Intégrale des madrigaux de Gesualdo

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Don Carlo Gesualdo (1566-1613) : Madrigali libro I (1594). The Kassiopeia Quintet : Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos ; Noa Frenkel, alto ; Jan-Willem Schaafsma, ténor ; Tido Visser, basse ;  avec Joseph W. Slesinger, contre-ténor. 1 CD Globe GLO5221. Code barre: 8 711525 522107. Enregistré en novembre et décembre 2003 au Muzieckcentrum, Bois-le-Duc. Texte de présentation en anglais, français et allemand ; Durée 38’17’’

 

Le Quintet Kassiopeia créé en 1999 à La Haye associe plusieurs nationalités de chanteurs rassemblés pour explorer le répertoire madrigalesque des XV et XVIe siècles. Cet ensemble vient de terminer une intégrale des madrigaux de Gesualdo et Globe réédite donc tous les volumes enregistrés depuis 2004.

Gesualdo bien plus qu’un dilettante

Le livre I est encore assez indifférencié. Le Prince musicien qui a appris dès son plus jeune âge le luth et la composition dépasse largement le dilettantisme auquel son rang le condamne, mais sans arriver à s’affirmer totalement. L’écoute de ces madrigaux est agréable sans grandes surprises et sans effets remarquables. Les textes sont de qualité, les poèmes du Tasse y ont une large part. L’interprétation rassemble les chanteurs de ce quintette encore jeune dans leur pratique. Cette verdeur des intentions, une certaine fougue non maîtrisée tant dans les variations de tempi que les nuances parfois abruptes, convient pour débuter une intégrale car on sait qu’ils iront vers de plus en plus de maturité dans l’interprétation. Les voix sont claires et la prise de son précise en rend toute la présence mais également les fragilités associées à une certaine maladresse. Ce livre ne prend son sens que par rapport à la suite des livres de madrigaux et cette interprétation en fait un hors d’œuvre un peu fade car les interprètes n’ont pas encore trouvé leurs repères.

Gesualdo en compositeur assumé

Don (1566-1613): Madrigali libro II (1594). The Kassiopeia Quintet: Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos; Noa Frenkel, alto; Jan-Willem Schaafsma, ténor; Tido Visser, basse; avec Joseph W. Schlesinger, contre-ténor. 1 CD Globe GLO5222. Codebarre: 8 711525 522206. Enregistré en juillet 2004 au De Toonzaal, Bois-le-Duc. Texte en anglais, français et allemand; Durée 44’50’’

Le livre II est en fait le premier que Don a osé publier et seulement en 1594. Mais conscient des limites du Livre I, et surtout des devoirs de son rang, il l’avait laissé publier sous un prête nom. En Effet, noble très en vue, Prince régnant, il a dû passer outre l’interdiction de signer et publier sa musique comme un vulgaire musicien professionnel. Mais la composition qui était pour lui bien plus qu’un passe-temps a été certainement une nécessité vitale tant cet être tourmenté et violent, capable des meurtres de sa première épouse et de son amant, semble y exprimer les tourments des cœurs, dont le sien, tout au long de sa vie. Seule la composition semble parfois lui avoir apporté un peu de calme et peut être de paix. Ici nombre de textes sont de son ami Le Tasse avec qui il a beaucoup partagé. Ce livre II est encore prudent et musicalement la polyphonie madrigalesque héritière du style franco-flamand savant noie encore souvent le texte. L’harmonie et les accords finaux consonants sont la règle. L’ensemble s’écoute avec facilité et seuls quelques moments de mise en valeur des mots et quelques accords étrangers signalent l’audace du compositeur qui cherche avant tout à être un madrigaliste savant à la recherche de son propre style mais en respectant les règles du genre. Il reste proche de ce que l’on nomme la première pratique de Monteverdi par exemple.

Les voix de l’ensemble Kassiopea sont toutes superbes et de timbres bien reconnaissables. S’appuyant sur une diction claire, les nuances sont agréables et mesurées et l’appui des mots reste toujours élégant. Les madrigaux de ce livre II s’écoutent en une suite très paisible presque aimable, seulement épicée ça et là de saveurs stimulantes, pas encore pimentées.

La prise de son permet de situer exactement chaque chanteur dans un espace peu réverbéré. Il est donc possible de suivre attentivement chaque voix et les mots chantés si on le souhaite en une écoute analytique. S’abandonner aux charmes de très beaux madrigaux en laissant flotter son oreille sensuellement est également agréable.

Gesualdo madrigaliste affirmé

Don Carlo Gesualdo (1566-1613): Madrigali libro III (1596). The Kassiopeia Quintet: Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos; Noa Frenkel, alto; Jan-Willem Schaafsma, ténor; Tido Visser, basse; avec Joseph W. Schlesinger, contre-ténor. 1 CD Globe GLO5222. Codebarre : 8 7111525 522305. Enregistré en octobre 2004 au Nederlands Hervormde Koepelkerk, Renswoude. Texte en anglais, français et allemand. Durée 48’25’’

Publié en 1596 ce troisième livre des madrigaux a apporté à son auteur la reconnaissance en tant que compositeur. Luzzaschi lui-même semble avoir considéré Gesualdo comme un égal. Le sombre prince est aussi poète car il écrit de plus en plus souvent les textes qu’il met en musique. Ces madrigaux à cinq voix, sans accompagnement instrumental sont fidèles aux canons du moment. Pourtant un usage bien particulier du chromatisme et une absence de réalisation finale de certains madrigaux sont les signes caractéristiques de leur auteur. L’association de la jouissance et de la douleur semble avoir dès ce livre inspiré à Gesualdo ces madrigaux les plus étranges. Ahi, disperata vita rend audible le désespoir par des chromatismes très déstabilisants. Mais c’est surtout dans le madrigal Ahi, dispietata e cruda, que la stabilité tonale comme effacée, s’évanouit pour nous perdre dans un vertige. Crudelissima gioia n’offre pas non plus souvent d’appuis stables et ouvre les méandres de l’infini tourment du trouble amoureux contrarié. Ce n’est pas l’utilisation du chromatisme qui est remarquable mais sa violence, l’absence de préparation et cette association de la jouissance et de la douleur constamment soulignée. Cette question commence à devenir insistante dans les compositions du prince qui jeune (re)marié cherche à oublier ses crimes passionnels précédents par une nouvelle union.

Le Kassiopeia Quintet, constitué des même chanteurs que dans le Livre II établi une continuité avec l’enregistrement du CD précédent. L’intégrale de ces très rares premiers livres se poursuit donc avec les mêmes qualités : de belles voix, des textes bien dits et une recherche de lisibilité de chaque partie. Ces CD sont bien utiles à qui cherche à comprendre comment s’est construit petit à petit l’art de Gesualdo que les prochains opus bien plus connus ont offert à la postérité.

Gesualdo madrigaliste raffiné

Don Carlo Gesualdo (1566-1613): Madrigali libro IV. The Kassiopeia Quintet: Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos; Noa Frenkel, alto; Jan-Willem Schaafsma, ténor; Tido Visser, basse; Avec Luisa Tavares, mezzo-soprano et Marco van Klundert, ténor. 1 CD Globe GLO5224. CodeBarre: 8 7111525 522404. Enregistré en juillet 2006 au Nederlands Hervormde Koepelkerk, Renswoude. Texte en anglais, français et allemand. Durée 44’52’’

Avec le quatrième livre de madrigaux nous entrons dans le cœur de l’œuvre de Gesualdo. Les trois derniers livres sont les plus personnels et les plus connus. Le quatrième est le plus enregistré. La Venexianna en a donné en 2000 un enregistrement qui fait référence. The Kassiopeia Quintet a bien des atouts dont la connaissance parfaite des livres précédents n’est pas le moindre. Ce sont ces interprètes qui arrivent le mieux à nous faire percevoir l’originalité de ce livre. Très admiratif de Luzzascho Luzzaschi, qui lui-même le tenait en grande estime, Gesualdo a cherché, non pas à imiter son modèle comme il a été dit, mais à s’approprier la science de ce maître du madrigal maniériste et virtuose. C’est donc le livre de madrigal le plus souple et le plus séduisant de Gesualdo. Celui dans lequel les figures élégantes et moelleuses sont les plus présentes. Mais là ou joue de la beauté des voix, de la subtilité des nuances et du phrasé le Quintet Kassiopeia va plus loin. Dans Questa crudela par exemple il est frappant de constater combien The Kassiopeia Quintet joue audacieusement des chromatismes en faisant frotter les notes étrangères à l’accord afin de mieux faire sentir les affects douloureux liés au texte. Ils acceptent également de chercher des couleurs « laides» des voix, le ténor par exemple sur la reprise des mots Questa crudela, qui permettent de rendre la plainte beaucoup plus douloureuse. Une certaine assurance probablement due à l’enregistrement des livres précédents en intégrale et surtout à la pratique de ces livres en public donne aux chanteurs de Kassiopeia une liberté et une audace interprétative bien plus proches des originalités gesualdiennes. Le prince musicien reste un compositeur «différent» aimant l’expérimentation même s’il rend hommage à ses pairs comme Luzzascho Luzzaschi dans ce quatrième livre en miroir à la dédicace faite par le directeur du Concerto delle donne à Ferrare, lui aussi dans son quatrième livre. Pour goûter la subtilité des madrigaux écrits par Luzzaschi un très beau CD a été distingué par notre rédaction en 2007. Les styles de ces deux compositeurs étant si différents, on comprend combien ces madrigaux de Gesualdo sont des hommages, avec leur part d’originalité inaliénable, et non des imitations.

Voici donc un très bel enregistrement du Quatrième livre qui donne à entendre toutes les dimensions du grand compositeur de madrigaux qu’est devenu le prince Don Carlo Gesualdo à force de travail. La prise de son est excellente et permet de suivre les détails des voix, toutes très précises dans leurs attaques, toujours colorées et nuancées dans une écoute mutuelle d’une grande délicatesse.

Gesualdo madrigaliste tourmenté

Don Carlo Gesualdo (1566-1613): Madrigali libro V (1611). The Kassiopeia Quintet: Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos; Noa Frenkel, alto; Jan-Willem Schaafsma, ténor; Tido Visser, basse; Avec Luisa Tavares, mezzo-soprano et Marco van Klundert, ténor. 1 CD Globe GLO5225. Codebarre: 8 7111525 522503. Enregistré en juillet 2007 au Nederlands Hervormde Koepelkerk, Renswoude. Texte de présentation en anglais, français et allemand. Durée 56’15’’

Avec son cinquième livre de madrigaux Gesualdo semble atteindre un sommet à l’équilibre fragile. Le sixième livre sera beaucoup plus vertigineux. Avec ce livre le frère de , Giulio Cesare Monteverdi, donnait un exemple de la Seconda Prattica, dans sa réponse au très polémique Artusi. C’est en effet un livre dans lequel le texte est toujours mis au premier plan et la musique y reste sa servante tout du long. À nouveau en a gravé en 2004 une version très réussie et cette fois encore la pratique assidue de tous les livres par The Kassiopeia Quintet leur donne une tout autre proposition interprétative. Globalement les tempi sont tous sensiblement plus rapides se rapprochant du rythme parlé tout en respectant les pauses nécessaires à la ponctuation. Assurément la fréquentation attentive de cette littérature si exigeante porte ses fruits. L’acidulé des voix, leur tenue devant les dissonances les plus surprenantes, leur vélocité dans les quelques moments mélismatiques, leurs nuances profondes et leurs couleurs audacieuses, rendent justice à ce livre si étrange. On mesure le chemin parcouru en quelques années par ce Quintet qui a eu le courage de se lancer dans une intégrale bien périlleuse. Ils ont acquis une solidité, une audace bien en accord avec le style de Gesualdo, fait d’archaïsmes assumés (pas de basse continue) et d’audaces quasi expressionnistes. Ainsi le début d’Ascuigate i begli ochi est si extrême qu’il ne permet pas de dater la composition. On prend un grand plaisir à écouter comment les groupes vocaux se forment au gré des textes, se répondant, s’opposant, parfois dans une solitude superposée. Il arrive même que chaque voix semble seule au monde. Mais ce qui frappe surtout ce sont des couleurs très soutenues à certains moments comme dans O dolorosa gioia. À d’autres moments c’est un mot qui est percutant comme le mot afflige, appuyé avec audace et grande efficacité dans Languisce al fin. Les exemples sont innombrables et bien des surprises attendent l’auditeur. L’intégrale des madrigaux de Gesualdo débuté en 2004 est ici à son sommet, tant cette proposition interprétative est captivante. Difficile d’imaginer aller plus loin avec le prochain opus.

Gesualdo madrigaliste inouï

Don Carlo Gesualdo (1566-1613): Madrigali libro VI (1611). The Kassiopeia Quintet: Orlanda Velez Isidro, Mathilde Castro, sopranos; Noa Frenkel, alto; Jan-Willem Schaafsma, ténor; Tido Visser, basse; Avec Luisa Tavares, mezzo-soprano. 1 CD Globe GLO5226. Codebarre : 8 7111525 522602. Enregistré en juillet 2008 au Nederlands Hervormde Koepelkerk, Renswoude. Texte en anglais, français et allemand. Durée 66’58’’

Dès les premières notes du premier madrigal de ce Libro VI nous entrons dans un univers qui semble intemporel. Inutile de chercher des repères. Même dans les madrigaux précédents de Gesualdo. Nul doutes qu’il est allé au plus loin de ce qui lui était possible. Jamais les dissonances n’ont été si étranges, les changements de rythmes si déroutants. Les sentiments les plus opposés se jouxtent quand ils ne se superposent pas. Le voyage à travers les autres madrigaux de ce livre ne laisse aucun moment de repos. Tout dérange, interpelle, plait et fais sortir de ses références, parfois révulse. Quand un madrigal commence de manière homorythmique comme Tu piangi, o Filli mia, c’est pour mieux déboussoler par des fractures terribles au niveau rythmique qui dissolvent les voix en éclats centrifuges. L’assurance avec laquelle The Kassiopeia Quintet nous offre ces pages nous impose de nous laisser faire. Rien ne nous est permis que de fermer les yeux et de se laisser traverser par à peu près tous les sentiments, toutes les angoisses et même les rares joies de la vie. Cette musique n’est pas celle des lumières mais celle des zones les plus obscures de l’âme humaine. Le jugement est mis en suspens comme dans certaines actions hypnotiques, les voix traversent, les mots s’imposent, les rythmes surprennent et la stabilité harmonique est inconnue. Il n’est pas étonnant que Stravinsky ait été l’un des plus grands admirateurs de ces pages tant leur modernité éclate. Mais ces plaintes sans phrases font aussi penser à de la musique plus ancienne. Clément Janequin et ses Cris de Paris n’est pas loin avec des moments d’onomatopées superposées.

Cette intégrale des Madrigaux de Gesualdo se termine par une apothéose, un incendie, un feu d’artifice qui nous laisse sans voix. Un joyau baroque composé de perles aux formes les plus surprenantes, dérangeantes et maléfiques. Arrangées en bijoux, un collier oppressant ou une couronne d’épine. La maturité gagnée par les interprètes que nous suivons depuis le livre I en 2003 est sidérante. C’est véritablement une chance de pouvoir suivre l’évolution du Kassiopeia Quintet dans son appropriation de la manière de Gesualdo qui lui-même avait enrichi son style inimitable au cours des ces 6 livres de madrigaux. Que de travail et compositionnel et interprétatif pour arriver à une proposition si incontournable dans son audace! Une musique hors du temps et des modes et des interprètes engagés sans filets. Un voyage dont on revient forcément changé, presque meurtri. L’implication du compositeur et des interprètes est si douloureusement intense qu’elle exige de l’auditeur les mêmes efforts. Pour comprendre comment c’est construit ce monde chaotique de la douleur, l’écoute des livres précédents donne tout son sens à cette expérience rare. Il reste à saluer Gesualdod’avoir osé composer dans cette violence, admirer The Kassiopeia Quintetpour l‘énergie mise sans compter dans ce projet artistique et saluer bien bas le label Globe qui a cru en ce projet depuis le début, l’a initié, a permis qu’il soit mené à bien et l’a édité en totalité aujourd’hui. Il est ainsi disponible en intégrale ou chaque CD séparément au choix!

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