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L’approche du monde intérieur de Claude Debussy

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Le songe musicalClaude Debussy. Jean-Yves Tadié. Editeur : Gallimard, collection « L’un et l’autre – NRF ». Paris, novembre 2008, 334 p. ISBN 978-2-07-078684-8. 21 euros.

 

Voici sans doute parmi les pages les plus justes, les plus sensibles jamais écrites sur . Brillant spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié est aussi un grand connaisseur du compositeur qu’il a découvert, enfant, grâce à Gieseking et Ingelbrecht et qu’il n’a cessé d’écouter depuis. Rigoureux, il s’appuie essentiellement sur l’analyse des partitions et sur la monumentale correspondance du musicien, éditée en 2007 par François Lesure, Denis Herlin et Georges Liébert (Gallimard).

A travers cet essai, nous empruntons des voies nouvelles, celles qui remontent à l’imaginaire et à l’inconscient de l’artiste, à la part secrète de l’univers mental qui génère les œuvres. Chez Debussy, il s’agit essentiellement du rêve. «Un homme au rêve habitué s’en vient à parler d’un autre qui est mort» dit Mallarmé lors d’une conférence sur Villiers de l’Isle-Adam. Meilleure définition de la critique, selon Tadié, ce préambule lapidaire du poète s’applique on ne peut mieux à cet essai. Debussy lui-même déclare en 1911 : «Je veux écrire mon songe musical». Telle est la clef qui ouvre la compréhension de ses compostions, quelles qu’elles soient. Trop familier de la démarche de Proust pour qu’elle ne lui soit pas un guide, l’auteur rapproche, et ce n’est pas le moindre intérêt de sa réflexion, l’écrivain et Debussy. L’un et l’autre veulent suivre ce qu’ils appellent leur «instinct». Et, tout comme Proust, le compositeur propose une»théorie» qui distingue deux moi, celui du monde intérieur où l’on crée, «où l’on s’abstient pour créer», dit Proust, et celui qui doit affronter la vie réelle, l’extérieur ; chacun veut s’en protéger pour ne pas nuire au travail, en évitant les conversations, les lectures, même, les voyages, et tout ce qui distrait de la plongée en soi. Debussy, quant à lui, veut avant tout «écrire pour penser plus» (Monsieur Croche). Il lui faut, dès lors, constamment reprendre, épurer les œuvres pour trouver la lumière, tel Pelléas après l’expérience de la grotte, ce dont témoigne, superbement, Fêtes. D’où la condensation des pages, l’exigence de la brièveté, le refus du bavardage, des développements, des reprises, de la traduction du réel à la Verdi. D’où, constamment, les surprises, les ruptures, le détournement des thêmes, autant d’éléments parmi d’autres qui contribuent à la nouveauté de l’écriture, à sa modernité exemplaire. Et il est vrai que la sonate pour piano et violon, si dense qu’elle semble «étranglée», fait paraître quelque peu prolixes, dans leur beauté, celle de Franck comme celle de Fauré (voire, selon nous, datées).

De belles pages nous sont offertes sur la nature, la mer, la grande inspiratrice. Tadié qui a tout lu, tout entendu, tout vu mais aussi tout repensé et ressenti, nous fait croiser, dans le salon surpeuplé de sa mémoire, écrivains et musiciens, côtoyant sans difficulté sa mère ou sa grand-mère roumaine qui lui donna un petit piano bleu. Trop savant, trop intelligent pour avoir des certitudes, il s’interroge, nous interroge sans cesse et laisse les portes ouvertes. Les idées fusent. Un chef-d’œuvre inépuisable.

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Le songe musicalClaude Debussy. Jean-Yves Tadié. Editeur : Gallimard, collection « L’un et l’autre – NRF ». Paris, novembre 2008, 334 p. ISBN 978-2-07-078684-8. 21 euros.

 
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