Artistes, Entretiens

Bertrand Soulier, fantaisiste militant

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Crédit photographique : © Eric Vernazobres

 

Les entretiens Jazz/Pop/Rock

A l’occasion de la sortie de Discorama, ResMusica est allé à la rencontre de son auteur, Bertrand Soulier, avant qu’il n’entame la tournée en première partie de Véronique Sanson. Artiste au franc parlé, tout sauf marginal, Bertrand Soulier nous fait un constat sur la chanson française et propose sa vision des choses entre fantaisie scénique et rigueur d’écriture.

ResMusica : Comme le dit votre chanson «Pavillon-sous-Bois, c’est chez moi…», c’est bien chez vous ?

Bertrand Soulier : C’était chez moi (sourire)… Je suis né à 2 kilomètres, le temps de passer deux ou trois jours, ensuite j’y suis resté 20 ans. Il n’y avait pas trop de musique à la maison, c’était des années étranges quand j’étais môme, il y avait beaucoup plus de variétés à la télé qu’aujourd’hui. Il y avait toujours un poste de radio branché sur RTL et sur les émissions de variétés, c’était à peu près mon seul rapport à la musique. Les gens qui étaient respectés à la maison étaient et Jacques Brel, ils étaient intouchables. Pas trop d’autres informations musicales sur les premières années.

RM : Du coup, comment vous en arrivez à étudier le piano classique ?

BS : Parce que c’était une bonne famille et je pense qu’ils se sont dit «il faut que le garçon fasse du piano». J’avais une professeure de piano qui était terrible, j’ai pris des leçons pendant 2 ou 3 années puis je suis entré au petit Conservatoire de la ville de Pavillon-sous-Bois. Ça s’est arrêté assez vite pour cette première partie d’études musicales parce que j’avais entendu un morceau d’Elton John à la radio, je m’étais procuré la partition, l’avais ramené à mon prof en disant «Je voudrais jouer ça» et là on m’a dit «non parce que ça, ce n’est pas de la musique !». Alors je me suis dit que j’avais assez de mes bases et que je pouvais rentrer chez moi étudier mon Elton John.

RM : Comment s’est passé cet après Conservatoire ?

BS : Après, je me suis mis à la basse électrique et j’ai intégré le Conservatoire de Jazz de Bobigny. Là, c’était déjà beaucoup plus sérieux, j’ai joué énormément de basse de 13 ans à 20 ans, mon objectif était de devenir le bassiste de Weather Report et puis ça ne s’est pas fait … Ou le chanteur ne m’a pas appelé. J’ai donc beaucoup bouffé de Jazz et de musique Classique, pendant 6-7 ans à très haute dose. Dans ces années là on s’amusait à jouer les Préludes de Bach à la basse, des choses un petit peu rigolotes. On avait un héros sur Terre qui s’appelait Jaco Pastorius qui est une sorte de Jimi Hendrix de la basse. Puis je me suis arrêté là, je voulais partir de chez moi, il fallait manger, c’était plutôt difficile d’être musicien de studio à l’époque.

RM : Pour quelles raisons ?

BS : C’était le début des machines qui arrivaient, beaucoup de synthétiseurs, de programmation, de numérique. Il y avait donc de moins en moins de musiciens de studio qui étaient appelés. Au début des années 90, la structure de la pop passait au rap, au trip-hop. Il a fallu faire un peu autre chose et comme je ne savais pas faire grand chose de ma vie, je me suis fait journaliste musical (rire). J’ai travaillé pour Actuel, Best, un peu pour Rock’n folk, après je suis entré à France Inter. Je travaillais sur une émission de Jazz avec Jean-Michel Proust. Puis je suis entré dans un hebdomadaire qui s’appelle Le Point où j’ai rencontré un collègue avec lequel je me suis bien entendu. On s’est tiré pour monter une boîte de Presse qui n’a pas super bien marchée, du coup on est rentré dans la publicité.

RM : Dans votre présentation Presse on parle d’une «dépression, révélation», qu’est ce que ça veut dire ?

BS : En fait je ne me suis jamais trop intéressé à la chanson française, je trouvais que ce n’était pas un truc qui était trop bien fait. J’avais beaucoup de sympathie pour des gens comme Alain Souchon, que je trouvais plutôt brillant mais jamais à la hauteur de ce qu’on pouvait écouter à l’international. Mais l’histoire est vraie, j’ai vécu pendant 10 ans avec une fille qui s’est barrée, j’étais un peu chocolat. Le jour où elle est partie, je m’arrête à la FNAC sur le chemin du bureau, c’était le jour de la sortie de l’album Fantaisie Militaire d’Alain Bashung. C’était la première fois que j’entendais en France un truc qui pouvait tenir la dragée haute à des productions anglo saxonnes. Et cet album avait cette particularité de raconter exactement ma vie à ce moment là, je m’y retrouvais complètement. C’est devenu un album maladif, j’en ai acheté 5 ou 6 exemplaires, j’en avais un au bureau, un chez moi, un chez mes parents, un dans la bagnole et deux sous blister en cas d’attaque nucléaire (rire). Je me suis dit, c’est très marrant, il y avait Miossec qui venait de sortir son premier album, il y avait Bashung qui sortait Fantaisie Militaire, j’avais un peu l’impression qu’on pouvait faire entendre des choses pour le grand public qui étaient dans un sens intéressantes. Je me suis donc mis à écrire …

RM : Quand on lit «irrécupérable romantique, tendrement désespéré» on se demande quelle est votre définition du romantisme ? Quand on écoute vos chansons on y trouve plutôt de l’humour, de la lucidité ou même un certain cynisme…

BS : Ce n’est pas moi qui ai écrit ça … Je ne sais pas, le cynisme c’est un truc très français depuis quelques années. Mais je ne trouve pas que mon travail soit cynique, effectivement je pense qu’il est plus lucide que cynique. C’est vrai que je suis un éternel garçon qui croit à l’amour et qui tente d’y croire sous sa forme chrétienne postmoderne. Je crois qu’on peut essayer de vivre avec quelqu’un sur le très long terme, c’est peut-être là-dessus que se base l’expression «irrécupérable romantique». Ma vision des filles est la suivante, elles sont avec vous parce qu’il y a des trucs qui leurs plaisent et des années après, c’est un effet magique, elles vous quittent en vous reprochant les mêmes choses que ce qui leur plaisait des années avant. Par exemple une fille peut tomber amoureuse d’un mauvais garçon parce qu’il est un peu alcoolo, un peu bagarreur, un peu ci un peu ça puis des années après elles vous quittent parce que vous buvez et vous vous bagarrez. Elles te disent «écoute, cela devient insupportable, c’est plus possible donc je te quitte…» C’est pour résumer, ma vision des filles. Alors est-ce que les filles peuvent changer ? Est-ce que les garçons peuvent changer ? Est-ce qu’on peut s’aider à changer mutuellement ? Je ne sais pas …

RM : Que veut dire aussi l’expression «branleur profane» dont on vous affuble ?

BS : C’est une jolie expression … Je ne sais pas peut-être que je donne une apparence de légèreté et de facilité alors que je suis plutôt quelqu’un de pas très léger et plutôt bosseur. C’est peut-être cela que ça veut dire…

RM : Vous avez fait beaucoup de musique Classique, qu’est-ce que vous écouter ou retenez le plus dans le genre ?

BS : Je suis un irrécupérable Stravinsky. Pour les XVIII et XIXe, Mozart, Beethoven. Pour le Xxe, Prokofiev, c’est précurseur, c’est déjà de la pop music en fait. Mais cela fait 3 ou 4 ans que je n’arrive plus trop à écouter de musique, je suis un peu déçu à la réécoute. C’est comme les souvenirs en fait, il ne faut jamais revenir sur les plages de notre enfance, c’est toujours un peu pourri les plages quand on y revient. Je me refuse par exemple catégoriquement à réécouter les Beatles, Miles ou Coltrane. Je trouve ça toujours moins bien que dans ma mémoire donc je préfère vivre dans le souvenir des choses entendues, écoutées plutôt que de retourner à une actualité où on se dit «Bof, finalement, c’est pas super». J’essaye de ne pas relire, de ne pas réécouter.

RM : Et dans les nouveautés ?

BS : Il n’y a pas grand chose qui arrive à mes oreilles mais il y a quand même des choses qui potentiellement pourraient m’intéresser. Pour en revenir à la chanson française, je trouve que les grands sont devenus un peu parodiques d’eux-mêmes, Souchon souchonne depuis pas mal de temps. Dès qu’il y a un bon jeune créateur il est vite récupéré par les «anciens» et on finit tous à un moment donné sur un de leur album. Les maisons de disques ne suivent plus trop les univers. Je crois beaucoup par contre dans un artiste comme Benjamin Biolay qui n’a pas encore eu son tube, la grosse chanson qui en ferait quelqu’un d’important et j’espère que les maisons de disque lui prêteront vie jusqu’à ce moment là ! Je crois qu’il est en train de se lasser un peu car c’est difficile de mettre beaucoup de soi dans un disque et de ne pas avoir grand chose en retour. Les radios ne prennent pas la chanson, le public n’est pas forcément dans les salles, la maison de disque fait chier et à un moment donné il faut aller écrire une chanson pour Julien Clerc parce qu’on sait que celle-là passera en radio, qu’elle fera des droits d’auteur et qu’on pourra continuer.

RM : C’est peut-être un peu pour ça qu’il y a un retour aux «anciens» ?

BS : Comme Charles Dumont qui a écrit deux chansons dans sa vie qui s’en est jamais remis, qui écrit des merdes absolues depuis 40 ans et qui n’a plus accès à la télé depuis que Daniel Gilbert s’est fait virer. C’est terrible quand on est chanteur, il n’y a jamais personne qui vous dit que c’est mauvais. C’est toujours génial en fait … Après on peut être transcendé, écrire pour Piaf j’aurais adoré. Quand j’étais dans la pub, j’avais failli me battre avec le patron de BMG d’alors, c’était dans les années 90, il me disait «Moi, en ce moment je cherche le nouveau Jacques Brel», je lui ai répondu «Ah ouais, mais c’est quoi le nouveau Jacques Brel ? Imaginez que Jacques Brel soit né en 1975, ce que vous voulez c’est un type qui déboule, qui transpire sur scène avec des grandes dents mais s’il était né en 1975, est-ce qu’il ferait du Jacques Brel ?». Les gens n’ont pas cette ouverture là en France, je pense notamment à cette superbe chanson de Miossec, La mélancolie sortie de son dernier album, elle n’est pas passée en radio, personne ne s’y est intéressé, il n’a pas vendu le disque d’ailleurs mais pour moi c’est une des plus belles chansons entendues de tous les temps. Les gens veulent toujours reproduire de vieux schéma alors que…

RM : Vous vous positionnez comment vous dans ce marché ?

BS : Je ne me positionne pas, j’arrive à vivre parce que j’écris pour les autres, Pagny, Sinclair … J’écris aussi beaucoup avec des gens comme Patrice Guiaro qui est un auteur, ou Jean Fauque l’auteur de Bashung, on fait des petites chansonnettes pour les gens. Ils sont installés dans le marché, pour certains disques il y a une résonance et au bout du bout on arrive à avoir un salaire de cadre moyen ce qui est en soi absolument formidable. Maintenant, la réalité pour un artiste est qu’on peut s’en sortir véritablement qu’au bout du troisième album, il faut s’installer, les gens ne vous connaissent pas. J’ai quand même la chance de faire la tournée, en première partie, de Véronique Sanson, ça permet d’installer quelque chose.

RM : Vous avez choisi de chanter quelles chansons de l’album Discorama ?

BS : Je suis un mec bizarre sur scène parce que je chante toujours plein de chansons qui ne sont pas sur l’album. Ce qui est intéressant par contre est que les gens se font un avis tout de suite, sans rien lire, on en a pas parlé avant, je ne suis pas quelqu’un de très connu. Pour la première partie de Sanson, il y a peut-être 3000 personnes dans la salle, il y en a 4 qui viennent pour me voir moi. Souvent les gens me découvrent en se disant «Mais c’est qui ce mec là ?», c’est un exercice très intéressant parce que les premières parties ça embête toujours tout le monde. On vient voir Véronique Sanson. Personnellement, je ne joue que quand tout le monde est installé, c’est insupportable de jouer quand les gens se lèvent, je trouve que c’est un manque de respect terrible. Les gens sont paumés, je suis quelqu’un qui parle pas mal entre les chansons, qui dit des conneries. Après deux chansons, il y a une sorte de capital sympathie qui s’installe et, dès qu’il est là, on peut rentrer dans des choses qui sont vraiment lourdes. J’aime bien prendre les gens à contre courant.

RM : Il y a des chansons qui sont très pessimistes dans Discorama, la vie de con après on meurt …

BS : Ben oui, en même temps c’est vrai, on se fait chier à l’école, après c’est difficile de niquer les gonzesses, c’est difficile de trouver du boulot, quand on a du boulot, c’est difficile de le garder, quand on l’a perdu, c’est difficile d’en retrouver et puis au moment où normalement on devrait avoir un petit peu de pognon de côté, être un petit peu installé c’est le moment ou les cheveux commencent à tomber, les dents commencent à tomber, en général on a un cancer.

RM : Pourquoi, comme on l’entend dans votre chanson, être contre une mosquée à Pavillon-sous-Bois ?

BS : Non, je ne suis pas contre une mosquée ! Pavillon-sous-Bois est une chanson sur le paradis perdu. Les jolies choses de mon enfance comme le cerisier de ma grand-mère qui a été remplacé par un immeuble. Je n’ai pas envie de voir cet immeuble, la chanson dit «J’ai été un jour heureux dans cet endroit là, un jour il y aura une guerre civile. Plutôt que de voir la guerre civile, moi je suis chanteur, je vous renvoie tous dos à dos, le FN, la mosquée… Si vous voulez vous foutre sur la gueule les gars, allez-y !»

RM : Parlons un peu de votre prochain album…

BS : Le prochain album est déjà en préparation, le temps de l’écrire et de l’enregistrer on sera déjà fin 2009. Le temps qu’il sorte on sera début 2010, ça fera deux ans que Discorama est sorti. Pour l’instant, Discorama marche plutôt pas mal pour un premier album, on n’est pas loin des 10 000 ventes. L’ABCD est monté à la trentième place au power 70 (ndlr : classement des titres les plus diffusés par les 70 radios les plus écoutées en France).

Propos recueillis le 8 décembre 2008

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