Kalevi Aho, compositeur

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Depuis Beethoven, chaque génération est confrontée à cette question : est-il encore possible écrire des symphonies? Jusqu’à la Première guerre mondiale le défi fut relevé par le monde germanique, le XIXe siècle s’achevant dans la prophétique Symphonie n°9 de Mahler. Au XXe siècle les compositeurs slaves et scandinaves, Sibelius et Chostakovitch en tête, démontrèrent qu’il était encore possible d’écrire des œuvres exigeantes et accessibles, qui portent un témoignage universel. Pour le XXIe siècle, qui s’est ouvert à la chute du mur de Berlin en 1989, Kalevi Aho apparaît comme un symphoniste essentiel. Son corpus de 14 symphonies n’aurait pu être écrit qu’en Finlande, mais il s’adresse au monde entier. Entretien réalisé le 20 novembre 2008 à l’approche des 60 ans du musicien finlandais le 9 mars 2009.

 

ResMusica : Vous avez dit «La musique, pour moi, représente une manifestation des émotions et de l’âme. Dans la musique, j’entends le discours d’un être humain à un autre être humain ; j’entends sa joie, son chagrin, son bonheur, son désespoir. » Est-ce toujours ainsi que vous concevez le rôle de la musique ?
 : Oui. La musique est une communication, comme une histoire sans paroles, une sorte d’action dramatique que vous ne pouvez pas décrire avec des mots. Mes symphonies n’ont pas de programme, à part les Symphonies n°7 et n°13, et aussi un peu la n°12. La communication est importante, mais le plus important c’est la mélodie.

RM : Vous disiez aussi « Dans une composition, appréhendée dans son ensemble, j’entends son attitude existentielle, sa philosophie, son regard sur le monde – son message. » Vos symphonies ont-elles un message ?
KA : Mes œuvres de jeunesse sont plus tragiques que les pièces récentes, qui ont davantage de lumière, ma personnalité a changé. Sur le fond, je suis assez pessimiste sur le futur du monde : le réchauffement du climat, cela va créer d’énormes problèmes dans les cinquante prochaines années, avec le pétrole qui manquera. On ressent le réchauffement de la planète même en Finlande, pour nous c’est mieux avec des hivers qui ne sont plus aussi froids, mais c’est dangereux pour le sud. Et puis il y a l’Irak. Je suis plus positif avec le nouveau Président américain. La Symphonie n°12 est une symphonie de la Nature, pour qu’on ne détruise pas la vie sauvage, pour qu’on ne construise pas trop en Laponie (voir photo de la création). Nous faisons face à de sérieux problèmes sociaux, c’est le thème de mon opéra Avant que nous soyons tous noyés. Dans mon opéra Vie d’Insectes, les insectes représentent différents types de personnes, c’est une comédie avec des éléments parodiques et une tragédie à la fin. L’opéra est très dramatique, plus que la Symphonie des Insectes qui en est issue.

RM : Votre musique est influencée par Mahler et Chostakovitch. Est-ce lié à l’histoire et la géographie de la Finlande, située entre l’Allemagne et la Russie ?
KA : C’est vrai, il y a quelque chose en commun avec Chostakovitch dans ma Symphonie n°1, pourtant je ne connaissais pas bien sa musique lorsque je l’ai écrite. Chostakovitch était très connu à cette époque en Finlande (en 1969, NDLR) mais j’habitais à 100 kilomètres au nord d’Helsinki et j’ai composé cette symphonie après une seule année au conservatoire. J’ai vraiment découvert sa musique dans les années qui ont suivi. Je peux analyser plutôt bien ma propre musique. Elle repose sur des changements libres, qui ont en quelque sorte leur logique, mais qui sont difficiles à analyser d’un point de vue motivique.

RM : Beaucoup jugent le genre symphonique comme périmé. La situation est-elle différente en Finlande?
KA : Quand j’ai commencé à étudier la composition à l’Académie Sibelius à l’automne 1968, la tradition de musique moderne finlandaise n’était pas très étendue. Aussi les compositeurs vivants pouvaient travailler dans un climat culturel où ils pouvaient créer cette sorte de nouvelle tradition, moderne, qui manquait encore en Finlande. Une tradition très forte est vraiment importante pour l’identité culturelle d’un pays, mais en même temps c’est aussi oppressant et inhibant. C’est un peu un le cas, à mon avis, en Allemagne et en France. Ce qui est fantastique pour les compositeurs finlandais est, aussi, que les gens peuvent entendre énormément de musique moderne dans les concerts des orchestres symphoniques ou de musique de chambre, et même à l’opéra. Cela fait que le public n’a pas autant d’a priori à l’égard de la musique moderne et des compositeurs vivants que dans les autres pays. Si vous entendez suffisamment de musique moderne dans les concerts habituels, cela rend progressivement les festivals de musique moderne inutiles. La musique moderne ne devrait pas être isolée dans un petit ghetto culturel de spécialistes. Enfin, nous avons en Finlande un système fantastique de bourses pour les artistes. Je pense que la Finlande est à l’heure actuelle le meilleur pays au monde pour un compositeur moderne.

RM : Et quelle est la situation aujourd’hui pour les jeunes générations de compositeurs ?
KA : Une tradition de musique moderne finlandaise s’est développée de manière forte et diversifiée depuis 40 ou 50 ans, cela rend la situation des plus jeunes compositeurs assez compliquée. Ce n’est plus aussi facile pour eux de trouver leur propre style, par rapport à la génération un peu plus ancienne.

RM : Vous-mêmes êtes compositeur en résidence auprès de l’Orchestre symphonique de Lahti depuis 1992. Cela vous a aidé à créer vos œuvres.
KA : Le système de la résidence est très important pour un compositeur. Depuis 1993, j’ai composé dix grandes œuvres pour l’Orchestre de Lahti, symphonies, concertos et poèmes symphoniques, quelques pièces plus petites, des arrangements, et il a enregistré l’essentiel de ma production orchestrale sauf les Symphonies n°5 et n°6 car l’effectif requis est de presque 100 musiciens et Lahti n’en compte que 67. Je connais chaque instrumentiste de l’orchestre, j’ai meme appris leur façon de jouer, et cela a eu une grande influence sur mon instrumentation. Quand j’écris un solo pour une pièce qui sera interprétée à Lahti, je peux me représenter à l’avance le musicien qui jouera ce solo. La coopération avec Lahti a été extrêmement bénéfique autant pour l’orchestre que pour moi.

RM : On ne vous a pas vu à Paris depuis 2000 avec l’Orchestre national de France dirigé par dans la Symphonie des Insectes, l’œuvre avait été chaleureusement accueillie, et puis plus rien. Vous êtes régulièrement joué dans les pays anglo-saxons, mais pas dans les pays francophones.
KA : Le problème clé, c’est le chef d’orchestre. Ils dirigent la musique qu’ils connaissent. En France, c’est l’orchestre qui voulait jouer mon œuvre. En Belgique, c’est le premier hautbois solo de l’Orchestre Philharmonique des Flandres, Piet Van Bockstal, qui a été à l’initiative de mon Concerto pour hautbois et qui en assuré la création avec son orchestre.

RM : Vous aurez 60 ans en 2009, y aura-t-il des événements autour de votre anniversaire ?
KA : Il n’y aura pas de célébration, mais il y aura six premières. D’abord «Les Cloches – concerto pour quatuor de saxophone et orchestre», qui est une commande conjointe de l’Orchestre philharmonique d’Helsinki, de l’Orchestre de la Radio de Turin, de l’Orchestre philharmonique de Brandebourg et de l’Orchestre symphonique du Norrlandsoperan en Suède. La création aura lieu le 23 avril à Helsinki avec en soliste le Raschér Saxophone Quartet, et l’œuvre sera ensuite jouée cinq fois jusqu’en octobre. Le 25 juin, l’organiste Jan Lehtola créera la Symphonie pour orgue au festival de musique de Mänttä, une très grande pièce pour orgue soliste de 46 minutes.
Il y aura également un Quintette à cordes qui est une commande de deux festivals d’été en Autriche et en Finlande, Images historiques qui est une suite pour petit orchestre commandée par le parlement finlandais, une pièce pour violon « A la mémoire de Pehr Henrik Nordgren » écrite pour le chef d’orchestre et violoniste John Storgårds, et le poème symphonique Minea commandé par l’Orchestre du Minnesota et créé le 5 novembre. Il y a aura d’autres moments forts comme les premières aux Etats-Unis du Concerto pour contrebasson le 12 février à Interlochen dans le Michigan avec Lewis Lipnick et le chef Leonard Slatkin, la Symphonie de chambre n°2 et la Symphonie n°14 le 19 février à New York avec l’Orchestre de chambre Arcos dirigé par John-Edward Kelly.

RM : Savez-vous déjà comment évoluera votre style de composition à l’avenir?
KA : Dans ma Symphonie n°14 qui sera publiée en février ou plus tard cet hiver, je combine des musiques arabes et chinoises. Je suis intéressé par le fait de connecter différentes cultures, pour pousser les gens à être ensemble. Cette symphonie est un rituel où les rythmes hypnotiques sont très importants. Puis viendront les nouvelles commandes. Le concerto Les Cloches est déjà fini, tout comme Minea. Durant l’hiver et le printemps je composerai le Quintette à cordes et Images historiques, puis la Symphonie n°15, une commande de l’Orchestre philharmonique de la BBC et de l’Orchestre de Lahti qui sera créée à Manchester en 2010. Cette année-là, il faudra que j’écrive un Double concerto pour viole de gambe, flute et orchestre de chambre qui sera créé en Espagne, et après un Concerto pour trombone pour Amsterdam en 2011.

RM : Cela fait beaucoup de commandes, vous arrivez à prévoir un calendrier plusieurs années à l’avance ?
KA : Je connais mon rythme de travail. Je peux écrire 2 à 3 œuvres à grand effectif en une année. Il me faut 6 mois pour une symphonie, 3 mois pour un concerto, 2 mois pour une œuvre de musique de chambre.

RM : Quelle est votre journée de travail ?
KA : Mon objectif est d’écrire trois pages de musique par jour. Si j’avance bien, je m’arrête, je ne veux pas écrire trop sinon je laisse mon âme derrière moi. J’ai besoin d’avoir une distance avec ce que j’écris.

Lire l’analyse des symphonies de Kalevi Aho par Jean Luc Caron

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