Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Martha Argerich, Nelson Freire et Stephen Kovacevich à la Roque d’Anthéron 2009

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Crédit photographique : Stephen Kovacevich ; Martga Argerich et Nelson Freire © F. Burger

La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans. 05-VIII-2009. Johannes Brahms (1833-1897) : Variations sur un thème de Joseph Haydn op.56b ; Serge Rachmaninov (1873-1943) : Danses symphoniques, version pour deux pianos op.45b; Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Concertino pour deux pianos op.94; Franz Schubert (1797-1828) : Grand Rondo en la majeur D.951; Maurice Ravel(1875-1937) : la Valse. et , pianos

La Roque d’Anthéron, Abbaye de Silvacane. 06-VIII-2009. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Le Clavier bien tempéré (extraits du Livre I). , piano

La Roque d’Anthéron, Parc du Château de Florans. 06-VIII-2009. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Partita pour clavier n°4 en ré majeur BWV 828 ; (1810-1856) : Scènes d’enfantsop.15 ; Ludwig van Beethoven(1770-1827) : Trente-trois Variations sur une valse de Diabelli en ut majeur op.12. , piano

Foule et ambiance des soirées d’exception, mercredi, dans l’enceinte du parc de Florans aux trois cents séquoia et platanes géants rendus cette année aux seuls promeneurs et festivaliers, les voitures ayant été enfin priées d’aller se garer ailleurs. Contrôle strict à l’entrée, public agglutiné devant une balustrade prié d’attendre un temps indéterminé avant de pouvoir prétendre s’égailler dans les gradins en quête de ses places. Un public patient, tout compte fait, malgré quelques grincheux et une chaleur torride. Jusqu’à ce que, soudain, deux véhicules fendent la foule pour déposer à l’arrière scène deux silhouettes qui se glissent à la sauvette derrière un grand paravent. C’est le signal de l’ouverture des gradins au public. Il faut néanmoins attendre encore une vingtaine de minutes pour qu’apparaissent enfin, main dans la main, les deux artistes tant attendus, sous des bordées d’applaudissements: et , le duo de pianistes le plus extraordinaire des temps présents. En ouverture de programme, les somptueuses Variations sur un thème de Joseph Haydn de Brahms dans leur version pour deux pianos. Argerich à l’instrument de gauche, Freire tenant le premier piano, comme si sa partenaire cherchait à se jauger d’abord elle-même et à prendre la mesure de la salle. Malgré de légers décalages, l’interprétation est à la mesure de l’œuvre, d’une chaleur et d’une unité de vue impressionnante: du grand piano aux couleurs inouïes, comme si un orchestre sortait tout entier des deux instruments. En dépit de la longueur de la partition et des tunnels qu’elle contient, surtout aux seuls claviers, les Danses symphoniques de Rachmaninov, sous des doigts aussi agiles et inspirés que ceux d’Argerich et de Freire, sont apparues polychromes, contrastées, assez denses, finalement. En revanche, le Concertino pour deux pianos de Chostakovitch a brillé d’une chaleur singulièrement humaine, les deux partenaires jouant en complices, deux êtres qui s’estiment et se connaissent parfaitement, suscitant un climat primesautier, glorifiant une écriture virtuose, le piano d’Argerich voltigeant avec grâce, tandis que celui de Freire expose la mélodie. Un moment de magie pure avec l’une des œuvres les plus optimistes du compositeur soviétique. Le Grand Duo de Schubert s’est avéré plus distancié, le premier mouvement manquant de l’ineffable tendresse propre au Viennois, chacun jouant indépendamment l’un de l’autre, alors qu’ils sont tous deux assis devant le même clavier, côté jardin. Tandis que Freire essaie de chanter, Argerich reste sur le rythme, tous deux n’ayant de toute évidence pas la même conception de l’œuvre. Comme s’ils se réservaient pour La valse de Ravel… Elle côté jardin, lui côté cour, ils exaltent tous deux une force vitale qui emporte l’auditoire dans un tourbillon d’illusions et de désespoir, tandis que les doigts enchanteurs d’Argerich suscitent mille sortilèges et exaltent une luminosité cristalline du clavier, jusqu’au cataclysme final qui laisse le public à bout de souffle. Entre chaque œuvre, les deux musiciens saluent sereinement, chacun tenant la main de l’autre comme deux amis inséparables, arpentant le grand plateau lentement tout en se parlant en complices. Même démarche entre les bis, au nombre de trois et se terminant sur un Mozart scintillant de lumière. L’on a eu un moment le sentiment d’aller jusqu’au bout de la nuit, si un public mal élevé, revenu de tout et plus empressé de se restaurer ou de se coucher que de jouir de ce moment privilégié de musique, ne s’était levé bruyamment en traînant devant les artistes qui saluaient leur manifestant ainsi honteusement leur lassitude.

Dans le cloître de la magnifique abbaye de Silvacane, généralement dévolu aux récitals de clavecin, a proposé une sélection de douze des vingt-quatre préludes et fugues du premier livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Jouant sur un somptueux Bechstein aux sonorités déliées, grand facteur de pianos allemand à la réputation hélas ternie par l’alliance familiale avec le régime nazi dès avant la prise de pouvoir par Hitler, la musicienne chinoise, qui jouait avec partition, s’est avérée mécanique et froide, sans aucune idée ni le moindre engagement. Ce qui est apparu dans toute son évidence, une heure plus tard, lorsque, en ouverture de programme et jouant par cœur devant un public plus clairsemé que la veille, s’est lancé dans la Partita n°4 pour clavier du cantor de Leipzig, cette fois sans partition et sur un Steinway, plus ronflant pourtant que le Bechstein. Cette Partita s’est avérée pur enchantement, le pianiste américain lui donnant l’allégresse et l’éclat désirés, mais aussi la poésie et la douceur contenues dans les mouvements lents, pour conclure dans un finale bouillonnant de vie. Des délicates Scènes d’enfants de Schumann, Kovacevich a exalté la fraîcheur et le mystère, les états d’âme et le bonheur de l’enfance sans jamais entrer dans la mièvrerie ni l’affectation. Mais le plat de résistance du programme a été les fascinantes Variations sur un thème de valse de Diabelli de Beethoven. Immense interprète du compositeur allemand, Kovacevich alittéralement investi cet immense chef-d’œuvre dont il sollicite chacun des trente-trois volets, après une exposition du thème comme si de rien n’était, comme autant de saynètes qui, au bout du compte, forment un vaste drame, tout en l’ancrant sur l’histoire de la musique, avec ses élans baroques et classiques, son expressivité aux contours romantiques et ses déchirements atonals porteurs d’avenir. Un moment de grâce si époustouflant que l’on avait envie que l’interprète en reste là, mais, obligé de se plier à la tradition du festival, il se lança dans un bis heureusement dans le climat des Diabelli, puisqu’il s’agissait de l’une des ultimes Bagatelles de Beethoven…

 

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Crédit photographique : Stephen Kovacevich ; Martga Argerich et Nelson Freire © F. Burger

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