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Le compositeur Esteban Benzecry, entre deux continents

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Compositeur profondément attaché à ses racines, établi en France depuis 11 ans, s’est fait connaître par une commande de France-Musique, Colores de la cruz del Sur. Rencontre avec un créateur entre deux continents, à quelques jours de la création de son concerto pour violon, commandé par Musiques Nouvelles en Liberté.

« J’ai commencé à composer avant d’étudier la musique. »

ResMusica : Né à Lisbonne, grandi en Argentine, maintenant vous vivez en France… Finalement d’où venez-vous ?

 : Ma naissance à Lisbonne est circonstancielle, mon père était chef d’orchestre associé à la Fondation Calouste Gulbenkian. Mes parents sont argentins, et en 1974 ma famille est retournée à Buenos Aires. Je suis venue en France en 1997

RM : Pour terminer une formation ?

EB : Oui auprès de Jacques Charpentier au CNR de Paris, puis auditeur au CNSMDP pour un an dans les classes de composition de Paul Méfano et d’électroacoustique de Luis Nahon et Laurent Cuniot.

RM : Vous aviez déjà composé avant d’arriver en France ?

EB : Oui, bien sur, mais de façon plus autodidacte. A l’origine je suis peintre, j’ai fait mes études dans une école de beaux-arts. J’ai commencé à composer avant d’étudier la musique. D’abord un peu de guitare, puis du piano, avant d’aller plus loin.

RM : Attendez… votre père est chef d’orchestre mais vous n’avez pas eu d’éducation musicale ?

EB : Je ne voulais pas. Vers l’âge de 10 ans j’ai commencé le piano, mais je n’ai pas voulu continuer alors, certainement par manque de maturité. Après, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Buenos Aires on faisait aussi du théâtre, de la danse, de la musique… Je me suis ainsi mis à la guitare, pour des chansons, puis à la guitare classique. Je voulais faire des improvisations et les écrire, j’ai pris alors des cours particuliers de piano et de composition, tout en menant ma première carrière de peintre. C’est en France que j’ai eu mes uniques cours en conservatoire.

RM : On sent nettement dans vos premières œuvres l’influence de la musique symphonique latino-américaine, dont Ginastera [NDLR : Alberto Ginastera (1916-1983), compositeur argentin], moins perceptible dans vos derniers opus. Comment définiriez-vous votre évolution esthétique ?

EB : Au début les influences ont du être inconscientes. J’ai été élevé entre autres dans la musique folklorique et j’ai toujours adoré Ginastera et Villa-Lobos. Une fois en France j’ai commencé à revendiquer mes racines sud-américaines au travers de l’histoire, de la mythologie, des rythmes, … Je ne fais pas d’ethnomusicologie, je puise dans mes origines pour établir mon propre langage. Une sorte de fusion entre mes racines et la musique contemporaine occidentale. Beaucoup de mes œuvres sont « américanistes » mais pas mon Quintette à cordes qui sera créé le 7 mars à Saint-Paul-de-Vence, inspiré de Mozart. Ce n’est pas parce que je suis argentin que je me sens obligé d’écrire « latino ». Dès mon arrivée en France la connaissance de Dutilleux ou de la musique spectrale m’a beaucoup apporté. Ainsi que mon bref passage dans la classe d’électroacoustique, même si je suis plus « symphonique ». Mais ça a beaucoup enrichi ma palette orchestrale. Il y a un « avant » et un « après » mon arrivée en France.

RM : Pourquoi la France ?

EB : Pour quelqu’un qui vient de Buenos Aires c’est très facile de s’adapter à Paris. Les deux villes se ressemblent. La vie culturelle ici est très riche. Je voyais la France comme la « Mecque » de la musique contemporaine. Et ici, les études sont gratuites ! Il y a beaucoup de facilités de s’établir ici. En Argentine il est impossible de vivre de la composition. Ici c’est possible, bien que très difficile.

RM : Pourquoi est-il plus difficile d’être reconnu comme compositeur en Argentine qu’en France ?

EB : Il n’y a ni commande ni subvention. Ici il y a un vrai respect pour les arts, qu’on trouve dans peu de pays. Bien sur des choses pourraient être améliorées.

RM : On reste encore privilégiés en France donc ?

EB : Oui. Un autre raison de ma venue à Paris est que je suis très attaché à la musique française : Ravel, Debussy, Dutilleux, la musique spectrale… La France est un pays où je pouvais me développer tout en restant fidèle à mes racines.

RM : Parmi les compositeurs argentins vivant en France, outre l’attrait pour le pays l’autre point commun est d’avoir d’autres compétences artistiques assez poussées. Un de vos collègues Oscar Strasnoy est passionné de littérature, vous vous êtes peintre. Cette polyvalence est plus rare en Europe. Pensez-vous que ce soit typique de la culture sud-américaine ?

EB : Je ne pense pas que ce soit exceptionnellement argentin, beaucoup de compositeurs actuels font de même. Il y a bien plus de liberté pour la création maintenant, on va puiser l’inspiration partout où on peut. Ici en Europe le langage musical est très saturé, en Argentine le folklore est très vivant. Mais de plus en plus de compositeurs européens utilisent comme source d’inspiration des musiques extra-européennes. On vit une crise de la création très positive finalement, qui oblige à s’ouvrir à d’autres styles, d’autres approches.

RM : Parlons d’inspiration justement. Musique argentine, musique française, quoi d’autre ?

EB : La musique populaire, du nord de l’Argentine, le tango aussi

RM : Donc essentiellement folklorique.

EB : Pas seulement. L’année dernière j’ai écrit un hommage à Juan Crisostomo de Arriaga, suite à une commande, en m’inspirant de sa musique. Mais c’est vrai que tout petit je jouais d’instruments folkloriques. Je continue à avoir cette influence argentine, mais en subissant aussi celle de compositeurs actuels.

RM : Qui ?

EB : Gérard Grisey, Magnus Lindberg, Jean-Louis Florentz, Thierry Pécou, Qigang Chen, …

RM : Beaucoup de compositeurs qui vont prendre leur inspiration dans la musique ethnique.

EB : Oui, mais sans faire de l’ethnomusicologie.

RM : La peinture est-elle encore source d’inspiration ?

EB : Non. Ça reviendra peut-être.

RM : Votre langage reste relativement « traditionnel ». Dans le paysage contemporain actuel, comment vous situez vous ?

EB : Je trouve mon langage très actuel. Je n’ai pas peur d’utiliser un rythme, une tonalité et une mélodie, d’emprunter aux expériences accumulées pendant les siècles. Le grand défit est que tout cela soit cohérent. Mais je me trouve tout à fait comme un compositeur typique du XXIe siècle. On constate un retour à la mélodie, à l’harmonie, sans pour autant revenir sur le passé. Une partie du langage musical a été nié par le passé. Les dogmes d’avant-garde ont été des mouvements de liberté avant de devenir des doctrines fermées, des « talibanismes » musicaux qu’il fallait respecter pour être programmé. Aujourd’hui, avec la liberté que nous avons, on retourne vers l’harmonie et la mélodie en intégrant diverses influences, plus les nouvelles technologies. Je me considère comme un compositeur typique de maintenant.

RM : Peu de musique vocale dans votre catalogue. Effet du hasard des demandes ou acte voulu ?

EB : Dernièrement je n’ai écrit que de la musique instrumentale. Je n’ai jamais eu de commande de musique vocale. Je ne saurais comment mettre la voix en musique… j’ai pourtant beaucoup envie d’écrire un opéra.

RM : Pour l’instant tout ce qui est nouvelle technologie ne vous a jamais vraiment inspiré ?

EB : Mon bref passage au CNSM m’a apporté, m’a amené à chercher de nouvelles sonorités. Le souci avec les nouvelles technologies, c’est que c’est rapidement obsolète. La musique symphonique est un peu comme la peinture à l’huile : la technique est la même depuis des siècles, mais le langage évolue. La musique électroacoustique m’a beaucoup influencé, mais je n’écris pas pour ce genre.

RM : Beaucoup de vos œuvres ont été créées aux Etats-Unis. Exige-t-on la même chose d’une commande passée en France d’une commande passée aux Etats-Unis ?

EB : En France il y a toujours tendance à trop intellectualiser. C’est tout à fait l’inverse aux Etats-Unis, ou il n’y a pas de tabou. C’est moins exigent, on peut avoir tendance à tomber dans la banalité. Je préfère rester en équilibre entre les deux. Ensuite culturellement, par l’importante communauté latino-américaine, je me sens des affinités avec les Etats-Unis. Ici ma musique parait exotique, pas là-bas, ou l’usage de certains rythmes, de certaines mélodies, est courant.

RM : Mais c’est exceptionnel en France la musique classique latino-américaine. Il a fallu la venue de l’Orchestre National Symphonique du Mexique pour découvrir Chavez et Revueltas à Paris.

EB : La France pendant plusieurs décennies est restée fermée à cette musique. Outre-atlantique cette musique a beaucoup de succès, mais ici le succès populaire est presque un pêché. Il y a encore beaucoup de tabous. Plus c’est rare, plus c’est bon. Pour moi le duel tonal vs atonal est obsolète. La musique est la musique, bonne ou mauvaise dans les deux cas.

RM : Mis a part la création à Pleyel le 15 mars prochain (Evocation d’un monde perdu pour violon et orchestre avec Nemanja Radulovic et l’Orchestre Pasdeloup), d’autres projets ? D’autres commandes ?

EB : Gustavo Dudamel m’a demandé une œuvre pour ses deux orchestres, à Los Angeles et Goteborg. Miguel Harth-Bedoya, chef du Fort Worth Symphony Orchestra, reprend et va enregistrer Colores de la Cruz del Sur, une œuvre commandée par Radio-France et créée par l’Orchestre National de France du temps des émissions « alla breve » sur France-Musique. Il a programmé la même œuvre avec les orchestres d’Atlanta et de Chicago. Sinon les concours « Cor petites mains » et « Tuba petites mains » m’ont commandé des œuvres pour les finales qui vont prochainement avoir lieu, Salle Gaveau avec l’Orchestre Colonne et au Théâtre des Champs-Elysées avec l’Orchestre Lamoureux.

Crédits photographiques : © Maxime Kaprielian

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