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Nicolas Cavallier, ou les vertus de la lenteur

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Le baryton-basse français Nicolas Cavallier vient d’effectuer sa première américaine à l’invitation de l’opéra de Seattle dans Figaro, un de ses rôles fétiches. Régulièrement célébré dans nos pages aussi bien pour ses qualités vocales et scéniques, notamment dans Les Contes d’Hoffman à Genève et Avignon, dans La Cenerentola à Tours, dans Don Carlos à Strasbourg et bien sûr dans Les Noces de Figaro à Nancy, ResMusica l’a rencontré à Seattle à l’issue de la représentation des Noces de Figaro du 10 mai, qui s’est déroulée dans l’hilarité générale.

Notre dossier : Art lyrique

 

ResMusica : Le public était particulièrement réactif aujourd’hui, il riait à chaque trait d’esprit, à la moindre situation un peu comique ! Aviez-vous déjà vu cela en France, vous qui avez souvent chanté Figaro ?
 : Non, pas à ce point, le public ici est incroyablement spontané, bercé par une sorte d’insouciance qui lui donne un regard presque enfantin face aux situations comiques de la pièce de Beaumarchais. Les surtitres ont été réactualisés ce qui engendre des éclats de rire inattendus. Nous ne sommes probablement pas très éloignés de la manière dont l’ouvrage avait été reçu à Prague en 1787 avec une grande fraîcheur dans les réactions. Cela dit, Les Noces de Compiègne que nous avions données dans la version française d’Eric-Emmanuel Schmitt en 2005, avaient suscité le même enthousiasme de la part du public. Je pense que quand il s’agit de comédie, on n’est jamais mieux servi que dans sa propre langue.

RM : Moins on connaît Les Noces, plus on rit?
NC : Certainement ! L’effet de surprise a ces délices !

RM : C’est la première fois que vous montez sur une scène d’opéra aux Etats-Unis, quelles impressions en retenez-vous?
NC : L’équipe est pleine de précautions. Il y a un accueil, une gentillesse constante. Le Directeur Speight Jenkins est très présent et vient systématiquement à tous les spectacles. Sa devise : «Un chanteur heureux est un artiste qui chante bien». C’est simple et ça fonctionne. L’ambiance de travail sur ces Noces est excellente.

RM : Et la méthode pour aborder l’opéra?
NC : C’est un peu le bémol. L’Opéra de Seattle, comme ailleurs aux Etats-Unis, repose principalement sur le mécénat car l’aide publique n’est que de 10%. Cela peut constituer un frein à la création car, par souci de ne pas déplaire aux sponsors, on risque de devenir un peu lisses dans ses choix artistiques. L’art s’accommode mal de ces contraintes. Il faut pouvoir donner des coups d’épée dans l’eau !

RM : Aux Etats-Unis, l’opéra doit faire sa place, faire venir le public est une question de survie, et il y avait aujourd’hui une vraie connivence entre vous et le public ! Votre partenaire Elizabeth Caballero en Susanna était pleine d’énergie, facétieuse, pétulante…
NC : Oui, pétulante, c’est tout à fait ça, et l’on fonctionne bien ensemble. Tous les soirs nous prenons la liberté de changer quelques détails ce qui rend notre jeu spontané et vivant et par là même crée une connivence entre les personnages.

RM : Comment avez-vous été invité à Seattle?
NC : m’a entendu à Strasbourg il y a 3 ans dans Philippe II de Don Carlos et m’a proposé le soir même de venir dans son Théâtre pour Les Noces. C’est un homme très cultivé qui fréquente l’opéra depuis les années 50. Une culture du lyrique vraiment fascinante et toujours la même passion.

RM : Le fait qu’un directeur d’opéra prenne en charge la dimension artistique – en choisissant les chanteurs par exemple – est-il un gage de qualité, ou du moins d’une meilleure cohésion de la programmation ?
NC : Pour les artistes, c’est un gage de confiance et de respect. Le fait qu’un Directeur connaisse le fonctionnement aussi bien technique qu’artistique dans son Théâtre, montre le degré d’intérêt qu’il porte à son métier. J’aime ces Directeurs «enfants de la balle» qui savent émettre une opinion sur le jeu scénique ou la qualité du chant. À mes débuts, j’ai eu la chance de côtoyer Danielle Ory, ancienne Directrice de l’Opéra de Metz et Jean-Louis Grinda, tous deux véritables timoniers à bord de ces grands vaisseaux que sont les maisons d’opéra. Ils m’ont offert les plus beaux rôles du répertoire de basse dans des contextes agréables, à l’abri du grand stress que peuvent occasionner ces prises de rôles. Ces lieux de travail et de rencontre furent précieux à l’apprentissage du métier. Ils étaient aussi des lieux d’expériences, Danielle m’ayant par exemple demandé à une époque de chanter Don Giovanni et de jouer au même temps la pièce de Molière.

RM : Vous envisagiez de jouer Dom Juan…vous avez déjà fait du théâtre? 
NC : Avant d’envisager une carrière professionnelle dans le chant, j’ai commencé par le théâtre notamment dans les cours de Daniel Mesguich. Mon père lui-même étant comédien, il m’a fait graviter assez tôt dans le monde du spectacle, mais à l’époque la scène me tétanisait. La musique est un support qui n’existe pas au théâtre où il faut imprimer soi-même le rythme de la parole. Le silence, c’est parfois vertigineux !

RM : Qui est votre père, du moins si vous souhaitez le dire ? 
NC : [Après une hésitation] Il s’appelle Yves Lefebvre. Il a eu une carrière par étapes, d’abord acteur dans les années 60 – il a joué dans le Clan des Siciliens – réalisateur, puis metteur en scène d’opéra. Il a été, entre autres, l’assistant d’Antoine Bourseiller à Nancy et collabore régulièrement avec notamment à l’Opéra de Washington et au Met.

RM : Comment avez-vous franchi le pas vers l’opéra? 
NC : Ce fut une passion tardive. En faisant de la figuration dans Mireille au Festival d’Arles, j’ai eu un sérieux coup de foudre, et je me suis lancé dans l’apprentissage du chant. J’ai d’abord frappé aux portes de Conservatoires Parisiens qui m’ont trouvé un peu «vert» musicalement parlant. Quelques mois plus tard, la Royal Academy de Londres m’ouvrait grandes les siennes!

RM : Vous aviez mieux chanté à l’audition de Londres qu’à celle de Paris? 
NC : Non, mais ils avaient remarqué que j’avais envie de faire ce métier, et ils m’ont donné ma chance. Ma candidature n’a pas été retenue sur ma voix telle qu’elle était alors, mais sur mon potentiel. Nombre de directeurs et de professeurs cherchent à formater la voix de leurs élèves alors qu’ils devraient être visionnaires sur leurs capacités futures.

RM : Quels professeurs vous ont le plus influencé? 
NC : Il y en a eu deux, Malcom King rencontré il y a 15 ans à Bruxelles et Lionel Sarrazin, un ami de toujours avec lequel l’expérimentation vocale n’a aucune limite. Parvenir à l’essentiel, à l’art du chant dans sa plus grande simplicité, c’est notre but commun.

RM : A-t-il été facile d’intégrer les théâtres français avec une formation anglaise ?
NC : La formation anglaise est excellente car elle propose des opportunités professionnelles très tôt, notamment par la fréquentation de chorales societies qui donnent aux jeunes chanteurs la possibilité d’être confrontés au répertoire d’oratorios et de mélodies. Cela donne des bases solides pour entreprendre plus tard une carrière internationale. Après il y a la chance, les rencontres, les choix… Dans mon cas, le hasard des rencontres a fait que les rôles majeurs du répertoire m’ont étés le plus souvent proposés par des théâtres français.

RM : En tout cas, tout arrive, puisque vous voilà à Seattle…
NC : Je suis heureux d’avoir franchi l’Atlantique ! On m’a parfois reproché d’être un artiste «local», trop attaché à la France. Alors ici, à Seattle pendant les six semaines nécessaires aux répétitions et aux représentations, je prends une vraie distance. Cela me permet d’observer la façon de travailler des Américains, et cet éloignement me donne aussi une certaine légèreté, ce qui n’est pas si fréquent dans l’activité relativement stressante qui est la nôtre.

RM : Seattle est pour vous une aération, presque des vacances ?
NC :  A presque cinquante ans, il était temps d’aller voir plus loin. Pour les basses, c’est un peu l’âge d’or, le moment où la maturité vocale prend une véritable ampleur. J’ai toujours considéré mon parcours comme une longue pente, ascendante, certes, mais laborieuse. Depuis trois, quatre ans, je prends un réel plaisir à chanter et j’arrive parfois à m’écouter sans éprouver d’énervement ou d’impatience.

RM : Vous regrettez la lenteur de votre développement?
NC : Oui et non ! En vingt ans de carrière, il m’a été donné d’aborder les plus beaux rôles qui soient, en passant par des registres bien différents, de Mozart et Rossini aux compositeurs belcantistes tels Donizetti ou encore Verdi. Quand je pense à l’inexpérience de mes débuts, c’est assez amusant. Chanter Figaro était au début une épreuve presque douloureuse, il m’arrivait parfois d’être aphone à la fin de la représentation, dépassé par l’ampleur vocale du rôle. Aujourd’hui, je peux enfin mesurer les progrès accomplis : plus de fatigue, plus d’inquiétude et peut-être l’agréable sensation de donner au valet de Beaumarchais quelques lettres de noblesse. Après tant d’années de «bagarre», c’est un sentiment d’accomplissement, que je savoure.

RM : Donc pas de regrets?
NC : Tout arrive en son temps. Je viens de lire Découverte de la lenteur de Sten Nadolny, où la lenteur du protagoniste, qui est au début un grave handicap, devient, au fil de sa vie, sa plus grande force. Une leçon de vie. Dans ce métier, il y a les rapides, les étoiles filantes et les besogneux, chacun d’entre nous entretenant un rapport très personnel avec sa voix et son cheminement.

RM : Et pour vous, quel aura été ce cheminement ? 
NC :  En ce qui me concerne, le défi est d’arriver à la plus grande simplicité d’expression du chant, celle des sentiments. Etre totalement dénué de soucis techniques afin d’accéder à la liberté…et à l’émotion. C’est un combat de tous les jours.

RM : Vos prochains rôles vont vous en donner l’occasion?
NC : Oui, avec Don Quichotte, par exemple, que je chanterai à Seattle dans les années à venir. Mais également avec L’Homme de la Mancha à Toulouse, mis en scène par Jean-Louis Grinda, qui me permettra, avec un texte parlé aussi important que la musique, de revenir à mon premier amour : le théâtre !

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Le baryton-basse français Nicolas Cavallier vient d’effectuer sa première américaine à l’invitation de l’opéra de Seattle dans Figaro, un de ses rôles fétiches. Régulièrement célébré dans nos pages aussi bien pour ses qualités vocales et scéniques, notamment dans Les Contes d’Hoffman à Genève et Avignon, dans La Cenerentola à Tours, dans Don Carlos à Strasbourg et bien sûr dans Les Noces de Figaro à Nancy, ResMusica l’a rencontré à Seattle à l’issue de la représentation des Noces de Figaro du 10 mai, qui s’est déroulée dans l’hilarité générale.

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