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Luciano Pavarotti (Modène, 12 octobre 1935 – Modène, 6 septembre 2007)

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vient de s’éteindre dans sa ville natale de Modène. Bien plus qu’un simple chanteur d’opéra, c’est un soleil qui s’éteint. Car s’il est une chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est un timbre inimitable reconnaissable immédiatement, comparable à la chaleur et à l’éclat d’un soleil d’été. Il est, et demeurera la personnification du ténor absolu, et pour le monde entier il restera IL Tenorissimo.

Il a su, comme aucun autre, utiliser les médias pour se faire entendre, et par sa voix, faire comprendre aux profanes la force de séduction du chant lyrique. Les amateurs de belles voix l’ont immédiatement adopté, comme Karajan qui a voulu très tôt enregistrer avec lui, ou les plus grandes scènes du monde qui se le sont très vite arraché. Il est rare d’obtenir cette double reconnaissance du public d’opéra le plus intransigeant et de la foule plus éloignée des exigences du monde lyrique. avait cette générosité qui touchait les foules et agaçait aussi. Si l’on veut être juste, personne ne peut rester insensible à son chant ; mais si certains sont émus au plus haut point, d’autres sont agacés par son recours systématique au charme de son timbre et à son chant à pleine voix.

L’avenir le dira, mais sans doute restera-t-il le ténor le plus connu de tous les temps, avec son grand mouchoir, ses kilos superflus, sa gaucherie sur scène mais aussi son sourire, sa barbe noire et sa voix de soleil. Oui, les mots sont pauvres pour expliquer cette énergie, ce plaisir qui irradie et enveloppe l’auditeur dès que le chanteur ouvre la bouche.

La voix de ténor, qui n’est pas naturelle et a besoin d’être énormément travaillée, semble au contraire, avec lui, venir « comme ça » simplement, sans efforts ou presque. Ses aigus claironnants semblaient sans limites et enflammaient les salles, comme ils font, pour toujours, « plier » les amplificateurs de salon … Le secret de sa technique personnelle semble résider dans une émission très haute, mais résonant dans toute la musculature et tout le corps, pour produire un son toujours altier et comme suspendu, accroché dans les sphères : une voix unique pour exprimer le sentiment amoureux idéalisé, mais celle aussi d’un véritable athlète à la capacité respiratoire hors norme, lui offrant un souffle semblant inépuisable. Nous avons la chance, et pour toujours, de posséder des enregistrements techniquement parfaits, ce qui n’est pas le cas pour son seul grand rival dans le temps : Enrico Caruso. Son charme vocal galvanisait ses partenaires. Combien de duos sublimes a-t-il chantés avec les plus grandes sopranos… ! Inutile et pour tout dire franchement rébarbative serait une discographie détaillée et complète. Ses enregistrements (dont la presque totalité réalisée chez Decca), s’étalent sur près de 40 années de 1967 à 2005. Tous sont très régulièrement disponibles et se trouvent assez facilement, mais le plus souvent au prix fort. Un choix subjectif en fonction de ses partenaires paraît plus intéressant.

Les plus grandes sopranos ont donc chanté et enregistré avec lui. La première dans son cœur – et le nôtre – est sa sœur de lait (ça ne s’invente pas !) Mirella Freni. Leur accord dans la Bohème est parfait. S’il n’est qu’un enregistrement à garder, c’est bien cette Bohème dirigée par Karajan qui les réunit chez Decca.

Avec Rolando Panerai, Nicolaï Ghiaurov, Elizabeth Harwood, Michel Sénéchal, etc. Orchestre Philharmonique de Berlin, 2 CD Decca. Impossible d’unir voix plus belles, personnalités plus émouvantes dans cet ouvrage. Au même niveau de perfection, se situe leur Madama Butterfly toujours chez Decca, sans négliger l’Amico Fritz de Mascagni chez EMI. Avec Christa Ludwig, Robert Kerns, Michel Sénéchal, etc. Orchestre Philharmonique de Vienne, dir. Herbert von Karajan. 3 CD Decca

Avec Vincente Sardinero, chœur et orchestre de Covent Garden, dir. Gianandrea Gavazzeni. 2 CD EMI. Plus tardivement, Tosca les réunit, mais si lui est un Mario idéal, Freni n’est pas vraiment Tosca. Théâtralement ça ne fonctionne pas. L’autre soprano assoluta avec laquelle il a beaucoup chanté (et certainement le plus enregistré) c’est Joan Sutherland. Malgré sa diction pâteuse, celle-ci possède une puissante voix de soprano, à la technique illimitée et dont les harmoniques graves se marient parfaitement avec celles de notre ténor. Leur Bellini, et surtout leurs Donizetti, sont électrisants et font revivre les splendeurs vocales de l’époque de la création de ces ouvrages « de chanteurs ».

Avant tout, acclamons le rôle d’Edgardo dans Lucia di Lamermoor. L’association de ces deux monstres sacrés dans cet enregistrement dirigé par Richard Bonynge est inouïe. Quelle santé vocale insolente ! Et dans une prise de son dont Decca a le secret. Mais pour que notre bonheur soit total, peut-être manque-t-il un peu d’émotion dans cet opéra si noir. Avec Huguette Tourangeau, Sherill Milnes, Nicolaï Ghiaurov, etc. chœur et orchestre de Covent Garden, dir. Richard Bonynge. 3 CD Decca

La Fille du régiment, dans un français improbable, a été l’un de ses plus énormes triomphes avec un rappel historique au Met. Les nombreux contre-uts font chaque fois crouler le public. Mais l’ouvrage a ses limites avec des interprètes si loin de son esprit français, et qui semblent parfois ne pas comprendre ce qu’ils chantent. Avec Spiro Malas, Monica Sinclair, Eric Garrett, etc. Chœur et Orchestre de Covent Garden, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca

En revanche, son Némorino dans l’Elisir d’Amore est irrésistible car idiomatique. C’est un rôle qu’il a beaucoup chanté et qui lui va comme un gant, car on y perçoit ses qualités de cœur. La simplicité du sentiment amoureux porté par sa voix bénie des dieux sous un physique peu séduisant est peut être sa meilleure carte de visite (et même en vidéo). Avec Spiro Malas, Dominic Cossa, etc. English chamber Orchestra, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca

Dans la Favorite et Maria Stuarda, il s’arrange pour tirer la couverture à lui dans des rôles moins immédiats. Avec Huguette Tourangeau, James Morris, Roger Soyer, etc. Chœur et Orchestre du Teatro Communale di Bologna, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca

Chez Bellini, l’enregistrement des Puritani représente un exploit vocal inégalé. La splendeur vocale est tout simplement irréelle pour Sutherland comme pour lui. Le couple est à son zénith. Mais il manque justement à cette version les brumes et le drame. Dommage… Avec Anita Caminada, Nicolaï Ghiaurov, Piero Capuccilli, Renato Cazzaniga, etc. Orchestre Symphonique de Londres, dir. Richard Bonynge. 3 CD Decca

Et dans la Sonnambula, notre ténor gourmand semble dévorer le rôle-titre ! Et la poésie n’est pas vraiment au rendez-vous. Avec Della Jones, Nicolaï Ghiaurov, Piero De Palma, John Tomlinson, etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca

Les trois ouvrages de Verdi les plus célèbres nous permettent de retrouver le couple qui, devenu un mythe du bel canto romantique, y insuffle un peu cet esprit. Leur vocalité convient parfaitement à Rigoletto. C’est une des versions les plus électrisantes de la discographie, mais là aussi, même avec Sherill Milnes qui pourtant se hisse à leur niveau, l’émotion est loin, trop loin. Avec Sherill Milnes, Huguette Tourangeau, Martti Talvela, etc. Orchestre Symphonique de Londres, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca.

Le charme opère dans le Trouvère, mais le clair obscur en est totalement absent. Et Manrico ne l’inspire pas vraiment. Avec Ingvar Wixell, Marilyn Horne, Nicolaï Ghiaurov, etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca.

Leur Traviata est très artificielle car le rôle titre a besoin de beaucoup plus d’émotion. Avec Matteo Manuguerra, Della Jones etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Richard Bonynge. 2 CD Decca

Leur incursion dans Turandot est par contre une réussite inattendue, du moins en ce qui concerne la soprano. En tout cas, l’air « Nessun dorma » est un fleuron du ténor, l’air qui de par le monde est le plus connu des discophiles et du tout public. Car ne l’oublions jamais (même si cela irrite), par sa voix, il a amené tant et tant de gens qui n’y connaissaient rien, à écouter un peu d’opéra, qu’il a plus fait pour l’opéra que des générations entières de chanteurs. Avec Montserrat Caballé, Nicolaï Ghiaurov, Tom Krause, Peter Pears, etc. John Alldis Choir, Orchestre Philharmonique de Londres, dir. Zubin Mehta. 2 CD Decca

L’autre voix splendide, avec laquelle il a beaucoup chanté, est Montserrat Caballé. S’il est un enregistrement à ne pas manquer c’est leur Luisa Miller, sommet vocal qui en devient émouvant. Avec Sherill Milnes, Bonaldo Giaotti, Richard Van Allan, etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Peter Maag. 2 CD Decca.

Le Mefistofele de Boïto les réunit ainsi que Mirella Freni dans une version qui reste une référence. Avec Nicolaï Ghiaurov, etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Oliviero De Fabriitis. 3 CD Decca.

Mais l’opéra de Verdi dans lequel il peut montrer ses qualités humaines et sa générosité, accompagné par une artiste très attachante, c’est Un Ballo in maschera, dirigé par Georg Solti avec Margaret Price. Leur long duo du deuxième acte est d’une rare beauté. L’implication vocale totale se met au service de la passion amoureuse. Et la fin de l’opéra est parmi les plus belles de la discographie de cet opéra, si difficile à distribuer. Avec Renato Bruson, Christa Ludwig, Kathleen Battle, etc. National Philharmonic Orchestra, dir. Georg Solti.

De ses rencontres avec Léontine Price en Aïda, il ne reste pas de souvenir impérissable car c’est trop tard pour elle, et lui paraît si indifférent en Radames qu’on ne peut pas considérer que ce soit là l’un de ses grands rôles. Si on tient à l’y entendre, le live de Munich avec Julia Varady est intéressant car il semble un peu, mais à peine, concerné par ce qui se passe ; mais Varady, vraiment impériale, apporte beaucoup de force au rôle d’Aïda pas souvent aussi incarné. Avec Stefania Tocsyzska, Dietrich Fischer-Dieskau, Matti Salminen, Harald Stamm, etc. Chœur et Orchestre du Duetschen Oper de Berlin, dir. Daniel Barenboim. 2 CD Ponto.

Un ouvrage où on ne l’attend pas, et portant qui lui convient parfaitement, est le Chevalier à la rose. Il est en effet dans la version Crespin dirigée par Solti, le ténor italien qui, pour le coup, illumine le boudoir de la maréchale comme personne et l’on souffre vraiment quand Ochs l’interrompt… Avec Manfred Jungwirth, Arleen Auger, Kurt Equiluz, Helen Donath, Yvonne Minton, Anne Howells, etc. Orchestre Philharmonique de Vienne, dir. Georg Solti. 3 CD Decca.

Les deux derniers rôles abordés par Pavarotti : Idomeneo (1982) et Otello (1991) sont des réussites, même s’ils sont hors de sa voix. Chez Mozart, c’est un étranger, car la séduction du timbre ne suffit pas, surtout à côté de la splendide brochette virtuose qui l’entoure (Popp, Gruberova et Baltsa). Sans idée de style, il apporte toutefois quelque chose à ce rôle qui attend de toute façon son véritable défenseur au disque. Avec Lucia Popp, Edita Gruberova, Agnes Baltsa, Leo Nucci, Nikita Storojev, etc. Orchestre Philharmonique de Vienne, dir. John Pritchard, 2 CD Decca.

Otello lui permet de marier sa voix à une autre, somptueuse, parmi les plus fruitées au monde : Kiri Te Kanawa est sa Desdémone et Solti les dirige en leur insufflant une grande force théâtrale. Le résultat est vraiment passionnant. Otello s’ouvre à la lumière et à la fragilité. Il gagne même en intelligence, et surtout sans jamais jouer à chanter hors de sa tessiture. Avec Kiri Te Kanawa, Leo Nucci, etc. Orchestre Symphonique de Chicago, dir. Georg Solti. 2 CD Decca.

Les récitals originaux et les compilations sont légion. Rien n’est jamais décevant. Chacun peut y trouver son bonheur, mais ce n’est pas en solo que ce ténor donne le meilleur. Lui en tout cas l’avait parfaitement saisi, y compris avec son coup médiatique des trois ténors. En effet, les limites de sa technique et de son art peuvent se percevoir si vous l’écouter enchaîner des airs. Trop de timbre fatigue l’oreille. Trop de lumière aveugle. Les contrastes sont abrupts et ne peuvent s’appeler nuances. Le phrasé n’a pas assez de variété et il ne dispose pas d’une palette de couleurs vocales très étendue. Il est le tenorissimo c’est certain, mais s’il est seul, il manque comme une référence comparative pour l’apprécier. Si ces questions ne vous préoccupent pas, alors les yeux fermés, n’importe lequel de ses innombrables récitals ou compilations vous plaira.

L’histoire des trois ténors rassemble ses propres contradictions et son génie. La voix de ténor attire car elle brille et offre un mélange de subtilité technique et de force animale maîtrisée qui se libère dans les aigus. Alors trois ténors, vous pensez…. Le pouvoir attractif est faramineux. Le départ semble être un acte de générosité. José Carreras après sa leucémie a pu ainsi rapidement remonter sur scène grâce à son association avec Luciano Pavarotti et Placido Domingo. Très rentables, ses concerts ont ensuite tourné dans le monde entier et la formule a été usée jusqu’au bout. Réunissant un public en nombre astronomique, dépassant tout ce qui avait été rassemblé en public pour l’opéra. Seul Luciano Pavarotti fera plus avec ses concerts « Pavarotti and friends » et son incursion dans la variété et le jazz.

Le gigantisme étant un peu son pécher mignon, il semble que ce nombre toujours plus grand de spectateurs l’ait vraiment porté dans ces dernières années. Ne pouvant faire mieux, il a fait plus, dans les lieux les plus prestigieux de la planète. L’écoute attentive d’un de ces concerts des trois ténors montre bien les ficelles de ce succès. Les voix sont toutes absolument superbes et très différentes. L’orchestre est énorme, surdimensionné et les voix amplifiées. Pas de soucis du côté du volume, personne ne pourra éviter d’entendre. Mais entendre quoi ? Le style est assez relâché et la direction d’orchestre très complaisante. Les airs choisis sont faits pour plaire, sans cohérence entre eux. Pas de programme artistique donc. Par contre, un savant dosage qui permet à Pavarotti d’apparaître comme le seul vrai ténor des trois car son émission haute, sans appui grave dans la voix de poitrine, domine toujours. Carreras et surtout Domingo maîtrisant, eux, à la perfection ce timbrage grave dû à la voix de poitrine. Nous pouvons ainsi entendre tout ce qui les différencie. Mais ce qui les rassemble est cette extraordinaire quinte aiguë dont ils abusent tous dans des points d’orgue distendus.

Le bis du concert est une véritable explication de texte. Domingo débute l’air qu’avait chanté Pavarotti précédemment : Nessun dorma repris dans le grave. Dans ces graves, vous comprenez tout : Domingo colore comme un baryton. Carreras poursuit et phrase tout autrement. Mais dès que Pavarotti chante, c’est comme si le soleil se levait : tout s’éclaire. On a donc les couleurs, le phrasé, et le soleil. Et un contre ut à l’unisson pour finir…Et ça, Pavarotti le savait ; il n’avait ni les couleurs ni le phrasé de ses collègues. Mais seul, il possédait cette lumière. Luciano : prénom prédestiné !

Les assez nombreux témoignages vidéo touchent aux mêmes questions de ses limites. Aucune évolution dans son maintien, on ne peut jamais parler de jeu scénique. Il est le ténor d’opéra caricatural, planté quand il chante, imposant, immobile. C’est ce qu’on entend qui compte, non ce que l’on voit. On trouve tous ces grands rôles dans des distributions parfois différentes des enregistrements discographiques, avec de grands chefs. Ce n’est pas négligeable mais n’ajoute rien à sa gloire. Seul le Requiem de Verdi dirigé par Karajan en 1967 mérite l’image, celle d’un tout jeune Pavarotti imberbe et au visage expressif.

Son image en concert est par contre émouvante avec ce don total qu’il fait de lui à son public et son extraordinaire mouchoir, qui restera probablement dans l’histoire. Déjà des caricaturistes s’en sont emparés ; c’est ça le début d’un mythe….

Impossible, nous l’avons dit, de rester indifférent à Luciano Pavarotti. Sa mort a porté l’opéra à la première page des quotidiens comme le Monde ; on en parle dans les journaux télévisés et les trois ténors passent en prime time ! Son portrait est un peu trop pantagruélique : sa gourmandise y est soulignée, sa vie sentimentale, un peu trop étalée, ses caprices aussi et son goût de l’argent. Qu’importe tout cela ? Nous préférons garder de lui le souvenir d’une générosité vocale et humaine hors pair. Et puis porter aussi à son crédit la création d’un concours Pavarotti, qu’il parrainait, afin de promouvoir les jeunes chanteurs, ainsi que l’organisation de concerts caritatifs gigantesques à Modène. À présent il brille ailleurs, avec toutes ces voix de soprano perdues cette année, Crespin, Sills, Stich-Randall… Quelle pléiade autour de ce soleil !… e lucevan le stelle

Crédits photographiques : © Andrej Isakovic/AFP

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