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Hiromi Omura et Richard Troxell, chanteurs d’opéra

Artistes, Chanteurs, Entretiens, Opéra

Native du pays du Soleil Levant, Hiromi Omura fait ses études à Tokyo où elle obtient sa maîtrise de musique avant de se perfectionner en Europe. Sa carrière est jalonnée de succès. Elle chante Héro dans Béatrice et Bénédict d’Hector Berlioz, Violetta dans La Traviata à Tokyo où elle est vivement saluée par la critique. En avril 2004, elle tient le rôle-titre de Madama Butterfly à Amiens pour la première fois dans la production de l’Opéra de Lille, sous la direction de Pascal Verrot. Ensuite elle se présente dans ce rôle à Tokyo, Metz, Berlin et Tel Aviv. Elle remporte aussi un grand succès au New National Theater de Tokyo dans le rôle d’Elisabetta de Don Carlo, mise en scène de Marco-Arturo Marelli. La critique est unanime : c’est une révélation. La voix de Hiromi Omura est puissante, ductile, magnifique ; son jeu sur scène est bouleversant. Richard Troxell a pour lui la prestance – doublée d’une présence magnétique sur scène – et une voix que l’on pourrait qualifier de solaire. On se souvient de l’excellence de son jeu dans Madama Butterfly, le film de Frédéric Mitterrand. Il a abordé sur scène, les grands rôles du répertoire. Dans Cyrano de Bergerac de Franco Alfano, il était aux côtés de Roberto Alagna, jouant le rôle de Christian, l’amoureux de Roxane. Il sera Lenski dans Eugène Onéguine de Piotr Tchaïkovski l’an prochain à Ottawa.

Hiromi Omura et Richard Troxell se partageront la scène de l’Opéra de Montréal et interpréteront Cio-Cio-San et Pinkerton, les deux personnages principaux de Madama Butterfly. La japonaise joue le rôle d’une mousmé, follement amoureuse, à peine sortie de l’enfance et l’américain revêt l’uniforme du lieutenant de la marine de son pays.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Comment perçoit-on la pièce au Japon ? Cet opéra n’est-il pas le miroir insoutenable de la rencontre brutale entre Occident et Orient, la rencontre des extrêmes dans une sorte de théâtre de la cruauté ?
 : J’ai chanté le rôle-titre à Tokyo en 2005, dans une mise en scène de Tamiya Kuriyama. Il a fort bien réussi à exposer les extrêmes, la rencontre brutale des deux cultures, la domination américaine sur la société japonaise. Pour illustrer cela, le décor représentait la petite maison de Butterfly mais au-dessus flottait le drapeau américain et dans le sous-sol était confinée Cio-Cio-San. Le metteur en scène a déclaré dans une entrevue : « J’ai voulu démontrer que la situation de relation entre l’Amérique et Japon n’a pas changé depuis la Seconde Guerre mondiale. » Mais le public japonais aime beaucoup Madama Butterfly. A vrai dire, je n’aimais pas du tout cet opéra. Quand j’ai commencé à apprendre le rôle, le personnage de Cio-Cio-san m’est apparu beaucoup plus complexe. Certes, c’est une femme au grand cœur qui fait confiance aux gens. Elle donne tout à l’homme qu’elle aime. La famille et la religion prennent moins d’importance pour elle que sa folle passion pour l’homme qu’elle aime et elle ira jusqu’au bout de ses convictions. On peut trouver le bon côté du caractère des anciens samouraïs chez elle, la dignité, la distinction, la fierté, l’honnêteté, l’âme pure avec désintéressement… Elle nous rappelle les grandes qualités humaines que nous oublions souvent aujoud’hui. C’est une des raisons pour laquelle Madame Butterfly est accueillie très chaleureusement au Japon.

RM : Madama Butterfly, c’est la petite mousmé qui semble ne représenter aucun danger. Tout le contraire d’une autre étrangère, la Médée de Cherubini.
HO : On oublie trop souvent qu’il y a aussi une force chez Cio-Cio-San. Bien sûr, jamais elle ne penserait tuer son enfant. Elle se tue pour clore le dernier chapitre de sa vie, par honneur et dignité mais pas par vengeance ou rancune. Elle est plus proche de Lakmé que de Médée, si vous voulez, mais il ne faut pas oublier qu’elle est fille de samouraï, qu’elle appartient à cette dynastie très fière, même si c’est une toute jeune femme de 15ans.

RM : Depuis la parution du film éponyme de Frédéric Mitterand en 1996, le lieutenant B. F. Pinkerton a un visage et une voix. Vous avez interprété ce rôle avec tant de conviction et de talent, qu’il semble vous appartenir en propre. Quelque douze ans plus tard, avez-vous la même conception du personnage qui pour le moins, nous apparaît toujours aussi équivoque ? 

 : Le personnage n’a pas beaucoup changé. On ne peut pas lui enlever son côté antipathique. Mais ce n’est pas une mauvaise nature. Il aime la vie, il aime les femmes. On pourrait continuer ainsi, il aime l’alcool, la bonne bouffe, le bon tabac etc. Il choisit Butterfly parce qu’elle est différente des autres geishas. Est-ce de l’amour ? On peut en douter mais elle lui plaît et cela suffit. C’est un bon vivant mais inconscient du mal qu’il peut faire.

RM : Malgré les mises en garde de Sharpless… Le désir sexuel est plus fort que tout. C’est le fantasme de l’homme blanc conquérant qui écume les mers. Or, femmes exotiques, riment avec femmes érotiques. Comment peut-on humaniser ce personnage ?
RT : Il ne prend pas au sérieux les mises en garde de son ami Sharpless. Il ne pense qu’aux beaux bras de la jeune et voluptueuse geisha. Il réalise un fantasme d’Orient. C’est à son retour qu’il s’aperçoit qu’il a brisé cette femme. C’est terrible et il s’en rend compte.

RM : Et la musique de Puccini parvient à rendre ce drame encore plus intense ?
RT : C’est de la musique vraie, organique en quelque sorte. Le chant adopte la psychologie des personnages dans leurs moindres changements. C’est l’ossature des personnages et en même temps, leur état d’âme. Impossible de mentir avec cette charge émotive contenue dans la musique de Puccini.

RM : Cio-Cio-San semble annihiler sa propre culture, malgré son statut de geisha. Elle est rejetée par tous, victime de Pinkerton qui l’abandonne mais aussi de sa famille et de la société. Cela se cristallise dès l’arrivée de l’oncle de Cio-Cio-San, le bonze qui lui reproche de renier sa religion, de renoncer aux coutumes du pays, de se donner à un étranger. Il incarne les traditions ancestrales, l’intransigeance voire le fanatisme. Ce double aveuglement ne rend-il pas Cio-Cio-San encore plus vulnérable ? De plus, en refusant l’amour de Yamadori, veut-elle s’éloigner de sa propre culture ? Comment parvenez-vous à incarner les multiples facettes du personnage ?
HO : Faire ressortir la force et la fragilité de l’héroïne. Devenir la femme d’un étranger, cela implique d’affronter la société japonaise. Le Japon, à l’époque, c’est encore une société féodale. C’est aussi une fille de haut rang, issue de la noblesse mais la famille a connu la déchéance et Cio-Cio-San a été obligée de faire le métier de geisha. Il ne faut pas oublier non plus que son père s’est suicidé sur ordre de l’Empereur. Toutes ces expériences vécues l’ont profondément marquée. Pour elle, Yamadori qui a beaucoup de maîtresses, incarne le mauvais côté de la société japonaise, les hommes qui maltraitent les femmes. Et l’Amérique et son mari Pinkerton, pour elle, c’est le symbole de la liberté, d’une vie meilleure, de l’amour vrai. Elle est prête à tout sacrifier pour cela. C’est une femme sensible qui aime sincèrement. Elle est forte, elle combat tous ceux qui s’opposent à son bonheur. C’est aussi une femme fragile qui défend son amour. La force et la fragilité, ce sont les deux facettes du même personnage. Voilà pourquoi j’adore interpréter ce rôle. De plus, c’est une fille de samuraï très fière, ce qui rend le personnage encore plus séduisant pour moi. Elle est fière comme son père qui a terminé sa vie en se faisant harakiri. Et c’est le moyen qu’elle choisit pour mourir, avec honneur et dignité.

RM  : En plus de vous retrouver sur les mêmes planches d’un théâtre, vous semblez avoir des affinités pour la langue française et son répertoire. Hiromi, vous avez incarné Diane d’Iphigénie en Tauride, Héro dans Béatrice et Bénédict, Micaëla dans Carmen ; Richard, vous avez abordé Hoffmann, Don José, Roméo, Christian dans Cyrano et tout dernièrement Zampa de Ferdinand Herold. Et quel serait le rôle que vous voudriez aborder ?
HO : Sans aucun doute, Marguerite dans Faust de Gounod. C’est la force et la fragilité. Un rôle exigeant mais que je trouve sublime. Et la musique de cet opéra me touche profondément.
RT : J’aime chanter en français. J’ai chanté dans La Colombe de Gounod, la Périchole d’Offenbach, Roméo, Hoffmann. J’aime prendre des risques. Le plus difficile dans les opéras-comiques, c’est de bien dire les textes parlés. Ce n’est pas du tout évident pour moi. Il faut voir avec quelle facilité Roberto Alagna aborde les grands rôles du répertoire français. Je reprendrai Zampa l’an prochain à l’Opéra-Comique et un DVD est prévu. Je trouve la musique fascinante, le personnage attachant. C’est une œuvre magnifique et on s’explique mal qu’elle ait disparu au XXe siècle. C’est encore plus vrai pour Cyrano que je viens de refaire avec Roberto Alagna et Nathalie Manfrino.

RM : Richard, vous allez revenir au Canada en 2009, à Ottawa plus précisément pour interpréter le rôle de Lenski d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Est-ce une prise de rôle ?
RT : J’ai déjà chanté Lenski. J’adore Eugène Onéguine. C’est un opéra captivant et les personnages sont vrais. J’aime les défis, les risques. Je trouve que le russe, un peu comme l’italien, se chante merveilleusement bien.
RM : Hiromi, quand reviendrez-vous au Québec ? Quels sont vos projets ?
HO : Je chanterais Madama Butterfly à Malaga, Cordoba, Santander et Lausanne. Je donnerai un concert avec des extraits de Faust à Nancy, la Symphonie n°4 de Mahler à Saint-Étienne. Prise de rôle d’Elvira dans Ernani de Verdi à l’Opéra National de Lorraine en 2010. Et j’espère que je pourrai revenir au Canada bientôt.

RM : Nous l’espérons aussi !

Le petit questionnaire Marcel Proust (revu et corrigé pour les musiciens).

RM : Quel est votre instrument de musique préféré ?
HO : le violon
RT : le violoncelle

RM : Quel est votre idéal de bonheur terrestre ?
HO : Rendre les gens très heureux. Partager cette joie. Après une représentation de Madama Butterfly par exemple. (rires)
RT : Ma famille, ma femme. J’ai deux garçons de 7 et 11 ans.

RM : Sur une île déserte, quelle œuvre musicale apporteriez-vous ?
HO : La Messe en ut mineur de Mozart. J’adore particulièrement le Kyrie. C’est l’extase, la joie de l’âme à toutes les fois que j’écoute cette musique !
RT : Tout l’œuvre de J. S. Bach.

RM : Quelles sont (en dehors de la musique) vos occupations préférées ?
HO : Oh ! La cuisine. J’adore.
RT : Conduire ou être en mouvement. J’aime faire du vélo.

RM : Si vous étiez un animal, lequel aimeriez-vous être ?
HO : Un oiseau, une alouette.
RT : Un oiseau également : un aigle.

RM : Si vous étiez ténor, vous aimeriez incarner…
HO : Le Chevalier des Grieux.

RM : Si vous étiez soprano ?
RT : Le rôle de Violetta. C’est un rôle qui les contient tous.

RM : Dans la vie réelle, quel personnage vous a le plus marqué ?
HO : Mère Teresa.
RT : Martin Luther King.

RM : Quel personnage d’opéra aimeriez-vous être ?
HO : Elisabetta dans Don Carlo.
RT : Rodolfo dans la Bohème.

RM : Quel musicien auriez-vous aimé rencontrer ?
HO : Verdi et Puccini. Impossible de choisir entre les deux.
RT : Mozart.

RM : Quelles sont les qualités que vous admirez le plus chez les humains ?
HO : L’amour, l’affection, le respect.
RT : L’humour ! Mais surtout l’honnêteté.

RM : Quelle est la faute qui vous inspire le plus d’indulgence ? 
HO : Le plus difficile, c’est pardonner à l’arrogance, toute personne qui cherche à dominer les autres.
RT : Toutes les fautes, même si parfois c’est difficile, lorsque l’on sent la méchanceté, l’égoïsme.

RM : Comment aimeriez-vous mourir ?
HO : Sur scène.
RT : Dans un tsunami.

RM : Au Paradis, vos premiers mots à Dieu ?
HO : Enfin !!
RT : Pourquoi ?

sur ResMusica :
Zanetto (Nancy)
Le Nozze di Figaro (Nancy)
Iphigénie en Tauride (Caen, Nancy)

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Zampa (Paris)
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