Artistes, Directeurs, Entretiens

Fabrice Creux, directeur artistique de Musique et Mémoire

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Depuis 15 ans, dans un pays au nom enchanteur « Le pays des 1000 étangs », un festival a décidé de permettre aux musiques baroques et contemporaines de se rencontrer dans un climat fait d’amitié et de convivialité. Son directeur artistique n’est pas étranger à la magie de ce festival et il est certainement celui qui par ses mots saura vous donner envie sur la route des vacances d’emprunter d’autres voies qui vous emporteront de l’autre côté, là où les rencontres redonnent sens.

 

Resmusica : Cette année Musique et Mémoire fête son XVe anniversaire, bilan et projet ?
 : Un peu les deux à la fois. Bilan, car c’est réconfortant d’observer comment ce festival a su trouver ses « marques » et sa place dans le paysage des musiques anciennes. Notre positionnement baroque date des origines du festival, la collaboration avec les artistes repose désormais sur des principes solidement éprouvés (résidences de création, ensembles et artistes associés…). Ces fondamentaux ne sont pas pour autant figés et ne cessent d’évoluer et de s’adapter au gré des projets, pour la plupart inédits. L’un des éléments positifs de cette aventure artistique née en 1994, c’est également la présence du public qui ne cesse de progresser, ainsi que le développement des partenariats publics et privés. En 15 années le festival Musique et Mémoire a su développer sa quintessence et aujourd’hui le travail de fond mené avec passion et assiduité porte ses fruits. Il se positionne aujourd’hui très clairement comme un « festival laboratoire », ce qui ne signifie pas évidemment qu’il est austère et réservé aux seuls initiés, mais qu’il est un espace d’exploration, de conquête de nouveaux territoires sonores et de découverte de répertoires encore inexplorés. Bref, Musique et Mémoire est devenu un festival qui compte pour les acteurs de la scène baroque.

RM : Parlez-nous des fondamentaux ?
FC : C’est d’abord la musique baroque mais avec des « bornes ». Plutôt les moments de transitions entre les époques (XVIe et XVIIe siècles), les répertoires chambristes. On ne va pas forcément sur des chemins battus, même si on ne s’interdit rien. En réalité les choix artistiques ne sont guidés par aucun dogmatisme, mais plutôt par l’envie partagée avec les artistes de défendre certains répertoires en leur donnant la possibilité de trouver à nouveau un public. C’est le cas également pour la création contemporaine qui a fait son apparition en 2000. Les nombreuses commandes passées à différents compositeurs destinées, pour la plupart, à être mises en regard d’œuvres anciennes nous permettent de percevoir autrement des répertoires relativement bien connus aujourd’hui et d’explorer à nouveau les formes ainsi que les sonorités attachées à cette merveilleuse période musicale.
Cette année il n’y aura pas de création à proprement parlé mais j’ai, par exemple, demandé à Geoffroy Jourdain et au chœur dont il est le directeur les Cris de Paris, d’intégrer dans le programme des motets de Bach qu’ils interpréteront, des œuvres contemporaines. Le récital solo de Pierre Hamon mettre également en miroir la musique médiévale avec des musiques de notre temps.
Autre aspect essentiel de notre démarche, c’est la notion d’ensemble et d’artistes associés, avec lesquels nous développons un partenariat durable autour d’un projet artistique « essentiel ».
Ainsi, nous accompagnons depuis 2005 l’organiste Jean-Charles Ablitzer dans sa redécouverte de l’œuvre d’orgue de Michael Praetorius, éminent encyclopédiste et surtout père fondateur de la musique baroque allemande, avec un soutien à la première édition discographique de l’intégrale de cette musique absolument extraordinaire et sa production en concert au Temple St Jean de Belfort. Un soutien qui se poursuit cette année avec une nouvelle démarche dédiée à des transcriptions pour orgue d’œuvres vocales.
Outre la réalisation d’un concert, le festival Musique et Mémoire accompagne la réalisation à l’automne 2008 d’un enregistrement de ce programme à l’orgue historique de Frederiksborg (Danemark). En 1610, Esaias Compenius, facteur d’orgues de la cour de Wolfenbüttel construit à la demande du duc Heinrich Julius, prince artiste et mécène, un orgue destiné au château de Hessen. Sa construction, faite en collaboration avec Michael Praetorius, maître de chapelle de la cour de Wolfenbüttel, a duré cinq ans. Le résultat est un chef-d’œuvre absolu de 27 jeux. En 1613, à la mort du duc Heinrich Julius, son épouse, Elisabeth de Danemark, décide de faire cadeau de ce remarquable instrument à son frère Christian IV, roi du Danemark. Compenius est chargé du transfert de l’orgue qu’il remonte au château de Frederiksborg en 1617. Cet instrument est à ce jour intégralement conservé et a fait l’objet d’une restauration exemplaire par le facteur suédois Mads Kjersgaard. Voilà une découverte qui méritait notre implication tant elle correspond pleinement à cet esprit de « festival laboratoire » que j’évoquais précédemment.
Autre démarche de collaboration durable, qui me tient très à cœur, c’est bien sûr le partenariat qui s’est ouvert en 2007 avec l’Ensemble 415, implanté en Franche-Comté depuis 2001, et qui s’est traduit par la réalisation de trois productions, dont deux inédites. A travers ce partenariat naissant, Le festival Musique et Mémoire s’attache ainsi à ouvrir de nouveaux espaces d’expression, d’expérimentation et de création à l’ensemble 415 en région Franche-Comté. C’est je crois, une chose assez essentielle pour un festival que de susciter, encourager et impulser des dynamiques de développement culturel dans un territoire.

RM : Une des choses les plus marquantes, et que soulignait Vincent Dumestre dans l’interview qu’il nous a accordé en parlant de Musique et Mémoire, c’est cette musique des amis qui naît au cœur de ce festival. Vous avez été élève de JC. Ablitzer, vous en êtes l’ami ? Notion baroque par excellence ?
FC : Depuis toujours je suis très attaché à cette notion de fidélité. J’aime bien l’idée qu’une collaboration artistique s’inscrive dans la durée et bien sûr au-delà de ce moment éphémère qu’est le concert. Car quelle que soit la dimension, la nature et l’intérêt d’une œuvre présentée en concert, elle doit pour révéler sa quintessence trouver des conditions optimales de « mise en public » et très souvent la définition d’un cadré adapté est le fruit d’un échange véritable avec les artistes. Et puis, je crois que les projets forts, qui ont besoin de temps, ne peuvent pas naître sans une certaine complicité avec les artistes.

RM : Vous avez écrit « le baroque est une esthétique qui m’enchante fondamentalement », que vouliez – vous dire ?
FC : Ce que j’aime dans le baroque c’est son essence même, c’est-à-dire sa capacité à représenter et à mettre en scène toute la gamme des sentiments de l’humain. C’est une pensée qui nous plonge au cœur des réalités terrestres, sans omettre évidemment l’idée d’une certaine transcendance du réel. Et puis, tout simplement, c’est avec et par l’intermédiaire de la musique baroque que je suis entré « en culture ». C’est une expérience qui marque pour la vie !

RM : Est-ce pour marquer cette relation à la modernité du baroque que vous travaillez sur la scénographie des lumières, ou que cette année le visuel du festival et le site internet semblent sont si aboutis ?
FC : Oui, nous attachons beaucoup d’importance à la mise en scène des productions proposées et les éclairages de Benoît Colardelle participent complètement à ce principe. Le festival Musique et Mémoire repose ainsi sur un dialogue sensible entre un patrimoine architectural et un univers musical. Evénement nomade, chaque édition est construite à partir d’un choix d’églises et de chapelles, construites pour la plupart au XVIIIe siècle et représentatives de l’identité du territoire. Chaque lieu, magnifié par de délicats jeux de lumières, devient ainsi un écrin merveilleux pour les productions musicales proposées, qui font elles mêmes l’objet d’une scénographie en lumière extrêmement subtile. Le dialogue des lumières et de la musique s’enrichit de leur confrontation respective, pousse aux audaces formelles, amplifie l’émotion du public. La lumière appuie ou joue en contrepoint de l’effet musical. Comme le dit Benoît Colardelle : « La lumière opère dans un cadre abstrait, qui joue sur la dramaturgie du spectacle. En même temps, ce jeu d’espace, d’ombre et de couleur a un impact très direct sur le spectateur, il est générateur de sensations physiques. L’objectif est de jouer cette partition, différente et en même temps cohérente par rapport au jeu musical. »
Dans le même esprit, l’esthétique du visuel, créé par Françoise Cordier, et du site internet cherchent à rendre palpable l’émotion que nous souhaitons transmettre. Nous agissons ainsi dans un esprit artisanal en nous employant à « peaufiner » chaque aspect du festival.

RM : Un des fondamentaux de Musique et Mémoire sont les résidences, pouvez-vous nous en parler ?
FC : Elles permettent d’offrir à des projets artistiques des conditions propices à la création. Nous offrons un espace de travail et une démarche de partage et de collaboration. On le fait avec des artistes avec lesquels existe une certaine affinité. On prend le temps de regarder, d’écouter, de discuter du projet sur lequel nous allons travailler, offrant à l’ensemble un environnement propice à l’expérimentation. Ainsi, et grâce à ces outils d’accompagnement, l’évolution d’un programme artistique est suivie depuis sa conception à sa création en concert et parfois jusqu’au disque. Cela permet aux artistes d’aller au bout de leurs envies et de leurs idées.
En 2004, le festival Musique et Mémoire a initié une première démarche d’accompagnement artistique, en accueillant en résidence l’ensemble Vivete Felici pour la réalisation d’une production Haendel/Lotti. Le succès de cette étape fondatrice a permis de renouveler l’expérience en 2005 avec Les Paladins, en 2006 avec Da Pacem, puis en 2007 avec Alla Francesca. Cet été, nous accueillons Discantus (Brigitte Lesne), neuf voix de femmes a cappella, pour la préparation d’un programme de polyphonies sacrées de Gilles Binchois.
Comme à l’accoutumée, cet espace de travail sera ponctué par différentes rencontres (répétitions, conférences… ), permettant au public de découvrir de l’intérieur le travail d’interprétation et d’exploration musicale.
Par cette démarche, le festival Musique et Mémoire entend renouveler et affirmer davantage encore sa fonction d’outil de développement artistique et culturel.

RM : Au programme du Festival de cette année également et le Poème Harmonique, pouvez-nous en parler ?
FC : Le Poème Harmonique fait partie de ces ensembles qui ont joué un rôle important pour le développement du festival et l’affirmation de sa ligne artistique. Vincent Dumestre dont on connaît le talent de « révélateur » des répertoires compose ces programmes en véritable orfèvre, en inscrivant le geste musical dans une forme de spectacle totale. C’est cette idée que nous aimons et puis l’amitié qui s’est tissé au fil du temps a fait le reste ! C’est donc avec beaucoup de plaisir et de joie partagés que nous nous retrouvons pour fêter cette Xve édition (le Poème Harmonique en donnera symboliquement le concert de clôture).
Quant à la Simphonie du Marais, ce sera sa première participation au festival Musique et Mémoire pour un programme intitulé Musiques festives à la cour de Louis XIV, restituant l’essentiel du répertoire de la Grande Écurie prévu pour accompagner les cérémonies militaires, les départs à la chasse, les fêtes et événements divers. Fifres, bande de hautbois, trompettes, tambours et timbales dans des marches brillantes et ses ballets de cour… Une féerie sonore et visuelle bien dans l’esprit du festival !

RM : Un mot de conclusion, sur l’avenir (en période de restrictions de subventions, le mécénat est- il pour vous une fenêtre sur l’avenir) et quels sont vos projets ?
FC : C’est vrai que nous sommes dans un moment un peu compliqué avec ce sentiment désagréable que tout pourrait disparaître du jour au lendemain. Fantasme ou réalité… En vérité, c’est difficile d’avoir une vision juste de tout ça. Ce qui est certain c’est que nous devons continuer de porter notre projet au devant du public avec plus de force encore et de montrer combien notre action est « juste », en espérant que les financements suivent…
A ce propos, l’économie du festival Musique et Mémoire a toujours reposé sur la conjugaison des forces publiques et privées. A cet égard, le mécénat est une voie de financement certaine et les partenariats que nous avons su nouer avec plusieurs partenaires privés ont considérablement conforté nos moyens. Pour autant, je suis attaché, pour d’autres raisons, à l’implication de la force publique dans la mise en œuvre d’une telle démarche. Les acteurs institutionnels montrent, en particulier, à travers leur soutien combien le festival Musique et Mémoire fait partie intégrante du projet de développement du territoire dans lequel il est implanté. L’amputer d’une partie de ses moyens « publiques » le priverait d’une part importante de sa légitimité en affaiblissant sa capacité à agir localement. Bien évidemment, je ne suis pas figé sur l’équilibre budgétaire actuel, des évolutions peuvent venir ici ou là, mais attention à ne pas mettre à bas une démarche qui s’est construite progressivement grâce aux efforts conjugués de partenaires multiples.

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Depuis 15 ans, dans un pays au nom enchanteur « Le pays des 1000 étangs », un festival a décidé de permettre aux musiques baroques et contemporaines de se rencontrer dans un climat fait d’amitié et de convivialité. Son directeur artistique n’est pas étranger à la magie de ce festival et il est certainement celui qui par ses mots saura vous donner envie sur la route des vacances d’emprunter d’autres voies qui vous emporteront de l’autre côté, là où les rencontres redonnent sens.

 
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