à travers des musiciens qui ont étroitement collaboré avec lui, comme Marin Alsop ou Lukas Foss.

Bernstein avait tant de cordes à son arc : chef, compositeur, professeur, pianiste. Il était un vrai maître de l’enseignement, et savait transmettre son amour et sa passion pour la musique, pas seulement à ses étudiants, mais aussi à toute une génération, qui a appris « the joy of music » avec ses Young People’s Concerts et le Philharmonique de New York. Bernstein reste ainsi pour moi un pionnier dans la musique classique, car il a transmis son art et ses talents bien au-delà des frontières traditionnelles qu’on assigne au public des concerts. Bernstein, c’était aussi un charisme unique, mystérieux qui émanait de lui quand il était sur scène.

Regarder des photos ou des vidéos permet d’observer combien il était hypnotique, puissant et inspirant ! Encore une fois, une grande influence dans ma vie !

RM : Quels sont les autres chefs qui vous ont influencé ?

PQ : Encore une fois et étrangement, une de mes expériences les plus fascinantes vient de ma collaboration avec Marin Alsop… une protégée de Bernstein. J’ai fait mes débuts en Angleterre dans le Concerto de Stravinsky sous sa direction. Son interprétation de l’œuvre fut si fascinante qu’un soir, en concert, j’ai senti qu’elle avait hissé mon jeu à un tout autre niveau. Ces expériences sont rares, mais elles valent la peine d’être attendues ! J’ai eu aussi excellents moments en travaillant avec d’autres chefs, comme le jeune Mexicain Carlos Miguel Prieto. C’est avec lui que je vais enregistrer le Concerto de Korngold, dans quelques jours, toujours pour Naxos.

RM : Pourriez-vous nous parler du Concerto que Lera Auerbach a écrit pour vous, et qui vous est dédié ?

PQ : Jouer une œuvre nouvelle impose une grande responsabilité, et tout particulièrement quand elle vous est dédiée. Lera et moi avions longuement parlé de collaboration, lorsque nous étions étudiants à Juilliard. L’opportunité est venue quelques années plus tard, je faisais mes débuts en récital à Mexico et je pouvais officiellement créer sa première Sonate pour Violon. Le Concerto découle de cette Sonate, bien qu’il soit différent dans sa structure harmonique. Je dois dire que ce Concerto reflète ma personnalité sous de nombreux angles, c’est en quelque sorte un portrait musical. Lera est l’une des compositrices les plus douées de sa génération, et je me réjouis d’autres collaborations avec elle.

RM : Quels sont vos projets discographiques ?

PQ : Il y a des disques qui sortent en ce moment et quelques uns en cours de réalisation. Je suis impatient de la sortie prochaine de l’intégrale des œuvres pour violon et piano de Miklos Rozsa, enregistrée avec un pianiste merveilleux, William Wolfram. Je pense que ce disque permettra à beaucoup de découvrir la musique de Rozsa ; le disque contient de merveilleuses petites pièces, en plus de la Sonate, qui est très exigeante pour le violoniste.
Rozsa a mené sa carrière classique distincte de son engagement pour Hollywood et ce disque complètera à merveille son Concerto pour violon, déjà très célèbre.

Les œuvres sont très typées « hongroises », basées sur du folklore de danses et chants populaires. C’est aussi le premier enregistrement que je réalise avec le fantastique Stradivarius de 1723, le « Ex-Kiesewetter », qui m’est prêté par Clem et Karen Arrisson, de Buffalo, et grâce à la Stradivari Society de Chicago.

Il y a aussi un projet Korngold ; j’admire son Concerto depuis longtemps et je suis très heureux que Naxos ait accepté un nouvel enregistrement de cette pièce.
La Sonate de Corigliano a été beaucoup enregistrée, mais une fois encore, je me sens proche de l’œuvre ; j’ai demandé à Klaus Heymann, le directeur de Naxos, si un nouvel enregistrement était envisageable. Le projet est en cours, et j’ai couplé la Sonate avec de courtes œuvres de Virgil Thomson. Il sera intéressant de découvrir ce compositeur, car il est bien plus connu pour ses œuvres lyriques que pour ses pièces pour instruments à cordes.

RM : Vous êtes un soliste très demandé, vous jouez aux Etats-Unis, en Angleterre, en Chine, et même en Afrique. Quels seront les temps forts de votre prochaine saison ?

PQ : Il y a beaucoup de projets très intéressants. Dans l’immédiat, mes débuts en Australie, où je joue le Concerto de Bruch, avec le Queensland Symphony, puis le Concerto de Khatchatourian avec le Melbourne Symphony. Ensuite, la saison reprend avec le concert des vingt ans de Naxos à New York, au Steinway Hall, où je jouerai un programme de courtes pièces provenant des mes derniers enregistrements. Il y aura alors mes débuts avec le Syracuse Symphony, le Dayton Philharmonic et… la France. J’ai ensuite une tournée d’un mois en Afrique du Sud. Au début de l’année 2008, j’enregistrerai un nouveau Cd, changeant totalement de registre puisque ce sera un album plus « romantique », avec les œuvres les plus difficiles de Paganini, arrangées par Kreisler.

RM : Vous allez donc faire vos débuts en France, en donnant Sibelius à Biarritz avec l’Orchestre de Bayonne. Est-ce que vous découvrirez le pays, le connaissez-vous déjà ? Ce sera une émotion spéciale pour un soliste nommé Philippe, certainement ?

PQ : Un chef merveilleux, Marco Parisotto, m’a invité à jouer en France et je suis très excité par ce concert. Mon nom sera certainement ma « carte d’entrée » en France, et j’ai toujours voulu jouer ici… J’ai déjà visité de nombreuses villes mais ce sera la première fois que je jouerai en France.

RM : Quand vous n’êtes pas en tournée, en concert, et quand vous n’êtes pas accompagné de votre violon, quelles sont vos activités ?

PQ : Il n’y a malheureusement pas beaucoup de temps libre ces dernières semaines. J’essaie de prendre un livre, ou de sortir avec des amis. Cependant, j’ai toujours eu de nombreux loisirs : les arts martiaux (le sambo), les tournois d’échec sur le web… Mais en gros, ces derniers temps, cela s’est résumé à cette phrase : j’ai « joué du violon, joué du violon, joué du violon », et cela plus que jamais, car j’ai tant de pièces à préparer… Mon emploi du temps ne me laisse guère de place pour autre chose… Mais je me prévois des vacances pour 2009 !

Crédits photographiques : © Jeff Gerew

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