« Nous avons fait un beau voyage… »

La Scène, Opéra, Opéras

Tours. Grand Théâtre. 15-II-2009. Gioacchino Rossini (1792-1868) : Il Viaggio a Reims, drama giocoso en 1 acte, sur un livret de Luigi Balocchi. Mise en scène : Nicola Berloffa. Décors et costumes : Guia Buzzi. Lumières : Valerio Tiberi. Avec : Gabrielle Philiponet, Corinna ; Elena Gorshunova, Comtesse de Folleville ; Yun Jung Choi, Madame Cortese ; Kleopatra Nasiou, Marquise Melibea ; James Elliot, Belfiore ; Jud Perry, Libenskof ; Shadi Torbey, Lord Sidney ; Marco di Sapia, Don Profondo ; Vladimir Stojanovic, Trombonok ; Dong Il Jang, Don Alvaro. Chœurs de l’Opéra de Tours (chef de chœur : Emmanuel Trenque), Orchestre Symphonique Région Centre-Tours, direction musicale : Luciano Acoccella.

Il viaggio a Reims

l’avait justement affirmé à l’occasion des représentations liégeoises : il n’y a que deux possibilités pour distribuer le Voyage à Reims, soit assembler les meilleurs chanteurs rossiniens de l’époque comme le fit Claudio Abbado au festival de Pesaro, soit faire confiance à une équipe soudée de jeunes chanteurs comme l’a voulu le Centre français de Promotion Lyrique pour cette production qui «voyagera» pendant deux saisons sur quinze scènes lyriques française (dont Avignon) avant d’achever son parcours en 2011 au festival de Szeged. Il était normal que l’Opéra de Tours, toujours attentif aux jeunes talents, participât à l’aventure ; au vu de l’accueil triomphal réservé à tous les artisans de ce spectacle au baisser du rideau, il ne l’a certainement pas regretté.

C’était jusqu’à ce jour, en effet, un rare privilège d’entendre sur une scène francophone ce dramma giocoso proche de la cantate scénique, œuvre de circonstance créée au Théâtre Italien le 19 juin 1825 à l’occasion du sacre de Charles X, puis rapidement égarée. Aucune de nos scènes majeures n’a été en mesure d’accueillir la légendaire production de . Pour l’Opéra Royal de Wallonie, , prêt à relever tous les défis, avait commandé en 2000 une nouvelle production à et . Depuis, rien si l’on excepte l’incursion assez exotique dans cet ouvrage du Marinski au Châtelet en 2005. C’est dire si l’attente du public est importante pour cette nouvelle production.

Le spectacle ne déçoit pas les attentes, en premier lieu grâce à une mise en scène dépourvue de prétention comme de vulgarité, assurant la fluidité du spectacle en la parsemant de trouvailles et clins d’œil généralement bien venus. , qui a assisté lors d’une récente reprise de l’ouvrage à la Monnaie, a décidé de transposer l’ouvrage dans l’univers hollywoodien des années 30, transformant notamment Corinna en starlette multipliant les poses (aux dépends cependant de sa dimension poétique), Madame Cortese en femme d’affaires ne semblant pas dédaigner la dive bouteille, et Trombonok en clone d’. Il bénéficie des costumes de très bon goût conçus par Guia Buzzi ainsi que de l’habile dispositif scénique conçu par la même, s’appuyant sur des éléments mobiles et un plateau roulant circulaire qui autorise d’intéressantes images, comme ce compartiment de train suggéré dans lequel apparaissent les pensionnaires dès l’air de Madame Cortese. Il compense, de plus, la faiblesse de l’action par une inventivité subtile.

Nous percevons déjà les effets d’un travail de troupe qui ne cessera de s’affirmer aux cours des représentations de ce spectacle de longue haleine, et incite évidemment au développement d’un système de co-production mieux coordonné entre nos institutions lyriques menacées par le désengagement public ; les jeunes chanteurs jouent la comédie avec un plaisir évident. La distribution est de qualité, jusque dans les rôles de complément, et sonne de manière relativement homogène, en dépit de niveaux de maîtrise technique différents. Ainsi, l’expérience acquise par dans la troupe du Marinski depuis sept ans lui permet de camper avec grand chic la comtesse de Folleville. Elle possède de solides moyens lyriques et ne manque ni de musicalité, ni de virtuosité. Déjà remarquée dans Fiordiligi à Nantes, impressionne par la puissance d’un instrument qui domine les ensembles, la facilité de l’aigu en dépit de quelques duretés, et la maîtrise des vocalises. Plus jeune que ses consœurs, doit encore polir des moyens prometteurs mais encore inégaux. Elle n’en parvient pas moins à phraser joliment l’entrée de la poétesse. Kleopatra Nasiou, enfin, impose un mezzo corsé et une grande maîtrise du chant rossinien.

Côté masculin, nous découvrons deux ténors de bonne école, d’une virtuosité sans faille, en particulier qui passe avec bonheur de la mezza voce à des aigus dardés à la façon de Rockwell Blake. Dong Il Jang est adéquat dans le rôle moins valorisant de Don Alvaro. paraît un peu en retrait dans Trombonok, au contraire de Marco Di Sapia, pas toujours à l’aise dans la tessiture de Don Profondo, mais qui parvient à tirer le meilleur parti de son air. C’est toutefois qui nous fait la plus forte impression avec une basse homogène et bien conduite, au timbre particulièrement séduisant ; de grandes prises de rôle sont sans doute à venir pour l’artiste belge.

conduit le spectacle avec attention, évitant les décalages, mettant en valeur dans les plages instrumentales les riches sonorités d’un Orchestre Région Centre Tours en grande forme (avec mention à la flûtiste solo, Frédérique Saumon), et maîtrisant parfaitement le rythme rossinien. Les ensembles sont particulièrement réussis, même si les chœurs, très généreux, s’y montrent parfois un peu brouillons. Au delà des prestations individuelles, c’est de toute façon la réussite d’ensemble de cette production que nous retiendrons.

Crédit photographique : (Madame Cortese) Marco Di Sapia (Don Profondo) © Alain Julien

 

Orchestre Symphonique Région Centre-Tours

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