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Punch and Judy, opéra interdit aux moins de 16 ans

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Londres, Young Vic Theater. 21-IV-2008. Harrison Birtwistle (né en 1934) : Punch and Judy, comédie tragique ou tragédie comique en un acte sur un livret de Stephen Pruslin. Mise en scène : Daniel Kramer ; décors et costumes : Giles Cadle ; lumières : Peter Mumford ; chorégraphie : Quinny Sacks. Avec : Andrew Shore, Punch ; Lucy Schaufer, Judy ; Ashley Holland, Choregos ; Gillian Keith, Polly ; Graham Clark, Lawer ; Graeme Broadbent, Doctor. English National Opera Orchestra, direction : Leo Hussain.

Voilà bien une chose que seul les Anglais peuvent faire : un mélange de cruauté, de dérision et de naïveté, qui alterne meurtres, quiproquos et onirisme. Punch and Judy de est le pendant lyrique des Pièces de Guerre d’Edward Bond ou d’Orange Mécanique de Stanley Kubrick, transpositions réussies du Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud sur la scène britannique à la fin des années 60. Le propos est une déformation violente du spectacle traditionnel de marionnettes (Punch and Judy dans la culture populaire est l’équivalent anglais de notre Guignol) : Punch est pris de pulsions meurtrières. Il brûle vivant son fils, tue son épouse, tue les représentants de la morale et de l’ordre (l’Homme de loi et le Docteur) et tue sa conscience, symbolisée par Choregos, le coryphée des tragédies antiques. Entre deux meurtres, il part en rêve sur son cheval de bois à la recherche de son idéal féminin, Pretty Polly, qui se refuse à lui, horrifiée de ses crimes. La rédemption ne viendra que de l’ultime meurtre : Punch, condamné, est mené à la potence par le bourreau Jack Ketch (Jack Ketch a réellement existé, connu comme un bourreau particulièrement sadique sous le règne de Charles II ; il est entré depuis dans l’imaginaire populaire), en réalité Choregos ressuscité. Mais Punch réussit son dernier crime, et peut enfin se marier avec celle qu’il a toujours aimée.

Pour monter ce chef-d’œuvre de la cruauté, l’ s’est « exilé » au Young Vic Theater, scène moderne des quartiers sud de Londres, calquée sur le modèle élisabéthain (le public entoure la scène). Daniel Kramer, l’enfant terrible (et américain) du théâtre britannique, s’est risqué à la mise en scène de ce mythe populaire détourné. Risque pris et assumé pleinement : la direction d’acteurs est totalement maîtrisée, rien n’est laissé au hasard. Point de transposition hasardeuse : les habits de chacun des personnages rappellent exactement son rôle. Les caractères sont exagérés au maximum dans l’idiotie, l’hypocrisie, la cruauté et l’obscénité. L’Homme de loi et le Docteur, représentants de la morale forcément rigide, se déplacent avec des mouvements parallèles et saccadés (qui rappellent tout à la fois la relève de la Garde royale et le sketch Ministry of Silly Walks des Monthy Python), Judy est une paysanne vulgaire et mal dégrossie, Pretty Polly une poupée lubrique, obsédée et allumeuse qui joue à la vierge effarouchée dès que Punch l’approche. Tous les chanteurs sont des acteurs accomplis. Coté vocal, quelques réserves : minaude plus qu’elle ne chante et ne possède pas les graves du rôle du Docteur. est un vieux routier de la scène, cela se voit et s’entend. Excellentes prestations de Lucy Schaufer, Ashley Holland et surtout Andrew Shore, effrayant Punch, clown triste sorti tout droit d’un film de Stephen King.

La musique d’Harrisson Birtwistle n’a en revanche pas très bien vieilli. Punch and Judy est une partition moderniste, brutale, atonale à souhait et très bruyante. Une sorte d’enfant illégitime de Stravinsky et Varèse avec l’esprit outrancier propre à son époque. Commandé par Benjamin Britten pour son Festival d’Aldeburgh, l’œuvre a créé un tel scandale que même le directeur des lieux a eu du mal à la défendre. Néanmoins le succès public a été le plus fort, et de nombreuses reprises ont été faites ensuite, avant de tomber dans un relatif oubli. Cette production, montée pour les 40 ans de la création de l’œuvre, mérite un regard plus qu’attentif. Si cet opéra ne peut se suffire à sa musique, la violence du propos et la créativité de la mise en scène impliquent une reprise. Rêvons un peu : Punch and Judy a été très rarement représenté en France. Reste à savoir si sur le continent les représentations seront interdites aux moins de 16 ans, comme à Londres.

Crédit photographique : Andrew Shore © ENO & Catherine Ashmore

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Londres, Young Vic Theater. 21-IV-2008. Harrison Birtwistle (né en 1934) : Punch and Judy, comédie tragique ou tragédie comique en un acte sur un livret de Stephen Pruslin. Mise en scène : Daniel Kramer ; décors et costumes : Giles Cadle ; lumières : Peter Mumford ; chorégraphie : Quinny Sacks. Avec : Andrew Shore, Punch ; Lucy Schaufer, Judy ; Ashley Holland, Choregos ; Gillian Keith, Polly ; Graham Clark, Lawer ; Graeme Broadbent, Doctor. English National Opera Orchestra, direction : Leo Hussain.

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