Éditos

Long-Thibaud, est-ce la bonne réforme ?

 

5 novembre 2007

Le nouveau Président de la Fondation Long-Thibaud, Jean-Philippe Schweitzer, se veut porteur d’une volonté de transparence et d’équité au service de l’excellence, volonté qu’il n’est pas facile de satisfaire entièrement et qui ne le fut pas toujours lors du déroulement de ce concours où les talents furent cependant moissonnés à foison et qui fut une très grande session.

Dominante asiatique dans la liste des candidats qui se présentèrent comme dans celle des candidats retenus. Une virtuosité et une puissance parfois stupéfiantes ont été au rendez-vous dès les éliminatoires. Mais rares sont ceux qui cherchent à étonner par des déferlements sonores et des gestes théâtraux. Ce goût pour le bruit à effet paraît appartenir au passé. Les jeunes pianistes, du moins les meilleurs, se préoccupent de l’agilité digitale, certes, mais non sans réfléchir à la beauté du son, aux couleurs, aux résonances ; ils soignent, souvent de façon admirable, les transitions ; l’opposition des dynamiques est contrôlée avec précision. Avec une belle maturité, ils proposent une vision unitaire de l’œuvre dont ils savent mettre en évidence la structure. La notion d’Ecole, française ou autre perd en partie sa signification en matière d’interprétation : le jeu des candidats évolue très vite, ces dernières années, dans le contexte de la mondialisation grâce au brassage des masters-classes, des académies et des conservatoires où se côtoient maîtres et élèves venus de tous les horizons. Ces contacts multiples peuvent aboutir à l’uniformisation de l’approche de l’instrument, bien sûr, mais sont aussi bénéfiques dans la mesure où ils donnent des solutions propres à libérer la personnalité de chacun.

C’est donc désormais le haut fonctionnaire Jean-Philippe Schweitzer qui préside maintenant la Fondation Long-Thibaud, succédant au Président honoraire de Radio France, Roland Faure qu’on aimait bien retrouver d’année en année. Soucieux « d’équité et de transparence », J. P. Schweitzer fit adoper une charte énonçant de nouvelles règles. Le Conseil d’Administration précédent se pensant remis en cause le prit mal et la moitié de ses membres donnèrent leur démission, dont le violoniste Patrice Fontanarosa. Cette charte stipule qu’un membre du jury présentant un candidat doit s’abstenir de voter à son sujet. Très bien. Mais il est également précisé qu’un Grand Prix ne peut être attribué qu’à un concurrent ayant acquis un minimum de sept voix sur neuf ; ce qui en rend problématique l’obtention de ce Grand Prix par l’élève d’un membre du jury qui est, dès lors, privé d’une voix. Désormais, un paravent est placé devant le jury pour rendre le concours anonyme mais seulement, notons-le, lors des éliminatoires. Enfin, le jury est invité à donner les raisons de son échec à un candidat malchanceux. Bonnes précautions, certes, mais, en matière de jugement équitable, l’exigence personnelle nous semble-t-il, plus qu’un paravent, est l’essentiel, chaque membre d’un jury se devant de résister aux pressions de toutes sortes qu’il subit, ce qu’aucun règlement ne peut garantir.

Par ailleurs, Aldo Ciccolini, le Président du jury, aurait décidé, selon ce qui fut dit sur les ondes lors de la retransmission sur France Musique, de ne constituer son jury qu’avec des concertistes chevronnés et non des professeurs courant les concours sans expérience de la scène. N’en a-t-il pas été toujours ainsi, fort heureusement ? Akiko Ebi, membre de ce jury, l’était déjà en 1998, et en 2001, souvenons-nous, le président Nelson Freire avait déjà invité Joaquin Soriano et Ventsislav Yankoff, qui représentait alors la France. Quant aux lauréats, toujours selon Aldo Ciccolini, ils ne devraient pas se présenter à un autre concours. Voilà qui risque de priver le Concours Long de ses meilleurs lauréats potentiels. Rappelons que si, en 2004, nous avons eu droit d’entendre huit fois le Premier concerto de Tchaïkovski, (six au concert des finalistes et deux au concert de gala), c’est qu’il était au programme du prestigieux concours qui avait lieu quelques temps plus tard à Moscou.

De bonnes mesures furent prises qui ne peuvent que donner encore plus d’éclat à cette manifestation : d’abord, la gratuité du concert de gala fut décidée afin de rendre le concours au public, la Fondation désirant par ailleurs prendre sa part dans les missions d’intérêt public et continuer à agir auprès des défavorisés et des handicapés physiques et mentaux ; ensuite, il fut crée un Comité d’experts

avec, notamment le jeune et très talentueux Bertrand Chamayou ; enfin, prochainement, une Association des Amis du devrait voir le jour.

Cependant, un Concours International de qualité se doit de respecter ce qui est devenu la règle dans le monde entier : l’enregistrement et la rediffusion de toutes les épreuves. Il en est ainsi à Varsovie, aux concours prestigieux des Etats-Unis, au concours Reine Elizabeth de Bruxelles comme au fameux concours Hamamatsu de Tokyo, qui, à la pointe du progrès, va jusqu’à assurer une retransmission sur internet. Il est grand temps de nous moderniser. La confidentialité ne sert pas la transparence et ne correspond pas aux souhaits exprimés par les autorités d’intéresser un large public, qui, de nos jours, ignore le plus souvent jusqu’à l’existence de cet événement capital, ce qui est totalement impensable dans les autres pays européens. Donc, qui pouvait assister aux épreuves, sinon des mélomanes et musiciens avertis mais souvent retraités et parisiens, des happy few, en somme, ainsi que certains professeurs des conservatoires s’y précipitant entre deux cours ? Un seul très jeune élève fut très souvent présent, Jean- Paul Gasparian, enfant quelque peu exceptionnel puisqu’il fut lauréat du concours international Flame, en 2007, à 11 ans, grâce à son interprétation des Miroirs de Ravel. Une rediffusion encouragerait certainement ses camarades à venir à leur tour assister aux épreuves, ce qui est un plaisir mais aussi un exercice formateur.

Et comment ne pas regretter, pour l’artiste et pour le public, que rien ne puisse témoigner, par exemple, de l’excellente exécution de Gaspard de la nuit de Ravel par Jun Asai (E. U), de celle des Childeren’s corner de Debussy, un rêve intimiste, proposée par le très prometteur Miyuji Kaneko, demi-finaliste de 18 ans tout juste (Japon-Hongrie), doué d’une magnifique sonorité, ou encore du Klavierstücke de Karlheinz Stockhausen interprété avec un contrôle absolu – et quelle écoute – par Nima Sarkechik (France-Iran) qui aurait bien mérité d’accéder aux demi-finales, alors que cinq places restèrent vacantes. Et comment ne pas vouloir réentendre la Sonate n°1 de Schumann qui, sous les doigts de Juan Hsu, (Taiwan), demi-finaliste hélas non retenue, nous fit penser, excuser du peu, au jeu et à la conception de Maurizio Pollini.

Le veut faire peau neuve et redorer son blason. Nous lui souhaitons bien du courage. Peut-être, ferait-il mieux de repenser sa communication. Nous ne sommes, après tout, qu’au XXIe siècle.

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