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Emmanuelle Guigues et Bruno Procopio : viole et clavecin

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Emmanuelle est violiste, Bruno claveciniste. Ils sont jeunes et leurs mains enlacent avec passion celles du passé qui ont joué des instruments anciens qui leur permettent de nous redonner l’émotion des compositeurs et interprètes d’un répertoire que l’on croyait pourtant si bien connaître. Ils nous font partager la flamme qui les anime en nous invitant à écouter et percevoir, au disque comme au concert, ces moments d’intimités tels que le XVIIe et le XVIIIe siècle, savaient avec élégance et convivialité les vivre. Leur talent est à l’image de leur personnalité, joyeux et intense. Ils ont bien voulu se plier au jeu de l’entretien pour ResMusica juste avant leur concert du 16 février dernier à Chartres.

« Si je suis musicienne aujourd’hui, c’est dû en grande partie à la musique de Bach et aux rencontres que j’ai faites autour de ce répertoire. »

ResMusica : Emmanuelle, Bruno ce soir vous allez donner en concert le programme que vous venez d’enregistrer chez Paraty, les Sonates pour viole de gambe et clavecin obligé et le Concerto italien de Bach, un disque qui recueille un beau succès critique, pourquoi ce programme ?

 : Si je suis musicienne aujourd’hui, c’est dû en grande partie à la musique de Bach et aux rencontres que j’ai faites autour de ce répertoire. Avec Bruno, cela fait quelques années que nous travaillons et jouons ces sonates mais l’interprétation de ces pièces sur de magnifiques instruments originaux a cristallisé notre imagination. Alessandra Galleron a réalisé un magnifique travail à la prise de son. J’espère beaucoup retravailler avec elle.

RM : Vous êtes jeunes, au début semble t-il d’une belle carrière soliste, mais parlez – nous de votre parcours ?

 : Depuis mon enfance, j’écoute de la musique baroque, grâce aux nombreux disques que j’avais à la maison. Après un bref passage par le piano, j’ai pu étudier le clavecin à Rio de Janeiro. Deux années après et avec l’aide de Christophe Rousset, j’ai débuté mes études à Paris. J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec de grands musiciens comme Christophe Rousset et Pierre Hantaï, cette formation solide m’a permis de débuter avec conviction et sérénité.

EG : Après des débuts au violon, j’ai découvert la viole tout à fait par hasard lors d’un stage. J’ai tout d’abord étudié au CNR de Lyon puis à la Schola Cantorum de Bâle, auprès de Jordi Savall et Paolo Pandolfo. Je me suis ensuite perfectionnée avec Christophe Coin dans le cadre du 3e Cycle du CNSM de Paris.

RM : Et votre rencontre comment s’est-elle faite ?

EG : Il y a huit années de cela, j’ai reçu un matin un appel téléphonique de Bruno qui me proposait une tournée en Iran et en Inde. Nous n’avions encore jamais travaillé ensemble. Mais c’est le genre de coup de fil dont on se souvient !

BP : J’avais ce projet pour lequel il fallait une viole de gambe : j’ai demandé autour de moi, et plusieurs personnes au CNSMDP m’ont recommandé Emmanuelle.

RM : Bruno, un clavecin c’est non seulement un instrument de musique, mais c’est aussi un objet d’art habité par des fantômes, l’âme de ces instruments implique t-elle une manière différente d’appréhender l’interprétation ? Parlez – nous du clavecin de l’enregistrement, un Blanchet ?

BP : Oui, pour cet enregistrement, j’ai été aidé par tous les illustres fantômes qui ont pu s’approcher de ce magnifique instrument tout au long des trois derniers siècles. Sur un clavecin moderne, on est obligé de fabriquer le son alors que sur un clavecin d’époque, lorsqu’il est bien restauré, il suffit d’écouter ce qu’il a à proposer. Il faut très peu pour créer la magie !

RM : Emmanuelle, le grand public a découvert la viole de gambe au cinéma dans Tous les matins du monde, là encore on est frappé par la beauté de l’instrument, le chant de la viole de gambe est souvent comparée à la voix humaine, parlez-nous de ce rapport intime avec l’instrument. La viole de l’enregistrement est un instrument ancien de Jean – Baptiste Salomon de 1741, parlez – nous de l’instrument qui vous accompagne au concert ?

EG : Cette rencontre avec ces instruments particuliers est primordiale pour moi. Si Jonathan Dunford n’avait pas eu la généreuse idée de me laisser en prêt sa viole Salomon, un jour qu’il s’absentait un peu longuement, je serai passée à côté de tout un univers, sans en soupçonner l’existence…C’est cet instrument merveilleux qui m’a donné envie d’enregistrer Bach. L’instrument que je joue ce soir est une viole allemande tardive que je suis allée chercher au bord du Lac Balaton… Encore une belle histoire et de bien belles rencontres! C’est très touchant de s’inscrire dans une chaîne de musiciens qui ont fait chanter un instrument. On est augmenté de tout cela…

RM : Bruno, Paraty, le label que vous venez de créer, pourquoi ? N’était-ce pas un peu risqué ?

BP : Un projet met à peu près 2 à 3 ans à se concrétiser, artistiquement parlant. En tant que musicien, on est en attente d’une logique commerciale, d’une structure extérieure qui est un label, il est donc difficile de s’accorder. C’est la grande difficulté de tous les musiciens, on fait en sorte qu’un projet soit optimal au moment de l’enregistrement. Des fois, cela prend des années et le projet ne se fait pas. Je veux supprimer les hasards, les difficultés administratives et autres afin de pouvoir mener les projets qui me tiennent à cœur jusqu’à leur aboutissement et dans les meilleures conditions possibles. C’est pour cela que je me suis lancé.

RM : Comment allez-vous faire vivre ce label ?

BP : Je pense réaliser au moins une production par an avec mes propres projets. Les autres titres de Paraty seront le fruit de rencontres avec d’autres artistes. Je viens de lancer un disque du pianiste Nicolas Stavy, et le mois prochain, sortiront les Préludes de Debussy par Ivan Ilic, qui est d’origine américaine. Le site Paraty est en construction et les ventes en ligne sont prévues. Je viens de signer avec un éditeur numérique, il y aura deux cent plates-formes de téléchargement dans le monde.
EG : Il nous appartient de nous adapter aux nouveaux médias : Nous surfons sur la vague et les possibilités que peut nous offrir Internet.

RM : Mais le disque, son coffret, son livret vont nous manquer.

EG : Je ne pense pas que le disque disparaîtra, bien au contraire le CD peut devenir un véritable produit de « luxe », avec une belle illustration, un livret détaillé, ce sera un objet rare et précieux que l’on pourra toujours commander et il aura une autre vie, un peu comme un livre d’art. Une beauté complète et une vision personnelle des artistes.

RM : Comment vivez-vous la relation avec public ou avec d’autres artistes ?

EG : Ce dernier disque Bach est l’occasion d’une magnifique floraison d’échanges de mails, de textos, de messages : nous avons eu beaucoup de retours, une fois n’est pas coutume !

BP : Les critiques sont très importants, surtout quand ils disent sincèrement les choses. Ils sont très utiles pour nous à tout point de vue que ce soit humain, artistique et commercial. Mais rares sont ceux qui disent vraiment ce qu’ils en pensent en particulier lorsqu’ils aiment beaucoup, la plupart ne le disent pas car cela les gêne. Les avis sincères du public et de la critique spécialisée sont très importants dans la construction d’une carrière.

EG : Pour ma part, j’avais échangé à ce sujet là avec Michael Radulescu, durant les Académies Bach de Porrentruy (Suisse). Il est organiste, mais il a fait tout une recherche sur l’articulation chez Bach : il y a parfois des zones floues dans les manuscrits, et on ne sait pas trop ce que voulait Bach, il y a des liaisons qui sont très particulières dans son langage. Un Marin Marais par exemple écrit sa musique de manière très organique pour l’instrument : ses doigtés sont une émanation du manche de la viole, il précède et transcende la dynamique d’un archet baroque français. Chez Bach, c’est très différent : plus que d’un instrument et de son vocabulaire propre, c’est d’un timbre dont il se sert, dans une conception globale rhétorique. Ce qu’il vise en rajoutant une liaison est tout à fait étranger au fait de se mettre « dans le bon sens » de l’archet : il introduit plutôt une « énergie » autre qui va servir son Idée. Je me souviens d’avoir beaucoup échangé (enfin beaucoup écouté – rire-) avec Michaël ce jour là. C’est très précieux effectivement de pouvoir trouver quelqu’un qui vous écoute et vous transmet ses connaissances ! Il faut du temps ensuite pour assimiler, pour intégrer les choses, ce qui fait que l’on peut prendre un jour la parole en son nom propre : en terme de re-création et pas seulement de restauration d’un idéal. Il faut arriver à vraiment mûrir le geste (intérieur) de façon à ce qu’il devienne naturel et surtout sien.

BP : Je me rends compte que j’ai beaucoup évolué en cinq ans. Dans l’étude de la musique baroque aujourd’hui on voit les choses de très près, en particulier tout ce qui est articulation, micro-détails et on ne voit jamais les partitions de loin. On ne voit jamais les phrases. Parler des phrases pour un musicien baroque c’est presque parler de l’œuvre pour un musicien romantique. Voyant les choses de plus loin, ils ont des gestes qui vont plus loin. Notre regard est souvent trop proche. Ces derniers temps mon regard porte plus loin et avec ma connaissance des micro-articulations et de leurs significations, je peux entrevoir un geste beaucoup plus long. Ce qui fait qu’au niveau des phrases il y a un réel sens pour moi qu’il n’y avait pas avant.

EG : C’est cela que j’admire tant chez Christophe Coin !

BP : Mais oui, parce qu’il vient du moderne et c’est donc assez logique.

EG : Quand il prend un archet, il y a des consonnes et des voyelles. C’est comme une langue qui s’adresse à tout un chacun, et que donc tout le monde peut comprendre…

RM : N’y a-t-il pas une perception proche de la créativité contemporaine dans cette démarche ?

EG : Quelque part effectivement la musique contemporaine fait très bon ménage avec la musique baroque. C’est un flash d’énergie qui rend la musique intemporelle. Il n’y a pas de poussière dans notre musique dite ancienne, ce n’est pas de l’archéologie s’il y a une étincelle, une flamme vive. Et c’est valable aussi bien pour de la musique écrite hier ou pour Monteverdi que pour la musique d’aujourd’hui.

RM : La musique baroque ne parle-t-elle pas plus à la jeunesse d’aujourd’hui que la musique romantique ?

BP : Nous avons un regard un peu faussé vis-à-vis du romantisme parce qu’il y a cette fausse école du début du XXe siècle qui a un peu figé les choses. Mais aujourd’hui, il y a des artistes qui sont passés du baroque au romantisme et qui ont une approche nouvelle vis-à-vis des instruments d’époque parce que la période romantique utilisait des instruments très différents de ceux d’aujourd’hui.

RM : En quoi la relation avec l’instrument participe-t-elle de la relation avec le public ?

EG : Nos instruments, avec leurs cordes en boyau, leurs becs de plume, ont une fragilité inhérente. Mais ce qui peut jouer en notre « défaveur », comme les problèmes que nous rencontrons pour accorder nos instruments, peut aussi nous rapprocher du public. La barrière de la « queue de pie » tombe pour un échange plus humain, plus « cuisine entre amis » pourrait-on dire. Avec l’invention du disque et plus particulièrement avec le CD, on s’est habitué à un son déshumanisé : tout ce qui est de l’ordre de l’irrégularité du son est gommé, par « écrêtage » de fait. Du coup, on s’habitue à une certaine pureté du son, celui-ci pouvant être chaleureux- j’aime énormément la prise de son de notre disque- mais quand même, lorsqu’on va à un concert ce n’est pas la même chose ! L’acoustique n’est jamais la même, la température non plus, on est donc plus aux prises avec le réel. Qui plus est, la relation avec le public est un échange d’énergie, alors qu’au CD il n’y a pas cet échange.

RM : Et vous Bruno cela ne vous dérange pas le contact avec le public ?

BP : Bien au contraire ! Il faut que tout un chacun puisse trouver du bonheur au concert.

EG : On est venu pour cela.

Crédits photographiques : et © DR

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