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Benjamin Pech, danseur

Artistes, Danse , Danseurs, Entretiens

A chacune de ses apparitions sur scène, Benjamin Pech s’impose. Brillamment et avec cette intelligence qui le caractérise. Charismatique et doté d’une vraie personnalité, il interprète chaque rôle avec une irrévérencieuse habileté. ResMusica est allé à la rencontre de cette étoile que l’on peut admirer actuellement sur la scène de Garnier dans le ballet Proust ou les intermittences du cœur de Roland Petit.

 

ResMusica : Au commencement, lorsque vous suiviez des cours de danse jazz, vous étiez le seul garçon de la classe et vous vous sentiez à part. Un danseur ne se sent-il pas toujours en marge des autres tout au long de son existence ?
: Un danseur étoile, oui, c’est une évidence. Lorsque j’ai débuté la danse, je n’avais pas encore pressenti ce don et cette carrière qui s’offrait à moi. Je souhaitais simplement briller, être devant : je voulais que l’on me remarque. Lorsque enfant on choisit ce métier, on emprunte un parcours singulier et marginal, dans la mesure où les camarades se tournent en général vers des activités comme le football ou le tennis. C’est un choix particulier de faire de la danse, d’autant plus lorsque l’on est un garçon puisqu’on pense en général que c’est un art destiné aux petites filles. Tout au long de sa carrière, un danseur peut se sentir en marge des autres, car la vie que l’on mène est très particulière et demande beaucoup de sacrifices : pour pouvoir être dans la lumière il faut forcément être dans l’ombre. Et être dans l’ombre signifie prendre soin de son corps, avoir une réflexion intellectuelle sur ses rôles, passer plus de temps à réfléchir sur ce que l’on souhaite faire sur scène ; cela implique donc d’avoir moins de temps pour sortir avec des copains ou s’amuser. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une vie d’ascète, mais c’est une vie particulière qui me correspond en tout cas.

RM : Vous avouez n’avoir pas eu un coup de foudre immédiat pour la danse classique. Vous lui reprochiez d’entraver cette liberté que vous aviez acquise en jazz. Pensez-vous aujourd’hui encore que le ballet est synonyme d’une rigueur incompatible avec la liberté du danseur ?
BP : Non, mais j’ai effectivement pu ressentir cette impression lors de mes débuts en danse classique. L’apprentissage était très rigoureux et requérait beaucoup de discipline ; des éléments que je n’avais jamais pris en considération dans mes cours de jazz. J’y étais en effet le seul garçon et c’était une amie de ma mère qui donnait les cours, je disposais donc de beaucoup de liberté ! En abordant le classique, il m’a fallu apprendre des bases, comme un musicien ; il m’a fallu apprendre la technique : tout cela exigeait de la rigueur, de la régularité et de la discipline. Cette astreinte autant physique que psychologique m’a au début paru très difficile, en raison de ce décalage très important qu’il y avait entre la liberté folle que j’avais pendant mes classes de jazz, et les cours de classique où je me rendais une fois par semaine. Il fallait alors aller à Montpellier, ce qui représentait une heure et demie de route aller-retour, mon professeur était vêtu tout en blanc avec une baguette en bambou munie d’élastiques et il utilisait celle-ci pour corriger nos postures. Mon premier contact avec le classique a été non pas négatif, mais a pu me faire croire que ce n’était pas drôle, la danse classique ! Mais une fois acquises les bases sur lesquelles un danseur peut se reposer, ma vision des choses a évolué. J’accède à la liberté lorsque je danse, sinon je ne ferais pas ce métier !

RM : Vous avez connu des débuts chaotiques à l’Ecole de Danse de l’Opéra. Grâce à Mme Bessy qui avait perçu votre potentiel, vous êtes resté. Quelles sont les raisons qui ont rendu votre adaptation si difficile ?
BP : Cela a été un vrai traumatisme de partir de chez moi pour intégrer l’Ecole de Danse. A l’époque ce n’était pas un stage de un an (comme c’est le cas aujourd’hui), mais un stage de trois mois que l’on accomplissait en plein milieu de l’année scolaire. J’étais alors en classe de sixième au collège, période scolaire qui constitue déjà en soi un grand changement puisque l’on passe du primaire au secondaire. J’étais un provincial natif du sud de la France : après l’école je sautais dans la piscine où des amis venaient me rejoindre, je menais une vie empreinte de beaucoup de liberté. Et en plein milieu de l’année je me suis retrouvé propulsé à Paris. Se séparer du cocon familial, se retrouver dans cette grande Maison, dans des conditions strictes, était assez impressionnant. Ce qui m’a paru le plus difficile fut d’être coupé de ma mère, de mon père, de ma famille, de me retrouver tout seul à Paris. Je n’avais aucun doute quant à ma vocation de danseur, je voulais danser, mais j’aurais préféré qu’il y ait un Opéra près de chez moi, à Adge ou Montpellier ! Je me suis également retrouvé chamboulé dans mon rythme scolaire, j’avais un professeur de français qui mettait des notes très dures ; j’avais des -20, des -30, j’étais complètement perturbé. J’ai appelé ma mère en pleurs en lui demandant de venir me chercher, je lui ai dit que je ne voulais pas rester, que cela ne me plaisait pas. J’ai appris beaucoup plus tard que Mme Bessy l’en avait dissuadée car elle avait décelé chez moi certaines capacités. Je lui en suis aujourd’hui très reconnaissant. Elle a expliqué à ma mère que son fils avait la chance d’être admis dans cette école et qu’elle ne devait pas m’en retirer malgré mes supplications. Finalement, je me suis habitué, mais c’est vrai que cela fut très traumatisant au début.

RM : Votre ascension fut régulière, mais non pas fulgurante. Vous avez été nommé étoile à l’âge de 31 ans, soit en plein milieu de votre carrière. Pensez-vous que celle-ci aurait pris un autre tournant si vous aviez été nommé plus tôt ou plus tard ?
BP : Je ne le pense pas car j’ai été promu premier danseur à l’âge de 23 ans, ce qui est relativement tôt. J’ai ainsi commencé à danser les rôles d’étoile très jeune. Toucher au grand répertoire classique et être confronté aux responsabilités qui s’ensuivent, tout cela est donc arrivé très vite dans ma carrière. Finalement, ce n’est pas le titre d’étoile qui est le plus important ; ce qui est essentiel, c’est d’être sur scène et d’interpréter les rôles. Je fais partie de cette génération de danseurs de « l’entre-deux », qui se situe juste après la génération des danseurs de Noureev, et juste avant la nouvelle génération dont Mathias Heymann fait partie par exemple. Notre génération, celle d’Hervé Moreau, de Jérémy Belingard et moi-même, a dû attendre que des postes se libèrent, ceci en raison de contraintes purement budgétaires. Je pense que Brigitte Lefèvre avait tout de suite décelé le talent et le potentiel que j’avais pour devenir étoile, mais il existait des contraintes d’un point de vue administratif : il fallait attendre que certaines étoiles partent pour obtenir le poste. J’ai obtenu le grade par anticipation, même en ayant été nommé à 31 ans. Brigitte Lefèvre a en effet décidé de me nommer de manière exceptionnelle, après que j’eus interprété à la suite Giselle et L’Arlésienne à Shangai. Le Directeur de l’Opéra n’étant pas présent, elle a obtenu la dérogation par téléphone ! Rétrospectivement, je ne regrette rien car j’ai dansé un certain nombre de rôles de premier danseur, et ce sont justement ces rôles-là qui vous donnent le plus de force et forgent votre technique. J’interprétais parallèlement des rôles d’étoile. Faire les deux m’a peut-être usé pendant une certaine période et j’ai eu des accidents comme tout artiste, mais ce genre d’épreuve permet de se renforcer, d’avancer. Peut-être que cela ne m’aurait pas correspondu, si j’avais été nommé étoile comme Mathias Heymann à l’âge de 21 ans. Allez, on va miser sur un compromis : être nommé à 28 ans aurait été l’idéal. Lorsque j’ai été nommé, il m’a fallu prendre conscience du potentiel que j’avais ainsi que de la responsabilité qui en résultait. Un artiste, on ne doit pas le reconnaître uniquement au travers de ses prouesses techniques, mais dans sa maturité artistique et dans l’émotion qu’il communique au public. Cyril Atanassof ou Noureev, au cours de leurs dernières apparitions, arrivaient sur scène et ne faisaient que marcher, cependant ils possédaient une maestria et une félinité qui attiraient tous les regards. C’est cela la définition d’une étoile : que tous les regards soient posés sur elle sans pour autant qu’elle ait commencé à faire quoi que ce soit.

RM : Vous êtes l’un des danseurs les plus polyvalents de votre génération, capable d’aborder absolument tous les registres du répertoire. D’un point de vue personnel, où vous portent vos préférences ?
BP : J’ai toujours aimé ce qui ne me correspondait pas a priori : je suis peut-être victime du complexe du vilain petit canard ! Je ne possède pas, par exemple, le physique d’Hervé Moreau qui est tout en longueur et qui a le physique du prince idéal. Je suis un danseur peut-être plus de demi-caractère, j’ai une forte personnalité. Je ne me projetais pas et on ne m’imaginait pas forcément dans les rôles de prince à mes débuts. Hors, ce sont ces rôles là dans lesquels j’ai été le plus brillant je crois : le prince Albrecht ou le prince Siegfried sont des rôles qui me plaisent beaucoup, ils vous accompagnent tout au long d’une carrière et sont dotés d’une forte intensité dramatique. On peut y mettre des émotions d’aujourd’hui. L’aspect désuet du rôle et de la pantomime, je m’en défais. J’essaye au contraire d’apporter une interprétation très actuelle qui correspond à des névroses que l’on peut avoir aujourd’hui : la frustration, la peur, l’angoisse. Dans les ballets de Noureev, il y a une pléthore de sentiments de cette sorte à interpréter. Ce sont ces types de rôles qui m’ont plu au départ. Je souhaitais prouver que j’étais un prince même si j’avais un physique moins évident, et surtout que j’étais un prince à part. J’ai aimé apporter une certaine modernité à ces interprétations. Les jouer comme un acteur d’aujourd’hui, sans pour autant tomber dans le poncif ou dans le geste trop appuyé emprunté au répertoire de cette époque : il faut évoluer avec son temps. Il y a également une notion de challenge au travers de tels rôles. Ils sont techniquement difficiles ; il y a toujours le morceau de bravoure au IIIe acte. Et puis, petit à petit, peut-être que ma formation de danseur de jazz m’a rattrapé, puisque des chorégraphes contemporains ou néoclassiques, tels que Forsythe, Neumeier, Ek ou encore Kylian, m’ont choisi pour leurs ballets. J’ai également beaucoup dansé les œuvres de Balanchine. J’ai eu la chance de travailler avec les plus grands de cette époque. Cela a représenté à chaque fois une formidable rencontre artistique et humaine. Le travail est bien sûr différent si l’on interprète une pièce de Mats Ek ou le troisième acte du Lac des cygnes, mais le résultat est tout aussi difficile. Mats Ek est par exemple un chorégraphe extrêmement exigeant qui demande beaucoup de choses, notamment une grande précision. Quant à la technique purement classique que requièrent les grands ballets du répertoire, on ne peut pas tricher avec elle.

RM : Vous avez dit : « J’ai besoin d’être porté par un sentiment, une humeur, pour pouvoir profiter pleinement d’un rôle ». Accordez-vous chaque soir une place prépondérante à l’émotivité et à la subjectivité ? L’aspect répétitif d’un rôle vous ait-il étranger ?
BP : J’ai peut-être tendance à me lasser vite, c’est un défaut que j’ai également dans la vie de tous les jours. J’aime beaucoup l’inattendu ainsi que la spontanéité lorsque je suis sur scène : à chaque fois je ne revis jamais ce que j’ai vécu la veille ou l’avant-veille sur la même production. J’aime que ce soit différent, que ce soit une nouvelle aventure à chaque fois. Etre sur scène est comme un voyage, un voyage artistique : si c’est toujours le même voyage, au bout d’un moment on s’ennuie. J’ai vraiment besoin d’être porté par une humeur, de véhiculer une émotion qui change avec le public en face de moi. Il n’y a rien de plus jouissif que d’entendre une salle qui est à l’écoute de ce que vous faites. Je le perçois tout à fait lorsque je suis dans mon personnage : je sens que le public vibre et qu’il est avec moi. J’aime cette osmose. Cette écoute et cette attention du public me touchent beaucoup à chaque fois.

RM : Vous êtes un danseur expressif, extrêmement généreux à l’égard du public. Votre danse est-elle perméable au public qui se situe en face de vous ? Dansez-vous de la même manière à Paris ou à Shanghai ?
BP : Oui, je ne fais aucune différence. Toutes les scènes du monde sont identiques à mes yeux : on arrive à chaque fois sur un terrain connu : le plateau, les éclairages, l’écoute du public, les partenaires, les ballets… Certes, il y a des publics plus ou moins réceptifs mais cela, on ne s’en rend compte qu’à la fin, lors des applaudissements. Une salle peut s’enflammer lorsque la représentation a été exceptionnelle ; ce phénomène se voit souvent aux Etats-Unis car les américains sont très excessifs dans leurs sentiments. Les français sont très justes ; ils ne vont pas se lever systématiquement : je trouve qu’il n’y a rien de plus agaçant aux Etats-Unis que de voir le public faire des standing ovation à chaque représentation. Je connais bien le public asiatique puisque j’ai été nommé étoile en Chine et que j’ai beaucoup dansé au Japon. Les chinois sont à mes yeux un public terrifiant : ils possèdent des arts ancestraux qui n’ont rien à voir avec le ballet, et c’est par conséquent un public qui ne sait pas quand applaudir et qui reste beaucoup sur la réserve. Cela ne veut pas dire qu’ils n’apprécient pas le spectacle, mais le témoignage de leurs applaudissements n’est pas toujours en rapport avec leur appréciation. Cependant, lorsque j’ai été nommé, la salle était debout et cela m’a beaucoup touché car cela voulait dire que le spectacle en valait vraiment la peine !

RM : Vous interprétez actuellement le rôle de Proust jeune dans le ballet de Roland Petit Proust ou les intermittences du cœur. Que représente pour vous l’écriture proustienne ?
BP : Je n’ai pas lu l’œuvre de Proust mais je me suis renseigné et j’ai effectué des recherches, notamment sur l’extrait dit de La prisonnière. Je sais que je suis le narrateur, que je séquestre Albertine par passion, que je ne peux l’aimer que lorsqu’elle est endormie, la caresser, la toucher, j’en suis fou et je suis jaloux, je ne veux pas qu’elle apparaisse au regard d’un autre homme. Les sentiments que traite Proust m’attirent : la passion, la limite des vanités mondaines, les amours impossibles entre Morel, Saint-Loup et Charlus… Il y a dans tous ces personnages une notion d’amour impossible et de frustration terrible. L’étude des mœurs de cette époque est également passionnante : il était alors inhabituel qu’un garçon aime un autre garçon, ou qu’un homme s’éprenne d’une femme qui n’était pas de son milieu. L’œuvre recèle une gamme de sentiments propres à Roland Petit que l’on pourrait assimiler à de l’expressionnisme : on a une peinture très extravertie des caractères humains. Ce sont ces thèmes qui me plaisent, bien plus que de raconter simplement une intrigue. Ils correspondent bien à ce que j’ai envie de dire sur scène.

RM : L’amour n’existe chez Proust qu’au travers de la possession de l’être aimé, en témoigne le très beau pas de deux dit de La prisonnière que vous interprétez en alternance avec Eleonora Abbagnato et Dorothée Gilbert. Comment avez-vous appréhendé cet aspect exclusif de la personnalité de Proust ?
BP : Je ne me suis pas posé toutes ces questions. J’ai effectué des recherches pour savoir quels étaient les traits de caractère de mon personnage et j’ai découvert que c’était un diable, un homme qui était dans la frustration, dans la douleur d’aimer quelqu’un qui peut-être ne l’aimait pas autant en retour. J’ai dansé avec Eleonora qui est une partenaire avec laquelle je m’entends extrêmement bien. J’ai fait beaucoup de choses avec elle. Sa beauté diaphane et sa candeur, son espèce d’innocence ainsi que ce côté un peu chipie, correspondent tout à fait à l’image que je me fais de l’héroïne. Je trouve qu’elle joue extrêmement bien ce pas de deux où elle a pourtant les yeux fermés pendant pratiquement tout le passage. En définitive, j’ai eu beaucoup de plaisir à jouer ce personnage de Proust car il m’a permis d’appréhender des émotions auxquelles je n’avais jamais été confronté sur scène. Ce challenge m’a plu.

RM : À la recherche temps perdu nous livre une réflexion majeure sur le temps. Que représente pour un danseur le temps qui passe : un allié ou un ennemi ?
BP : C’est un allié qui devient ensuite un ennemi. La carrière est courte. Et il y a ce décalage entre la maturité artistique et le corps qui lui s’amoindrit. La maturité arrive de manière naturelle lorsque l’homme avance en âge : il s’enrichit de l’expérience de sa vie passée et se cultive. Mais malheureusement tout cela représente du temps, et le corps d’un danseur commence lui à se dégrader vers 35 ans ; c’est l’âge que j’ai aujourd’hui. J’ai donc encore deux ou trois belles années devant moi. Je sens que je ne peux plus faire les choses que je faisais à vingt ans, mais ce n’est pas grave : j’ai une compréhension des rôles et un plaisir d’être sur scène complètement différents de ce que je pouvais ressentir lorsque j’avais vingt ans. J’étais alors plein de fougue, d’impétuosité, d’inconscience. Je ne savourais pas comme maintenant le bonheur d’être sur scène et de participer à quelque chose d’exceptionnel. Aujourd’hui, chaque fois que je monte sur scène, c’est comme si c’était la première ou la dernière fois. Je vis cela comme un moment unique, peut-être parce que je vais vers un répertoire moins traumatisant physiquement et au travers duquel j’ai une palette d’expression qui me correspond tout à fait. Mes envies ont également changé : je n’interpréterai plus à la suite, aujourd’hui, un Don Quichotte et un Roméo et Juliette de Noureev, très éprouvants physiquement. Dans une autre optique, je n’ai pas voulu jouer le personnage de Lenski dans Onéguine, rôle qui m’était pourtant dévolu : je ne me voyais pas interpréter ce jeune premier, je trouvais que ce rôle arrivait trop tard pour moi. J’aurais par contre aimé interpréter Onéguine, ce sera pour la prochaine fois je pense ! Pour en revenir au temps qui passe, lorsque physiquement mon corps ne suivra plus, je ne m’acharnerai pas car il n’y a rien de pire que d’aller sur scène et d’avoir mal. Un danseur doit constamment laisser croire au public que ce qu’il fait est facile et que tout va bien : cela fait aussi partie de la magie du spectacle car la notion de douleur n’est pas du tout prise en compte par le public. Je profite donc au jour le jour du moment présent : Carpe Diem.

RM : Vous êtes l’un des interprètes privilégiés de Roland Petit. Comment expliquez-vous cette osmose évidente qui existe entre ses chorégraphies et vous ?
BP : Avec Petit on est dans l’expressionnisme le plus total, voire presque dans le surréalisme. Les ballets de Roland Petit ont été des choix que j’ai faits très tôt au cours de ma carrière : pendant les concours de promotion, j’ai été le premier à ouvrir la voie en choisissant L’Arlésienne. Maintenant c’est une variation systématiquement choisie lors du concours ! Idem pour le rôle de Frollo sur lequel j’ai été promu premier danseur. Ce sont des œuvres et des personnages qui correspondent à ma personnalité. Le piège avec les ballets de Roland Petit est de croire qu’il faut être un très bon acteur : il faut avant tout être un très bon danseur avec une personnalité. D’abord il faut faire les pas, danser extrêmement bien ces pas, et à partir de là, un sentiment va naître. Il ne faut pas raisonner à l’inverse, et commencer à interpréter avec un travail de mime outrancier. De toute manière, si l’on est juste dans la chorégraphie, le sentiment vient naturellement. C’est cela le secret des ballets de Roland Petit : danser extrêmement bien la technique et alors, soudainement, l’émotion et le sentiment viennent enrober la chorégraphie.

RM : Noureev a dit : « On vit parce qu’on danse, on vit tant qu’on danse ». Pourriez-vous imaginer une existence en marge de la danse ?
BP : Sans danser ? Il va bien falloir que j’y pense un jour ou l’autre. Je me remémore une phrase d’Isabelle Huppert : « Je ne peux pas dire que je joue comme je respire, mais je respire parce que je joue ». C’est pareil pour moi : je ne peux pas dire que je danse comme je respire, mais si je respire, c’est parce que je danse. Cette jolie phrase correspond parfaitement à mon état d’esprit. Aujourd’hui, je suis danseur et je compte en profiter jusqu’au bout. Ma vie d’après, je ne sais pas encore ce qu’elle sera. Je souhaiterais rester dans le milieu de la danse : j’aime beaucoup la direction artistique, réaliser des projets, monter des spectacles. Ce sera peut-être ma deuxième vie… Cette retraite se prépare bien évidemment, mais c’est encore un peu tôt, il me reste encore huit ans de carrière. Je pense que j’envisagerai cet aspect trois ans avant mon départ. Et peut-être que ma carrière d’étoile m’ouvrira des opportunités dans le milieu artistique car c’est l’un de plus beaux milieux qui soient ! On verra ensuite dans quelle branche… Actuellement, l’enseignement ne me tente pas et serait en contradiction avec ce que j’ai vécu petit ! Je serais bien plus dans une optique de transmission : comment danser les ballets, comment faire un pas de deux… Maître de ballet, coacher les danseurs : cela me plairait ! Mais parfois j’ai le fantasme de faire tout autre chose, d’aborder une nouvelle vie : peut-être que j’aurai un jour un petit hôtel sur la plage, dans un pays étranger, que je participerai à la vie associative de ce pays, que j’y initierai les enfants à la danse pour garder un pied avec le milieu. Je ne sais pas encore, on verra… Tout le monde me pose cette question en ce moment, mais je ne suis pas encore fixé !

RM : Parlez-nous de votre fonction de responsable artistique au sein du groupe Etoiles Gala, qui réunit différents danseurs de votre génération.
BP : C’est une expérience incroyable et très enrichissante sur le plan humain : se retrouver tout à coup de l’autre côté de la scène fut pour moi une prise de conscience de ce que représentait vraiment ce métier, et m’a permis de me positionner en tant que spectateur, et non plus uniquement en tant que danseur. Etoiles Gala a été pour moi une sorte d’aperçu de ce que pourrait être ma vie plus tard. Aller à la rencontre des chorégraphes, leur demander des autorisations, s’occuper de la logistique, organiser un programme, savoir quelle pièce interpréter, m’occuper de l’éclairage, parler avec les danseurs, ménager les susceptibilités des uns et des autres : autant d’aspects qui se sont greffés et que je ne connaissais pas puisque j’ai toujours été un interprète que l’on choisit, un exécutant. Là, c’est moi qui dirigeais les danseurs. Je pense que j’ai une âme de leader : je sais comment apaiser les tensions lorsque cela pourrait imploser dans le groupe et ménager les ego des uns et des autres, tout en respectant un équilibre artistique par rapport à l’attente du public. Il n’y a pas grand-chose qui me fasse peur. Les obstacles auxquels j’ai été confronté sur Etoiles Gala, les défections de dernière minute, les danseurs qui se blessent, les chorégraphes qui ne donnent pas leurs droits ou qui demandent trop cher : tout cela m’a appris à rester zen et à prendre la situation au jour le jour. Cette expérience m’a énormément plu, je me suis véritablement senti une vocation. La prochaine édition aura lieu du 27 juillet au 1er août 2010 à Tokyo. Et nous irons peut-être également à Nagoya et à Osaka.

RM : Où vous portent vos envies aujourd’hui ? Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?
BP : Que cela dure et que cela continue, car je suis dans mes belles années. J’ai souvent eu, lorsque j’étais plus jeune, l’angoisse de me demander ce que j’allais faire après mon départ de la scène. Aujourd’hui, ces angoisses se sont un peu calmées. J’ai la vie devant moi. J’ai d’abord une carrière de danseur à terminer : huit ans de carrière, c’est énorme. Il me reste encore beaucoup de rencontres à faire et beaucoup de ballets à interpréter avec la maturité et l’expérience que j’ai acquises. J’ai encore de belles années devant moi, on verra de quoi l’avenir sera fait, mais je ne me fais pas de soucis.

RM : Sur quels ballets vous verra t-on durant la prochaine saison ?
BP : Vous pourrez me voir danser dans Giselle, Joyaux, Genius, Casse-Noisette, Petrouchka, La Dame aux camélias, La Bayadère et La Petite danseuse de Degas. Une saison extrêmement riche et variée avec de nombreuses reprises.

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