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Des Schubert en demi-teintes par Laure Colladant

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Franz Schubert (1797-1828) : Sonate en si bémol majeur D. 960 ; Sonate en sol majeur op. 78 D. 894. Laure Colladant : pianoforte Filippo Molitor (1828) et Joseph Angst (1825). 2 CD Intégral INT 221. 229/2. Code barre : 3576072212292. Enregistré en mai 2006 et juin 2008 au Château du Tertre. Livret quadrilingue (français, anglais, japonais et chinois). Durée totale : 83’

 

Jouer des œuvres du répertoire sur instruments d’époque présente toujours de multiples intérêts, dont celui de renouveler la vision d’une partition par ce qu’elle a de fondamental : le timbre. Mais ce type d’interprétation ne va pas sans risques : ne semble pas en avoir pris la mesure dans son dernier enregistrement, consacré à deux sonates pour piano de .

Le parti pris retenu par l’artiste est de coupler les sonates en si bémol majeur D. 960 et en sol majeur D. 894, jouées sur deux pianofortes différents, respectivement issus des ateliers napolitain de Filippo Molitor et viennois de Joseph Angst. Par-delà le couplage heureux de ces deux pages, (dont le climat plus souriant de la D. 894 est un contrepoids bienvenu à la détresse indicible de la D. 960), le choix d’un instrument d’origine italienne pour la sonate en si bémol majeur peut surprendre. Il semble peu probable qu’un pianoforte de ce type ait été connu par le compositeur… Le livret élude cette objection en nous apprenant que l’instrument dont il est question accuse, dans sa mécanique, de fortes influences viennoises.

A l’audition de la Sonate en si bémol majeur, le pianoforte Molitor recèle une sonorité grêle dans le registre aigu, sourde dans le registre grave, et ne semble pas encore avoir oublié son ancêtre immédiat, le clavecin, tant l’ensemble paraît métallique. De fait, les effets dramatiques placés par Schubert dans sa partition, (longs trilles menaçants dans l’extrême grave, brusques mouvements de révolte des fanfares d’accords), sont juste gommés par la laideur du son. Seuls les passages faisant appel à une technique digitale, et confinés dans le médium, révèlent un timbre agréable. On se prend alors à rêver d’entendre Gretchen am Spinnrade, ou Die Forelle, accompagnés par un tel instrument. Il en va autrement du modèle Joseph Angst, qui correspond davantage à l’image que l’on se fait du pianoforte : le son est rond, proche en ceci du futur piano, tout en étant plus délicat. Il convient tout à fait à l’atmosphère paisible de la Sonate en sol majeur.

D’un point de vue organologique, le pianoforte Molitor ne semble pas adapté à ce répertoire. Pourquoi ne pas avoir choisi d’interpréter ces deux sonates sur le seul Joseph Angst ? Ceci paraît d’autant plus dommage que, des deux œuvres proposées, la moins riche bénéficie du son le plus approprié.

Outre ce problème, , (malgré tout sensible et inspirée), peine à trouver ses marques dans la Sonate en si bémol. Le premier mouvement est confidentiel ; il manque d’ampleur, de souffle, et fait contraste avec l’Andante sostenuto, très réussi, dont le caractère élégiaque est rendu avec une infinie variété de couleurs et d’intentions musicales. Quant aux deux mouvements suivants, ils ne parviennent pas à nous sortir du climat de déploration initial : le Scherzo est prudent, l’Allegro ma non troppo est fébrile. Par comparaison, la Sonate en sol majeur semble davantage convenir à cette interprète, qui restitue avec bonheur les caractères de chaque mouvement : la majesté du premier, la fantaisie du second et le caractère populaire des deux derniers.

On déplore enfin la qualité de l’enregistrement, saturé de bruits parasites. Si le cliquetis des touches fait partie intégrante du son produit par un instrument à clavier, il est ici trop présent, jusqu’à gêner l’écoute… cependant que le contrepoint improvisé par un oiseau au beau milieu de la cantilène du second mouvement de la D 960 fait sourire. On se demande pourquoi l’ingénieur du son ne l’a pas quelque peu atténué !

Malgré des qualités indéniables et l’intérêt que revêt l’audition de ces œuvres sur pianoforte, (dont le caractère intime convient parfaitement à l’esthétique de Schubert), les multiples insuffisances de cet enregistrement nous amènent à le conseiller comme «complément» à d’autre interprétations sur piano moderne, celles de Wilhelm Kempff ou de Radu Lupu, par exemple.

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