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Jean-Philippe Calvin, compositeur

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Compositeur français, formé aux écoles les plus diverses, de Iannis Xenakis à John Williams, Jean-Philippe Calvin verra son opéra La cantatrice chauve (d’après Ionesco) enfin créé en France au Théâtre de l’Athénée à partir du 30 avril. Rencontre avec un créateur qui s’affranchit des clivages.

 

ResMusica : Comment se confronte-t-on à un texte tel que La cantatrice chauve de Ionesco, véritable monument de la littérature théâtrale ?
 : Ce projet a commencé dans les années 90. J’ai attendu car je ne me sentais pas «musicalement» prêt. Je connaissais le texte, bien sûr ; j’ai vu la pièce plusieurs fois au Théâtre de la Huchette.

RM : Et pourquoi spécifiquement cette pièce ?
JPC : C’est le personnage de Ionesco qui me fascinait. J’ai lu La cantatrice chauve, La leçon, Rhinocéros, … Un jour je discutais avec l’écrivain Susan Sontag qui défendait l’idée que Ionesco, comme Brecht ou Beckett, ne pouvait être mis en musique. A partir de là, j’ai eu un déclic : La cantatrice chauve est-elle «adaptable» en musique ?

RM : Quelle musique pour le théâtre de l’absurde ?
JPC : J’ai eu une formation variée. Je n’ai jamais composé en un seul style. Ce texte correspond parfaitement à mon esthétique musicale.

RM : Ce n’est pas la première mise en musique de La cantatrice chauve. Avez-vous entendu les autres versions de Luciano Chailly ou Gérard Calvi ?
JPC : Non. Mais je ne pense pas que ce soit le même type d’approche.

RM : On reconnaît dans votre partition des extraits du Scherzo de la Symphonie n°2 de Gustav Mahler et de La valse de Ravel, que Luciano Berio avait utilisée dans le mouvement central de sa Sinfonia. Un héritage assumé ?
JPC : Je ne reproduis pas Luciano Berio. Ces extraits viennent à un moment précis : la première rencontre du couple Martin. L’absurdité est poussée à son comble. J’ai fait pour ce duo une sorte d’assemblage de valses, avec Mahler, Ravel et moi. Cette musique s’est imposée à moi. C’est un collage, un vrai collage, qui correspond à l’absurde de la situation.

RM : On reste sur une vocalité très lyrique, finalement…
JPC : Mettre en musique une pièce de théâtre est toujours risqué. Il faut adapter le texte, le réduire. En intégral, La cantatrice chauve dure une heure au théâtre, mais mise en musique, ça peut aller jusqu’à trois heures. J’utilise beaucoup le chant-parlé, mais ça dépend des situations et des personnages. Les rôles de Mr et Mrs Schmitt ont une écriture très complexe, contemporaine. Mr et Mrs Martin sont plus lyriques. La bonne, qui n’a pas reçu l’éducation nécessaire, a une ligne mélodique plus simple. Tout correspond avec les caractères.

RM : Cet opéra est une commande de Covent Garden faite en 2005. Avez-vous dû réadapter la partition pour le Théâtre de l’Athénée, qui n’a pas les mêmes dimensions ?
JPC : Pas du tout. A l’origine, l’œuvre est pour un petit orchestre de 27 musiciens – enfin 26, ici, car la fosse n’est pas assez vaste pour contenir deux contrebasses – et dispositif électroacoustique. C’est un véritable opéra de poche, intime.

RM : Cette Cantatrice chauve sera donnée en création française. On voit sur votre agenda que vous êtes joué en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, au Japon, et jamais en France. Une malédiction ?
JPC : (rires) Je n’ai pas envie de suivre quelqu’un, une école ou un mouvement. Je veux m’exprimer librement. Dans les pays anglo-saxons vous n’êtes pas catalogués selon votre esthétique. En France il y a encore des tendances et des écoles. Quelqu’un m’a confirmé un jour que puisque je n’avais pas fait toutes mes études en France, je n’étais pas «connu» dans ce «réseau». En France, quand on ne vous connaît pas, on ne vous fait pas confiance. Enfin, c’est ce qui m’a été dit.

RM : Vous avez été formé auprès de Iannis Xenakis, à l’IRCAM, mais aussi aux Etats-Unis, auprès de John Williams. Comment sort-on d’un tel grand écart stylistique ?
JPC : Je suis quelqu’un de très curieux. Je ne veux pas m’enfermer dans une seule esthétique. Il n’y a pas une seule voie qui serait la vérité absolue. Il faut que j’expérimente tout ce qui est disponible autour de moi. Je suis allé travailler avec John Williams à l’occasion de l’Académie de Tanglewood, car la musique de film m’a toujours intéressé. John Williams, comme Iannis Xenakis, sont des hommes de grande ouverture d’esprit. On connaît de Williams les grandes musiques de film, mais on ignore qu’il adore Peter Maxwell-Davis ou Harrisson Birtwistle. En tant que compositeur, je suis mal placé pour juger tel ou tel maître. Il n’y a pas de petit compositeur, il y a des compositeurs qui font des choses différentes.

RM : Comment concevez-vous l’utilisation de l’électronique dans La cantatrice chauve ?
JPC : L’électronique apporte une dimension de plus à la dramaturgie. Ionesco disait dans ses mémoires, Notes contre notes, que s’il avait les moyens d’exploser les caractères sur scène, il le ferait. Le livre iconographique de Nicolas Bataille [ndlr : metteur en scène de la création de la pièce] montre les personnages avec des phylactères qui envahissent de plus en plus les pages. Le seul moyen d’obtenir ça aujourd’hui est d’ajouter un traitement du son pour arriver à cette explosion.

RM : C’est une bande enregistrée ?
JPC : Non, c’est de la transformation en temps réel. Les chanteurs sont amplifiés, mais tout ça à la fin. Le début est entièrement acoustique, à l’exception d’un chœur hors-scène.

RM : A chaque représentation, la fin de l’œuvre est différente ?
JCP : Tout à fait.

RM : Ce travail sur la littérature a-t-il déjà eu lieu dans votre œuvre ?
JPC : Oui, je suis extrêmement inspiré par la littérature : française, anglaise ou américaine, contemporaine ou ancienne. Je vais prochainement présenter au concours de composition de Prades Lacrymosa, sur des poésies de Rainer Maria Rilke. Je lis beaucoup, depuis toujours. Quasiment toutes mes pièces sont inspirées de livres, même les œuvres purement instrumentales. Je cherche à absorber le côté littéraire pour le rendre musical, ou comment la musique peut diriger la dramaturgie.

RM : Vous enseignez aussi la composition à la Royal Academy of music de Londres. La composition s’enseigne-t-elle ?
JPC : J’enseigne aussi l’histoire de la musique du XXe siècle. Sinon, on n’enseigne pas la composition. On donne les moyens techniques aux étudiants de développer leur propre expression. Enseigner la composition est un échange quotidien. Je suis là pour aider, faciliter l’expression musicale. Je donne des idées, des pistes, mais je ne veux pas influencer.

RM : Les élèves viennent de tous horizons ?
JPC : Plus de cinquante nationalités différentes sont représentées, donc une grande ouverture d’esprit. On peut tout apprendre. Quand j’étais étudiant aux Etats-Unis, tout était disponible. On pouvait apprendre la musique classique, le jazz, les musiques du monde, les musiques expérimentales. On invitait tout aussi bien Philip Glass qu’Eliott Carter.

RM : Vous avez des projets en France ?
JPC : Une commande de David Krakauer et de l’Orchestre Lamoureux pour le 8 novembre. Après, je suis pris par une tournée de La cantatrice chauve aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. J’ai aussi un projet futur, un oratorio pour chœur, ensemble instrumental et structure Baschet, prévu pour 2010. Mais je ne préfère pas en dire plus.

RM : Cette Cantatrice chauve, pour y revenir, connaît une belle carrière. Peu d’opéras contemporains sont autant repris. Pensez-vous avoir de la chance ?
JPC : Non, je ne suis pas comme John Cage, je ne fais pas confiance au hasard (rires). Comme disait Michael Tippett, un de mes maîtres, c’est une question de quand, où et comment. Pour La cantatrice chauve, c’était le bon moment. Quand Covent Garden m’a passé la commande, ils m’ont laissé le choix. J’ai proposé La cantatrice chauve et ils ont été d’accord. C’est d’autant plus énorme que la première maison d’opéra anglaise commande une pièce française, chantée en français.

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