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Joseph Rouleau : la vie est un opéra

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Chanteur lyrique (basse) de réputation internationale, est né à Matane au Québec, en 1929. Médaillé d’argent pour ses 30 années de service au Royal Opera House Covent Garden, il a également chanté sur les plus grandes scènes du monde.

Seul Canadien à avoir effectué trois tournées en ex-U.R.S.S., il y interprète le rôle Philippe II dans Don Carlos de Verdi et de Méphisto dans Faust de Gounod. À Kazan, ville natale de Chaliapine, il a chanté le grand rôle de sa carrière, Boris Godounov de Moussorgski. La presse soviétique, à cette occasion, fut unanime à le reconnaître comme le digne héritier du maître. Ses partenaires sur scène se nomment Victoria De Los Angeles, Luciano Pavarotti, Joan Sutherland, , Placido Domingo, Kiri Te Kanawa, Maria Callas, Grace Bumbry, Teresa Berganza et Marilyn Horne. Parmi son imposante discographie, signalons Semiramide de Rossini, Boris Godounov de Moussorgsky, Grands Airs d’opéra français, Roméo et Juliette de Gounod, L’Enfance du Christ de Berlioz, L’Africaine de Meyerbeer, Don Carlos de Verdi. Il est le fondateur du Mouvement pour l’art lyrique du Québec qui aura donné naissance à L’Opéra de Montréal. Récipiendaire du Prix du Québec pour les arts de la scène, Prix Denise-Pelletier 1990 et détenteur d’un Doctorat Honoris Causa de l’Université du Québec à Rimouski, il est également Officier de l’Ordre du Canada et Grand Officier de l’Ordre national du Québec. est président des Jeunesses Musicales du Canada depuis 1989 et cofondateur du Concours Musical International de Montréal. Professeur émérite de l’UQÀM, a été reçu docteur ès musique de l’École de musique Schulich, de l’Université McGill de Montréal.

Resmusica : Permettez-moi de commencer cette entrevue par une anecdote. Une collègue française m’a confié : «Quoi ? Joseph Rouleau, c’est un sacré monument ! Un colosse de l’art lyrique. Tu dois être fier de pouvoir lui parler» À l’instar de Léopold Simoneau, j’ai l’impression que vous êtes plus connu en Europe que dans votre propre pays.
Joseph Rouleau : Vous devez la remercier de ses bonnes paroles (rire). Il est vrai que j’ai vécu trente ans en Europe et j’y ai beaucoup chanté. Ma maison était le Covent Garden mais j’ai chanté pendant huit saisons à Paris. La première fois à l’Opéra de Paris, en 1960, j’ai chanté avec Joan Sutherland Lucia di Lammermoor, dans une mise en scène de Franco Zeffirelli, et Pierre Dervaux dirigeait. Je suis retourné à Paris sous l’ère Liebermann. Les grandes années de l’Opéra de Paris.

RM : Vous avez chanté sur toutes les grandes scènes du monde. Vous avez enseigné près de vingt ans à l’Université du Québec à Montréal. Vous êtes le fondateur du Mouvement pour l’art lyrique du Québec (MAALQ) qui a donné naissance à L’Opéra de Montréal. Vous fêtez vos vingt ans aux Jeunesses Musicales du Canada. Bref, vous êtes un personnage incontournable. Enfin, vous allez avoir quatre fois vingt ans en février. Est-ce l’heure des bilans ou vous reste-t-il quelques projets qui vous tiennent à cœur ?
JR : Ce qui me donnerait beaucoup de plaisir, c’est de reprendre des enregistrements que je garde dans mes archives. Je ne ferais plus un disque en studio. Mais l’idée de reprendre des enregistrements anciens me plairait énormément. On pourrait rajouter au CD Grands Airs d’Opéras Français (Analekta) quatre ou cinq airs français. De plus, des arias du répertoire russe que j’aime tant. Cela ferait, je pense, un album très intéressant. C’est une possibilité. Ce serait ma dernière contribution, mon chant du cygne.

RM : Dans le livre qui vous est consacré, intitulé À tour de rôles, les auteurs, Jacques Boucher et Odile Thibault nous convient à faire un voyage en votre compagnie. Ils nous ramènent à votre prime enfance, les études, les premières émotions, la volonté d’un artiste, certes idéaliste mais avec les deux pieds sur terre, les premiers professeurs de chant et surtout les rêves d’un passionné plein de vitalité et de projets. De cet itinéraire où les villes et les rôles se succèdent, il y a deux personnages qui semblent ponctuer votre carrière : Don Quichotte de Jules Massenet et Boris Godounov Modest Moussorgski. Êtes-vous un Don Quichotte avec une âme slave ? 
JR : (rire) Je n’ai jamais pensé à ça ! J’ai été le seul pendant vingt-deux ans à faire Don Quichotte en Europe. Mon grand Sancho, c’était Robert Savoie. C’est un grand ami. Et avec ce rôle, une amitié sincère ne nuit certainement pas. Don Quichotte est un grand idéaliste, près à se battre contre des moulins à vent, affronte des bandits, près à décrocher la lune par amour pour sa Dulcinée. La scène de la mort est tellement bouleversante. Mon seul regret, c’est de ne l’avoir jamais chanté ici à Montréal. Pour Boris Godounov, je l’ai fait en version concert à l’Église Saint-Jean-Baptiste, cela a été enregistré. Je l’ai repris quelques mois plus tard au Festival de Lanaudière. Il a été question de le faire à l’Opéra de Québec. Mais aux yeux des administrateurs, cela coûtait trop cher et le projet n’a jamais abouti. Mais j’ai eu le plaisir de chanter ces deux rôles toute ma vie. Je suis très heureux de cela.

RM : Vous êtes né à Matane, un village gaspésien, près du fleuve. Est-ce en écoutant le chant des baleines, ou peut-être le chant des sirènes que l’idée de devenir chanteur d’opéra a germé en vous ?
JR : Je n’ai jamais pensé à devenir chanteur d’opéra. C’est une pure coïncidence. C’est grâce à Gilles Lefebvre, un violoniste, un ami de mes frères aînés. Mon frère Gontran et moi, nous avions été invités au chalet de ses parents. Le soir, autour du feu, il sortait son violon et on chantait. C’est lui qui m’a dit que j’avais une voix et qu’il fallait que je prenne des cours de chant. À cette époque, je faisais mon cours classique, avec la seule idée de suivre des études qui me mèneraient à une profession et de bien gagner ma vie. J’étais un sportif, le hockey, le tennis. Mais j’ai rencontré Colombe Pelletier, la pianiste qui travaillait avec Gilles, c’est elle qui m’a fait rencontrer mon premier professeur de chant. C’était un haïtien, Édouard Woolley qui m’a dit : qu’allez-vous me chanter mon petit ? Je n’avais rien préparé du tout, j’aurais pu lui chanter Au clair de la lune ou Alouette, j’ai entonné l’hymne national Ô Canada ! Il m’a accepté comme étudiant et j’ai commencé à chanter à 17 ans. En 1949, je me suis présenté pour le Prix Archambault, c’était à la salle du Plateau, à l’époque, la salle de concert de l’OSM. J’ai chanté les cinq pièces mais il y avait aussi une lecture à vue. Les juges m’ont arrêté à la deuxième mesure. J’ai avoué que je ne connaissais rien, que je ne savais pas lire la musique. C’est aussi en 1949 que je suis entré au conservatoire.

RM : Ce qui m’a le plus frappé en lisant À tour de rôles, votre vie est une vie d’opéra. Certes, vous parlez de vous, la pauvreté des premières années qui prend souvent des airs de Bohème – aucun mal à se glisser dans la peau de Colline – un divorce qui a été vécu comme une gifle avec ses quelques coups de théâtre, la déprime qui a suivi, les quelques maladies mais aussi l’heureuse rencontre avec Renée Morreau, votre seconde épouse. Mais tout converge à votre métier de chanteur. Nous avons le sentiment que vous êtes un homme discret. Est-ce si difficile de parler de soi ? Parce que vous parlez des autres avec générosité. On pense à Robert Savoie, Louis Quilico, Napoléon Bisson, Léopold Simoneau, André Turp, Richard Verreau, Wilfrid Pelletier.
JR : C’est plus facile de parler des autres que de soi. Mais j’ai connu des personnages très importants, comme Wilfrid Pelletier, c’est lui qui a créé le conservatoire, il a mis la musique au monde au Québec. C’était un visionnaire, sévère mais qui cherchait la perfection. Quand on joue dans La Bohème, il faut être amis, on a encore en mémoire les années dures où on devait emprunter de l’argent pour payer le loyer. Les bourses que nous recevions ne payaient pas les voyages, mais les cours ne me coûtaient que 600 lires par leçon, c’est-à-dire, un dollar ! Ce n’était pas très cher. Aucune comparaison avec ce qui se passe aujourd’hui. Nous vivions avec peu d’argent. Nous avons mangé beaucoup de spaghettis ! Robert Savoie, André Turp et moi, nous étions les trois mousquetaires ! Des amis inséparables. On s’est connu dans les années 1948 ou 49. On a longtemps été ensemble. À cette époque, nous étions dix-huit québécois à Milan à étudier le chant. Je me souviens qu’à un Noël, nous sommes allés dans un restaurant, nous avions bien mangé et bu. Mais quand est arrivé le moment de payer, nous nous sommes rendu compte qu’on n’avait pas assez d’argent.

RM : Il n’y avait pas de Musetta avec son Alcindoro !
JR : Il y avait beaucoup de Musetta mais pas d’Alcindoro ! C’est Robert qui a négocié avec le patron pour étaler la dette sur plusieurs mois ! Mais quand je pense à toutes ces années, à tout ce que j’ai vécu sur scène, particulièrement avec Robert, que ce soit dans Manon, Werther ou Don Quichotte, la scène de la mort par exemple, on développe des amitiés profondes, des amitiés qui nous amènent aux larmes. Et c’est pour cela que nous nous trouvons chanceux, d’avoir vécu cette vie extraordinaire, chargée d’émotions. J’adore le récital peut-être pour cette raison. Être sur scène et communiquer avec le public, c’est aller le chercher. Parfois, en début de concert, la salle est froide, il faut se concentrer. C’est un défi à chaque soir et réussir, une très belle conquête.

RM : Quelle place tient les JMC ? De côtoyer les jeunes, est-ce la recette pour rester jeune ?
JR : Quand je suis revenu au Canada, après trente ans d’absence, c’est Claude Lafontaine, le directeur général des JMC, qui m’a approché et m’a demandé de m’investir dans cet organisme. Sans réfléchir, j’ai accepté immédiatement. J’ai appris à connaître les JMC, ses objectifs et tout ce que ce mouvement peut représenter pour les jeunes. J’ai été élu président en 1989 mais les JMC étaient alors dans un état lamentable, près de la faillite. Tout au long de ma carrière, j’ai toujours eu cette volonté d’aider, de conseiller les jeunes professionnels. Il y a une personne qui m’a beaucoup aidé, m’a conseillé en début de carrière, c’est Wilfrid Pelletier. En gagnant le Prix Archambault avec la rondelette somme de cent dollars, je me suis acheté un complet bleu avec un écusson. Mais ce prix me donnait aussi la chance de chanter à la salle Le Plateau. C’est Wilfrid Pelletier qui dirigeait l’orchestre. Je n’avais jamais chanté avec orchestre. Le maestro m’a demandé d’où je venais. «De Matane», lui ai-je répondu. Je fais mon cours classique au collège Jean-de-Brébeuf, en rhétorique. «Mais il faut aller au conservatoire», me dit-il. Je ne savais même pas où se situait le Conservatoire de musique de Montréal. Sauf qu’à cette époque, il n’y avait aucun chanteur et forcément, pas de professeur de chant. Le premier est arrivé en 1951. J’ai appris pendant deux ans le solfège, l’harmonie, l’histoire de la musique, la science musicale. Bref, je dois à Wilfrid Pelletier, toute ma formation. C’est grâce à lui si je suis devenu musicien. Quelques années plus tard, au retour d’Europe, j’ai passé quelques concours aux États-Unis. J’ai même chanté quelques rôles à la Nouvelle-Orléans. Peu de temps après – j’étais alors membre du National Artists Corporation – on m’a demandé de chanter pour monsieur David Webster, le directeur général de Covent Garden. Le lundi matin, je me lève avec une laryngite, incapable de parler. Je vois un ORL qui me dit que je peux chanter trois airs, mais pas plus. Je me présente à mon rendez-vous. Et d’emblée, j’annonce devant ce monsieur que je ne connaissais pas, «Mon médecin me permet de chanter trois airs, pas plus». J’ai chanté l’air de Sarastro, de la Flûte enchantée, «In diesen heil’gen Hallen», de Simon Boccanegra l’aria de Jacopo Fiesco, «Il lacerato spirito» et de Philippe II de Don Carlo, «Dormirò sol nel manto mio regal». Il s’est avancé vers moi et m’a dit : «My boy, would you like to join Covent Garden ?» «Yes, Sir, with pleasure !» lui ai-je répondu avec empressement.

RM : Le concours international de chant de Montréal aura lieu en mai prochain. À quoi peut-on s’attendre pour cette nouvelle édition ? Y a-t-il des changements significatifs ? 
JR : Nous avons eu deux cents inscriptions de trente-cinq pays. C’est sans doute la preuve que le concours a bonne réputation. Il est reconnu partout dans le monde. Une excellente organisation et un très bon jury. Cette année, nous avons reçu quarante inscriptions de Canadiens auxquelles s’ajoutent dix-neuf Québécois. La qualité des artistes qui se présentent est de haut niveau. Des deux cents inscrits, nous garderons trente-deux candidats et candidates pour les quarts de finale, seize en demi-finale et huit en finale. Parmi les finalistes des dernières éditions, plusieurs font carrière. Measha Brueggergosman, en sont des exemples patents.

RM : Le chant classique et particulièrement l’opéra deviennent de plus en plus populaire. Vous avez enseigné le chant à l’Université du Québec pendant près de vingt ans, vous pouvez sans doute témoigner de ce renouveau.
JR : Les choses ont bien changé. Rendre accessible un certain nombre de représentations d’opéras du Metropolitan par le biais de salles de cinéma un peu partout dans le monde, y est sans doute pour beaucoup. L’opéra se démocratise, dit-on, c’est un phénomène de société. La caméra est partout, pas seulement pour le spectacle mais derrière le rideau de scène, on suit les artistes dans les loges. Il n’y a plus le fameux secret du théâtre. Ce n’est plus réservé à une classe privilégiée. Tout le monde peut y avoir accès.

RM : L’opéra de Montréal a manqué de belles occasions. On aurait pu monter Boris Godounov et Don Quichotte. A-t-on voulu se venger ? 
JR : J’avais le souhait de faire Don Quichotte, Boris Godounov ou Mefistofele de Boito. C’est mon seul regret. Est-ce par vengeance si on ne m’a pas offert ces rôles ? Non, je ne crois pas. Je m’entendais très bien avec Jean-Paul Jeannote, alors directeur de l’Opéra de Montréal. Mais il y a eu une scission, plus tard, quand Bernard Uzan a pris la place. Là je n’étais pas d’accord. Je voulais que ce soit un Canadien ou un Québécois qui prennent la relève. Ce ne fut pas le cas. J’étais isolé, le seul des 13 administrateurs présents à voter contre sa nomination. J’ai donc démissionné du conseil d’administration après 9 ans. J’ai contesté ce choix et je suis parti. Les absents ont toujours tort. Quand on a voulu créer l’Opéra de Montréal, j’étais encore en Europe à ce moment-là. Entre deux voyages, j’ai réussi à créer un conseil d’administration, une structure. Mes objectifs, c’était de monter une compagnie d’Opéra à Montréal, une autre à Québec et une École supérieure d’opéra, soutenue par l’État. On n’avait plus d’opéras depuis la fermeture de l’Opéra du Québec en 1972.

Le petit questionnaire Marcel Proust.

RM : Quel est votre instrument de musique préféré ? 
JR : le violon.

RM : Quel est votre idéal de bonheur terrestre ? 
JR : De rester en forme. La santé me permet de mener à bien toutes mes obligations.

RM : Sur une île déserte, quelle œuvre musicale apporteriez-vous ? Cela peut être tout l’œuvre d’un compositeur.
JR : Boris Godounov. Une œuvre extraordinaire à tous points de vue.

RM : Quelles sont (en dehors de la musique) vos occupations préférées ? 
JR : Le sport : le golf et le tennis.

RM : Si vous étiez un animal, lequel aimeriez-vous être ? 
JR : Un lion.

RM : Si vous étiez ténor, vous seriez … ? 
JR : Giuseppe Di Stefano.

RM : Si vous étiez soprano, vous seriez… ? 
JR : Renata Tebaldi.

RM : À quel personnage d’opéra vous identifiez-vous le plus ? 
JR : À Don Quichotte. Un autre personnage me fascine, c’est Don Giovanni.

RM : Quel musicien auriez-vous aimé rencontrer ? 
JR : Gustav Mahler.

RM : Quelles sont les qualités que vous admirez le plus chez les humains ? 
JR : L’humilité.

RM : Comment aimeriez-vous mourir ? 
JR : Rapidement.

RM : Au Paradis, vos premiers mots à Dieu ? 
JR : Ah! Ah! Ah! Suis-je bienvenu ?

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