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Pascal Schumacher, vibraphoniste nouvelle génération

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dsc_3072-1000x665, représentant très prometteur de la nouvelle génération des vibraphonistes, Premier Prix du Public au Tremplin Jazz d’Avignon en 2004, Django d’Or du Nouveau Talent en 2005, a déjà joué dans le monde entier. Il nous parle de son parcours, de son Quartet, de son dernier CD Silbergrau, de son public et d’autres choses encore…

 « Je jouais avec un petit tambour avec les poêles de mon grand-père. »

RM : Comment êtes-vous arrivé à la musique ?

 : Tout petit, j’étais déjà attiré par la musique. Je jouais avec un petit tambour, avec les poêles de mon grand-père que j’installais pour taper, et avec encore beaucoup d’autres choses… Et il y a eu aussi la fanfare de mon village où mon père jouait. J’allais tout le temps aux concerts et j’étais attiré par les batteurs. C’est comme ça que j’ai commencé. Ensuite, j’ai fait du solfège, puis les percussions et le conservatoire. Puis, au conservatoire, on se rend compte qu’il faut apprendre plus de choses. Et alors, tu rentres dans un circuit et ça va tout seul jusqu’au bac. Puis au bac, tu décides de continuer. Oh ! déjà avant, en classe de deuxième, j’avais commencé à aller une fois par semaine à Strasbourg pour étudier les percussions classiques et pour sentir un peu le vent à l’étranger… Si je n’avais pas fait cela, j’aurais perdu des années. J’ai aussi fait l’université, la musicologie à côté pour avoir un diplôme en plus. En musicologie, c’est surtout de la théorie et de l’histoire. C’était plus complet, une vue plus globale sur la musique. Et puis, après Strasbourg, j’ai voulu faire du jazz parce que jusque-là ce n’était que du classique. J’avais un peu flirté avec le jazz mais pas vraiment beaucoup.

RM  : Qu’avez-vous finalement fait pour arriver au jazz ?

PS : Je faisais de la musique classique mais dans la musique classique, Mozart n’a pas écrit de concerto pour vibraphone. Du coup avec le vibraphone, tu joues des compositeurs de notre temps qui touchent le jazz et l’improvisation. J’ai donc été amené à approcher tout ça. Je sentais que ça me donnait plus de possibilités musicales, que ça me permettait de pouvoir vraiment m’exprimer moi-même, de faire ce que je voulais faire au lieu de passer six mois sur une partition incroyable pour jouer le morceau deux ou trois fois. Avec la musique improvisée, je me suis rendu compte que je pouvais faire la même chose, mais que c’était moins laborieux et avec beaucoup plus de rendement.

RM  : Et vous pouviez aussi mieux vous exprimer…

PS : Oui, et vraiment faire ce que j’avais envie selon les dispositions techniques que j’avais. Quand tu commences à improviser, tu te rends compte que si tu évolues techniquement, tu peux faire des choses parce que tu as plein d’idées mais tu n’arrives pas vraiment à les réaliser. C’est un peu comme un challenge et du coup, tu as envie de bosser, de travailler tes gammes et tout ce qui est basique, ce qu’en général les élèves n’aiment pas parce qu’ils ne comprennent pas bien pourquoi il faut le faire. Et là, tu te rends compte pourquoi c’est important.

RM  : Travaillez-vous musicalement tous les jours ?

PS : J’essaie, mais ça ne marche pas toujours comme on le voudrait. Logistiquement, ce n’est pas toujours possible. C’est plus facile d’être guitariste. Tu emportes ton instrument avec toi. Dans mon cas, quand je suis ici, j’ai mon vibraphone dans ma voiture. Quand on est en tournée, je n’ai pas d’instrument et je ne peux pas l’emmener dans ma chambre d’hôtel.

RM  : On va continuer votre parcours. Qu’avez-vous fait après Strasbourg ?

PS : J’ai fait les cours à Bruxelles dans le département de jazz. J’ai fait mon premier prix et je voulais faire quelque chose qui correspondait au Bachelor. Puis j’ai encore fait un Master en Hollande. Surtout dans le monde du Jazz, c’est très important de fonctionner avec des circuits, d’avoir géographiquement des connections. C’était important d’aller en Hollande parce que c’est un pays intéressant au niveau du jazz. Et là, j’ai rencontré beaucoup de gens. Voilà mon petit parcours européen. Tout en faisant des Master Class et en prenant des cours avec des maîtres un peu partout… C’est toujours chouette d’aller voir des gens importants qui peuvent te donner des idées…

RM  : Avez-vous rencontré des personnalités importantes ?

PS : Pour moi, la personne la plus importante que j’ai rencontrée, c’était David Friedman, le vibraphoniste américain qui habite Berlin mais qui est un peu partout aussi et que j’ai pu rencontrer régulièrement pendant un moment. Il est très sévère, mais il est quand même très drôle et il me correspond très bien. C’est super d’aller manger avec lui, de passer des moments drôles tout en parlant musique. C’est quelqu’un qui est toujours là quelque part. Il dit ce qu’il n’aime pas. Et il y a toujours beaucoup de choses qu’il n’aime pas. En jazz, l’esthétique change selon les générations et il y a presque deux générations entre nous deux. Ses goûts ne sont pas les mêmes que les miens. Voilà pourquoi il me critique sur certaines choses et moi quand j’écoute ce qu’il fait, je le trouve parfois un peu ringard. Mais c’est bien aussi d’avoir quelqu’un qui cherche à savoir ce que moi je pense de son morceau. C’est bien parce que je n’ai pas ça avec tous mes profs. Il y a parfois des barrières qui se ferment. Et ça, ça me rend même parfois un peu triste.

Puis, il y a Emmanuel Sejourné qui est mon prof à Strasbourg, qui donne aussi des cours ici à Luxembourg, maintenant depuis trois ans. Ce qui est pour moi très important, c’est que je le vois régulièrement. Mais lui, il trouve tout génial. Un peu trop à mon goût. Il ne me dit pas qu’il n’aime pas. Il dit qu’il aime tout. C’est un peu bizarre. Mais c’est quand même agréable (il rit).

RM  : Si vous aviez un rêve à réaliser, avec qui aimeriez-vous jouer ?

PS : Alors, je dirais que je voudrais jouer avec les musiciens de mon groupe. Je pourrais maintenant dire les noms des plus grands américains, mais en fait mon groupe, c’est génial. On se connaît bien. On s’entend vraiment très bien. Pour moi, c’est important de penser « groupe » et pas « soliste ». Nous, c’est vraiment le collectif.

RM  : Est-ce difficile d’être ensemble, de jouer tout le temps ensemble depuis quatre, cinq ans, il doit y avoir des discussions… c’est un peu comme un mariage, mais à quatre, non ?

PS : On a des discussions, mais c’est toujours constructif. Une fois, pour une répétition d’un concert à Sydney, on a travaillé pendant quatre heures sur un morceau qu’on n’a pas joué après. C’était une reprise d’un morceau australien qu’on avait envie de jouer en tournée et puis finalement, ce qu’on en a fait ne correspondait à aucun de nous quatre et ça ne donnait rien. On s’est bien engueulé ! Mais après cela, on a donné le concert et on a joué mieux que jamais parce que tout était lâché, tout était sorti. Avec ce qui avait été dit, il y avait quelque chose, une concentration, un dévouement pour aider l’autre dans la musique. Et cela, c’est vraiment ce que je veux. Tout le monde doit donner le meilleur de lui-même pour que l’autre se sente bien.

RM  : Comment est venu le projet de votre dernier disque ?

PS : On est un groupe qui joue tout le temps. On a commencé à jouer avant de faire un disque. On avait quelques morceaux et on remplissait avec des standards et puis quand on a eu assez de morceaux à nous qui nous plaisaient bien, on a fait un premier disque avec ces morceaux qu’on avait joué depuis un an. Puis, au moment où le disque est sorti, tout le monde a recommencé à fournir du matériel et lentement, le programme a évolué et on n’a presque plus rien joué du premier disque et on a enregistré un deuxième disque avec le matériel qu’on avait joué pendant un an. Et ça continue comme ça. Le disque sert à tourner la page pour recommencer une nouvelle. C’est un peu un document de ce qui s’est passé dans nos vies pendant cette période.

Dans le dernier CD, on retourne plus à nos réelles sources. On a tous fait du classique et on écoute tous plus de la musique qui n’est pas du jazz et on avance dans la même direction. On fait la musique qu’on aime sans penser qu’il faudrait à un moment jouer un swing et à un autre un standard. On fait vraiment ce qu’on aime. Et tant que la maison de disque qui nous laisse faire…

RM  : Vous avez eu le Django d’Or Award belge en 2005. Pouvez-vous me dire ce que cela vous a apporté ?

PS : Que tout le monde me dise : « Oh ! Mais tu as eu le Django d’Or ! » (il rit). Ce que ça m’a apporté ? Sur le moment, ça fait du bien. Tu as un peu de presse et tout ça. Mais vraiment changer quelque chose, non, parce qu’il y a plein d’autres gens qui ont été nominés et qui ne l’ont pas eu et qui ont fait des choses aussi bien que moi. C’est bizarre. On ne dit jamais non, mais il ne faut pas y accorder trop d’importance.

RM  : Quel est le public idéal pour un musicien de jazz ? Qu’attend-il de son public ?

PS : Qu’il réagisse tout le temps (il rit). Non ! Mais ça aussi, ça dépend de la soirée. Parfois on a des soirées où l’on est en grande forme et on attend que le public réagisse et il ne réagit pas. Alors, on est effrayé parce que les jours avant, on a joué devant des publics qui étaient très chauds et là, on est devant un public très… très tranquille.

RM  : Quelle est alors votre impression ?

PS : Pour nous, c’est difficile surtout si l’on a joué pendant toute la semaine devant des salles beaucoup plus chaudes… Mais c’est aussi un nouveau challenge pour nous : s’adapter au public. Et ça, on n’y arrive pas encore très bien… Le dernier concert qu’on a fait en Australie était étrange. Le public était un peu plus âgé. C’était dans un cadre plus sérieux et on a fait un peu notre show comme on avait fait les autres jours avec des blagues, des gags et personne ne réagissait. Tu es là, tu as un drôle de sentiment et tu perds ta concentration. Ça, on doit mieux gérer. Dans le jazz, tu as des solos où le public n’applaudit pas, parce que ça ne rentre pas dans la musique, c’est quelque chose de tranquille, ça casserait toute l’ambiance. Mais parfois, tu as des morceaux où tu attends vraiment les applaudissements. Et le solo fini, il n’y a personne qui réagit. Pour nous, c’est parfois difficile à interpréter. On doit apprendre à être moins dépendant de cela.

Mais c’est intéressant parce qu’on en parle et on discute beaucoup sur le fonctionnement du concert, sur ce qui a bien marché, sur ce qui n’a pas bien marché etc… Il suffit parfois d’une petite chose. Parfois aussi dans l’autre sens… je me rappelle d’un concert où le public n’était pas vraiment ce qu’on attendait. On a eu peur d’avoir un solo de basse parce que ça demande encore plus de concentration et justement là, les gens ont commencé à vraiment bien réagir et après, le concert est devenu vraiment agréable et très enthousiaste de tous les côtés. Il y a des moments très étranges. C’est intéressant d’apprendre à sentir cela. Je crois qu’on le fait déjà mieux qu’il y a quelque temps, mais on doit encore mûrir.

RM  : Parfois le public a-t-il l’air content alors que le musicien n’est pas content de ce qu’il a donné ?

PS : Parfois, le public est super bon sans que l’on s’en rende compte. C’est très bizarre ce qui se passe. Après, tu vends beaucoup de disques et tu te demandes comment c’est possible, ils ont acheté plein de disques alors que pendant tout le concert, ils ne nous ont pas laissé sentir qu’ils aimaient bien. C’est souvent cela, surtout avec nos nouveaux répertoires qui sont plus doux. On va plus loin dans la musique, mais c’est moins de trucs super drôles qui marchent tout de suite. On a parfois fait des concerts très tranquilles et après, on vendait beaucoup de disques, beaucoup plus que d’habitude.

Mais là, ça devient très personnel et il ne faut pas trop généraliser. J’ai déjà eu l’impression que le concert était super et ce n’était pas du tout l’avis du bassiste. Moi, je ne m’étais pas rendu compte qu’il y avait un souci, que ça ne coulait pas comme il avait envie. J’avais trouvé cela génial.

Notre batteur enregistre beaucoup nos concerts et en écoutant après, on se rend mieux compte de ce que cela a donné. C’est ce qu’on fait aussi quand on travaille sur un disque. On fait de l’enregistrement et puis pendant un mois, un mois et demi, on n’écoute pas du tout ce qu’on a fait. Après, on recommence à travailler dessus. Oublier le feeling que tu as eu au moment où tu as joué. Avec du recul, tu vois plus ce que tu voulais faire..

RM  : Le musicien peut-il être aussi transporté par sa musique, comme le public peut l’être ?

PS : Dans les conditions optimales du concert, ça ne m’arrive pas. Quand je suis bien réveillé, quand je suis en forme, quand j’ai eu une bonne journée, je suis très conscient de ce qui se passe et j’ai un très bon contrôle. Quand j’ai ce sentiment, c’est plutôt quand je suis malade, quand je ne suis pas vraiment en forme. Et alors, je peux me dépasser plus que d’habitude et je peux vraiment transcender dans ma musique. Et aussi par exemple, le premier concert en Australie. On aurait dû arriver là-bas à sept heures du matin pour jouer le concert à huit heures le soir. Tu arrives, tu peux dormir un peu, tu prends ton temps pour un peu t’acclimater, parce qu’il faisait très chaud là-bas. Malheureusement, on a eu un tas d’annulations de vols et on est arrivé à 9H15 le soir alors que le concert devait commencer à 8 H ! C’était le stress total, on était complètement cassés. Le voyage avait pris beaucoup plus de temps. Quarante heures d’avion et je ne sais combien d’attente. Sur scène, pour jouer, il y avait des gens qui étaient là exprès pour nous. On a commencé à jouer tout de suite. On n’avait même pas pris de douche ! Et là, on a fait un de ces concerts ! On était super concentrés. Je ne me rappelle même pas de tous les morceaux que j’ai joués. Tu es comme transporté par quelque chose. Tu ne sais plus bien ce qui se passe. Mais ça marche parce que l’équipe est rodée et que tu connais tes garçons. On avait un sentiment très étrange après le concert mais j’ai entendu quelques enregistrements et c’était vraiment bien. Surtout ce dont je ne me rappelais pas que j’avais joué !

Crédits photographiques : © Justyna Karpińska

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