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Dominique Lemonnier, violoniste du Traffic Quintet

Artistes, Entretiens, Instrumentistes

Nous vous avons déjà beaucoup parlé du Traffic Quintett, un ensemble de musique de chambre original qui s’est spécialisé dans la musique de film grâce au talent d’arrangeur du compositeur Alexandre Desplat et qui a permis au genre de se frayer un chemin inattendu dans les salles de concert. Après nous être délectés d’un disque remarqué sorti chez Naïve, nous avons profité d’un concert au Théâtre de l’Atelier l’année dernière afin de nous entretenir avec celle par qui tout est arrivé, la violoniste Dominique Lemonnier.

Notre dossier : Cordes et archet

 

ResMusica : Comment s’est créé cette formation originale ?
 : Au départ c’était pour Alexandre Desplat, sur la bande originale d’Un Héros Très Discret, Jacques Audiard désirait filmer le quintette et l’intégrer au film comme pour des changements de tableau. C’est la première fois que nous étions sous la forme du quintette à cordes. Puis chacun est reparti à ses activités musicales. Après, lorsqu’on a décidé de faire ces arrangements avec Alexandre, on a beaucoup hésité entre le quatuor et le quintette. On a choisi le quintette parce qu’on voulait libérer la voix du violoncelle afin de lui donner une voix mélodique et parce que la contrebasse nous permettait de toucher à des univers musicaux plus ouverts (jazz, tango…).

RM : Vous connaissiez vous avant?
DL : Oui. Nous avons fait beaucoup de choses très diverses ensemble, en passant par l’Orchestre Philarmonique de Radio France, beaucoup de concerts en tango (Quarteto Cedron) et aussi en jazz (Nana Vasconcelos, Vincent Segal), de multiples enregistrements pour les films et plein d’expériences en musique de chambre pour chacun de nous. Au travers de cette multiplicité, nous nous sommes souvent croisés et reconnus.

RM : Qui a décidé de faire ces arrangements ? D’où provient cette idée ? De vous ou d’Alexandre ?
DL : Elle vient de nous deux. Je voulais monter un ensemble de musique de chambre et Alexandre voulait travailler pour les cordes. Nous nous sommes dit que ce serait amusant de faire des transcriptions. Nous avons décidé tous les deux du répertoire et de la formation. Nous travaillons ensemble depuis près de 15 ans! Et naturellement l’idée s’est mise en place.
Alexandre avait rencontré Georges Delerue pour lequel il voue une grande admiration et était resté en contact avec sa veuve Colette qui nous a donné le matériel et a autorisé tous les arrangements. De là nous sommes partis sur ce cinéma de la Nouvelle Vague et avons imaginé ce programme où il était très facile d’y inclure Jacques Audiard, emblème d’un renouveau du cinéma Français.

RM : Etait-ce un défi pour vous d’interpréter de la musique de film en concert ou cela vous paraissait-il naturel ?
DL : Cela ne nous paraissait pas naturel et c’est pourquoi j’ai décidé de travailler avec un vidéaste. Mais dans le sens inverse de la musique de film : si le compositeur travaille sur l’image, moi j’ai travaillé l’image sur la musique. J’ai fait appel à Ange Leccia, dont je connaissais le travail et qui me paraissait correspondre à cette recherche d’imaginaire, de poésie qui fuyait l’illustration.
Ce n’était pas facile d’ajouter des images sur des œuvres préexistantes. On tâtonnait un peu parce qu’on ne voulait pas qu’elles écrasent la musique. D’abord nous avons commencé avec des spectacles ne comprenant que 15 à 20 minutes d’image et beaucoup de noir. Petit à petit nous avons pris un peu de hardiesse et de courage : au final nous avons de l’image tout le temps. Je ne voulais pas faire un concert de musique de chambre pure, en formation arrondie sur scène, sans au moins des lumières, quelque chose qui lie le tout. Mais dans le même temps je ne voulais pas faire dans l’illustration, avec des extraits des films que l’on jouait. Cela a été critiqué : certaines personnes n’ont pas apprécié cette démarche ; en revanche d’autres en sont fans. Mais je persiste et signe : le deuxième spectacle sera lui aussi musical et visuel.

RM : Quel regard portez-vous désormais sur ce genre ?
DL : Il y a longtemps que je suis acquise à la musique de film. Depuis que je suis violoniste professionnel, j’ai enregistré avec beaucoup de compositeurs, j’ai toujours fait ce métier parallèlement à mon activité en musique classique/contemporaine. C’est un travail qui nécessite de la rapidité, une culture et un jeu éclectique. Il faut être très ouvert : c’est déjà une sensibilité différente de celle du musicien classique.

RM : Pensez-vous que ces arrangements permettent de démocratiser ce genre ? Pensez vous que grâce à vos concerts vous attirez le public classique vers la musique de film ?
DL : Tout à fait. Je ne sais pas en revanche si j’attire le public de la musique classique car ce public est plus enclin à écouter un quatuor ou un quintette à cordes, qu’un public qui n’irait jamais écouter ces formations en concert. Pour lui c’est déjà un travail d’initié ou de mélomane. Le néophyte va davantage écouter un orchestre symphonique, plus spectaculaire qu’un ensemble de musique de chambre. Pleins de gens se sont intéressés à cette sonorité acoustique qu’ils n’auraient jamais écouté. Certains ne savaient même pas ce qu’est un quintette à cordes. Ma démarche serait donc d’amener les néophytes à écouter un quatuor de Janáček, de Debussy ou de Beethoven.

RM : Avec votre formation, jouez vous du classique ? Le répertoire ne doit pas être important.
DL : Non. Pour l’instant, nous n’avons pas joué le répertoire, qui est très restreint de toute manière : un quintette de Dvořák et une cinquantaine d’œuvres d’un compositeur norvégien qui a priori ne seront pas notre priorité. En revanche, pour le prochain spectacle, nous allons faire une incursion dans la musique contemporaine.

RM : Vous avez un répertoire bien rôdé : pensez-vous élargir votre répertoire de musique de film? Alexandre Desplat va-t-il écrire d’autres arrangements, notamment pour des œuvres non-européennes ?
DL : C’est prévu pour le prochain de travailler avec Alexandre sur les grands compositeurs Hollywoodiens (Hermann, Goldsmith, Steiner), mais aussi sur ses œuvres américaines, et d’ouvrir notre répertoire à la création contemporaine, puisque nous sommes une formation inédite.

RM : Souhaiteriez-vous ré-enregistrer une musique de film originale un jour ? Avec Alexandre ou quelqu’un d’autre ?
DL : Nous l’avons fait sur Lust Caution d’Ang Lee où nous avons interprété deux, trois morceaux. Mais quand Alexandre enregistre en France, le Quintette est aussi chef d’attaque du pupitre des cordes !

RM : Vous étiez à Taïpeï il y a peu : vous vous ouvrez à l’international ?
DL : Cette version du spectacle intéresse beaucoup les Asiatiques et les Américains qui apprécient et nous encouragent à continuer d’explorer ce répertoire de la musique de film, immense et méconnu. Aujourd’hui les festivals de cinéma s’intéressent à la musique et donne une voie à ce domaine musical resté si longtemps silencieux, enrichi par une vision poétique et imaginaire qu’apporte ce nouveau support qu’est la création vidéo. Le public est prêt à accepter ce nouveau point de vue.

Crédit photographique: photo © DR

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