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Ian Bostridge, voix de cristal et d’or, lecture décapante, pure poésie

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Paris, Auditorium du Louvre. 13- II- 2008. Franz Schubert ( 1794-1827) : Die schöne Müllerin. Ian Bostridge, tenor ; Graham Johnson, piano.

Il y a deux façons de considérer le cycle de La belle meunière : la plus répandue, celle qui retient l’inspiration bucolique, la proximité des mélodies avec des airs populaires, sans trop de modulations, claires et faciles à mémoriser et à chantonner, en promenade ou devant son piano. Et puis celle qui nous fut proposée par Ian Botsridge, qui considère l’œuvre, avec raison, comme le récit chanté d’un drame personnel appartenant aux grands moments du romantisme allemand. Les lieder, grâce à son interprétation, d’une intelligence souveraine, semblent naître à une vie nouvelle, retrouver leur profondeur et leur charge émotionnelle, tout en gardant le charme du Volkslied.

Historiquement, cette vision est juste car Wilhelm Müller (1794-1827), l’auteur des textes, nous a laissé un vrai drame formé d’une suite de poèmes tantôt strophiques (huit d’entre eux), tantôt durchkomponiert, dans la tradition d’écriture de l’élite cultivée qu’il fréquentait : en effet, il appartenait à un cercle berlinois de jeunes artistes, parmi lesquels le poète Achim von Arnim ou encore le peintre Hensel qui épousa Fanny Mendelssohn. Dans ce cercle, on composait et on chantait des Liederspiel, soit des drames chantés et joués. Or, le sujet qui avait toutes les faveurs dans les années 1820 était précisément celui des amours du meunier et de la belle meunière, sujet inspiré par la fort en vogue Molinara de Paisiello dont les airs étaient fredonnés par tous dans les rues de Berlin comme dans celles de Vienne. Müller décide de le traiter à son tour ; Il lui confère une dramaturgie rigoureuse, adoptant une structure qui s’apparente à celle des récits féeriques (ce qui ne sera pas le cas du Voyage d’hiver dont les textes, également de Müller, ne constitue pas un drame) : Le meunier- voyageur suit, non sans pressentiments, le cours du ruisseau, son ami, jusqu’au moulin de la belle meunière dont il s’éprend. Arrive un chasseur que lui préfère la bien-aimée. Le meunier meurt de désespoir, la Nature pleure sur ses souffrances et le ruisseau l’accompagne vers sa dernière demeure, le fonds de l’eau, en lui chantant une berceuse.

C’est donc un drame, celui du destin de l’être solitaire confronté à l’expérience de l’amour et de la mort, que Schubert met en musique entre mai et octobre 1823 pour une voix de ténor.

Ian Botsridge le pense en architecte et sait donne au texte poétique et à la musique de Schubert toute leur densité, leur force. Le cycle qui nous entraîne aussi dans l’immatérialité du rêve, ne peut être mieux servi que par cette voix de cristal, vibrante à chaque note, frémissante et jamais en repos, qui sait trouver pour chaque pièce la pulsion qui lui est propre et un dessin très sûr des mélodies. Ainsi du premier et du dernier Lied : au rythme de marche du premier, Der Wanderer, Botsridge, en accentuant fortement le mot Räder (roues du moulin) au centre, chanté la première fois fortissimo, ajoute un mouvement circulaire tandis que la dernière strophe est abordée beaucoup plus lentement et de plus en plus piano, comme pour traduire par un effet de spatialisation, l’éloignement du marcheur. Le vingtième et dernier lied, en revanche, Des Baches Wiegenlied (La berceuse du ruisseau), est traité comme un perpetuum mobile, linéairement, sans rien qui bouge, comme si la mesure du temps était abolie par la mort dans la fluidité de l’eau qui coule.

A l’intérieur du diptyque formé par ces deux lieder, on passe de la confidence la plus tendre aux accents d’un air d’opéra : dans le lied n°12, les courbes suaves imprimées aux mélodies les parent d’or et de pierreries : … mit seufzendem Klang, (le soupir des cordes du luth frôlées par le ruban aimé) puis le lied suivant est chanté, à la fin, de façon très théâtrale et extravertie pour dire l’amour triomphant. A plusieurs endroits, on est proche du Sprechgesang. Mais il s’agit toujours d’un théâtre intérieur, celui, changeant, fragile, des états d’âme.

Ian Botsridge ne laisse rien au hasard, tantôt tête baissée, tantôt parcourant d’un regard habité le public comme pour dialoguer avec lui, dans une tension, une concentration qui se transmet à sa longue silhouette, et un engagement total. La sensibilité la plus subtile se met au service de la plus tendre poésie, celle des paroles qu’échangent le meunier et le ruisseau, de celles adressées par l’amant aux yeux bleus des fleurs, ou par le poète à son luth, dans une complicité aimante avec le cosmos, avec les anges qui pleurent sur celui qui va mourir d’amour, tandis que le ruisseau lui prépare une couche de cristal bleu.

Attaques, nuances, tempi sont réglés par le chanteur comme par le pianiste, son double si fin, l’admirable , avec une précision extrême. Cela leur permet de prendre Mein et surtout Eifersucht und Stolz (jalousie et fierté), à une vitesse vertigineuse, jouant, dramatisant la pulsion du désir et celle de l’autodestruction avec des fulgurances que seule la perfection de la diction de l’un et la virtuosité de l’autre peuvent se permettre.

Interprétation insurpassable, que l’on a soif de réécouter alors que l’enregistrement de 1996, proposé par les mêmes artistes, a disparu, à notre connaissance, du catalogue. Allez donc écouter Ian Botsridge dans Schubert grâce trois disques Emi Classics, accompagné par Julius Drake ou Leif Ove Andnes.

Crédit photographique : © DR

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Paris, Auditorium du Louvre. 13- II- 2008. Franz Schubert ( 1794-1827) : Die schöne Müllerin. Ian Bostridge, tenor ; Graham Johnson, piano.

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