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Benoît Dratwicki : Grandes Journées Grétry du Centre de Musique Baroque de Versailles

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Sur l’initiative de son directeur artistique Benoît Dratwicki et en liaison avec la Fondation Bru-Zane, les prochaines Grandes journées du Centre de Musique Baroque de Versailles à l’automne prochain seront consacrées à André Ernest Modeste Grétry, musicien qui souffre depuis fort longtemps d’une image dépréciée face à son grand contemporain Gluck. L’espoir de Benoît Dratwicki est de démontrer au public que l’opéra comique ou le ballet héroïque, à la croisée des chemins entre un monde baroque qui disparaît et le monde romantique qui se met en place, sont des œuvres essentielles qui peuvent nous enrichir et que Grétry mérite d’être connu et reconnu à travers l’ensemble de son œuvre.

 

ResMusica : Dans l’interview sur le Palazzetto Bru-Zane à Venise, vous nous avez présenté la première saison de cette nouvelle fondation consacrée à la musique romantique française et il se trouve que le CMBV présente pour la saison d’automne de Grandes journées Grétry. Quel lien faut-il y voir ?
 : En fait, la saison Grétry était décidée avant que la Palazzeto ne décide de sa saison. Ce dernier a souhaité que sa première saison soit consacrée au commencement et donc Grétry, cela nous a semblé un lien naturel. Lorsque vous entendrez Andromaque, vous comprendrez. D’ailleurs, la presse italienne a noté que « les concerts iront de Venise au château de Versailles ». Mais la confusion disparaît très vite si l’on y réfléchit bien. Pour l’avenir, l’idée est que sur la fin du XVIIIe, compte tenu que ce répertoire souffre de la frilosité des organisateurs, on ne sera pas trop de deux, le CMBV et le Centre de la Musique Romantique Française pour le défendre. Il y a deux ans, Andromaque au Théâtre des Champs-Élysées, ce n’était pas donné. Elle sera donnée en version concert en novembre et l’on pourra voir à quel point c’est un ouvrage inouï. Je pense que c’est fondamental de pouvoir laisser une trace du travail effectué.

RM : Pourquoi avoir choisi Grétry, c’est une prolongation de l’exposition Marie-Antoinette ? Est-ce l’espoir que le public fasciné par cette reine ait envie de découvrir sa musique, ou une autre raison ? 
BD : Le Centre de Musique Baroque a la mission de travailler sur deux siècles de musique de 1600 à 1800, globalement sous l’Ancien Régime et donc de montrer tous les visages de cette musique en France. Donc, entre 2008 et 2009, on voit bien le grand écart, passer d’un siècle à l’autre et y revenir. On a fait Leclair en 2005 donc Louis XV, Marin Marais et Mozart en 2006, donc Louis XIV et Louis XVI, le jeune Lully, c’est presque fin Louis XIII et Louis XIV et avec Grétry on repasse sous Louis XVI et l’année prochaine Campra, donc entre Louis XIV et Louis XV. Ce qui est vraiment intéressant, car cela permet de montrer que la musique baroque française présente une grande diversité contrairement à ce que certains depuis l’étranger pourraient penser. Vous savez qu’entre les 24 violons du Roi sous Louis XIII et les symphonies au Concert Spirituel en 1780 sous Louis XVI, on est sur des choses très différentes. Et en même temps, cela permet de montrer une certaine permanence, le point commun entre les deux. Par exemple, ce qui m’intéresse beaucoup chez Grétry et dans Andromaque, c’est exactement la problématique du « néo-classicisme » du règne de Louis XVI. Il ne s’agit pas de faire une prophétie de la révolution qui arrive, mais il y a eu de vrais discours qui ont été faits, notamment sur le livret de l’opéra. Mozart dans sa correspondance écrit : « les livrets d’aujourd’hui d’opéra en France sont mauvais, les meilleurs sont les anciens et encore ils sont pas terribles ». Et vous voyez que les livrets de Quinault sont remis au goût du jour dans l’Armide de Gluck. Exactement le même livret. On reprend les Antoine Houdar de la Motte…Vous avez Dauvergne avec Enée et Lavinie, qui est à l’origine un opéra de Colas, il a refait Persée qui est un opéra de Lully, Callirhoé de Destouches…

RM : N’est ce pas un peu la même chose avec les livrets de Métastase ? 
BD : On reprend les anciennes tragédies classiques, Chimène ou le Cid de Sacchini, Andromaque de Grétry, Sémiramide de Rossini. On prend les Voltaire et les autres tragédies qu’on ose transformer en opéra, alors que jusque là c’était deux mondes différents. Et troisième chose, on traduit les opéras italiens. Donc on fait Ifigenia in Aulide de Cherubini en 1788. On prend des livrets italiens qu’on transforme en opéra français et en France, à la fin de la monarchie, il y a quand même quelque chose de génial et pathétique à la fois, de voir ces gens qui ont à la fois le culte du progrès, avec la meilleure des musiques, et qui sont comme incapables d’avoir de bons livrets. Donc on a Andromaque de Grétry (dont le livret est dû à la tragédie de Racine). Une sorte de « copier/coller », qui est aussi le reflet d’une époque. Ce qui m’intéresse dans mon métier, ce n’est pas de juger une époque mais d’y plonger et de ne pas la regarder avec dédain, ou de me « déguiser » en bergère. Il faut avoir du recul. Mon discours est plutôt de dire que si l’on fait les choses, ce n’est pas parce que c’est beau mais parce que c’est intéressant. Le beau est très subjectif. Vous me direz l’intéressant aussi. Mais rien que de se dire que la rencontre de Grétry et Racine en 1780 sur la scène de l’opéra est « intéressante », cela me passionne vraiment.

RM : Le compositeur le plus connu en France en cette fin de XVIIIe reste Gluck…
BD : L’opposition entre ces deux compositeurs du règne de Louis XVI et Marie-Antoinette est très intéressante. Grétry pour de mauvaises raisons, c’est les moutons, le hameau de la Reine, Colinette à la cour. Gluck, c’est la grande tragédie lyrique qui va inspirer Spontini et Berlioz et qui serait le premier des romantiques. Avec Grétry nous sommes au milieu de plein de problématiques diverses. Et donc dans la saison qu’on a montée avec les artistes, l’idée c’est de décliner autour de Grétry toutes les modernités de son époque. Nous avons quatre gros projets pour les grandes journées Grétry : L’Amant jaloux, Andromaque, Céphale & Procris et la Belle et la Bête [NDLR : il s’agit de l’opéra connu sous le titre de Zémire et Azor].

RM : Pourquoi le choix de L’amant jaloux parmi la trentaine d’opéras-comiques de Grétry ?
BD : Si l’on a choisi L’amant jaloux parmi une trentaine d’opéras comiques, c’est parce que le livret est le plus proche de l’esthétique de Beaumarchais. Mozart lors de son passage à Paris en 1778 a probablement été influencé par L’amant jaloux pour les Nozze di Figaro. On retrouve trois instants de L’amant jaloux dans les Nozze di Figaro. Certes, je n’oserais pas comparer les deux œuvres mais il y a une influence manifeste. Dans le cas de L’amant jaloux, il faut préciser que les décors seront restitués afin de venir enrichir le fonds patrimonial de l’Opéra royal.

RM : Et pourquoi le choix d’Andromaque pour la tragédie ?
BD : Andromaque montrera non seulement le néo-classicisme d’une époque, mais qui montrera que Grétry sait faire autre chose que des ariettes à vocalises. Andromaque, c’est du Grétry absolument inouï. Ce sera le 18 octobre au théâtre des Champs Elysées en version concert. Le Troisième projet, c’est Céphale & Procris, un ballet héroïque qui sera donné à l’Opéra Royal. La musique n’est certes pas du niveau de Rameau mais l’esthétique de cette œuvre avec une problématique de merveilleux, c’est Grétry qui donne la main à Rameau. L’idée de Céphale & Procris, c’est de montrer Grétry qui compose pour la cour de France (le mariage du Comte d’Artois) et surtout en quoi Grétry est lié à son temps.

RM : Quelle est l’originalité du quatrième projet ?
BD : La Belle et la Bête est un spectacle que l’on l’a confié à Cécile Roussat et Julien Lübeck. C’est une libre adaptation de Zémire & Azor. À la fin du XVIIIe siècle apparaît en Europe le ballet pantomime, en particulier grâce à Noverre qui est né en France et qui est parti à Stuggart et Vienne pendant un temps. C’est l’époque où l’on pense que la danse peut semer quelque chose qui soit aussi bien que la musique. Donc on créée des ballets intégralement dansés sans chant, tel que Jason, Sémiramide, Les Petits-Riens, etc. Noverre fait tout ça à l’étranger puis revient en France en 1776, et crée des ballets pour l’Académie Royale et Marie-Antoinette. Ce qui fait aussitôt scandale auprès des maîtres de ballet de l’Académie. Ce qui a pour effet de créer une guerre des ballets pantomimes. Tout le monde se met à créer des ballets, soutenus par les danseurs, dont Mlle Guimard. Toutes ces danseuses qui en ont assez de jouer les utilités dans les divertissements veulent des spectacles bien à elles, d’autant plus que le public les adule. Donc, les soirées de l’opéra auront systématiquement une tragédie lyrique et un ballet pantomime. On voit aussi une guerre des chorégraphies. C’est la défense du ballet romantique. Il y aura deux principes généraux, soit on prend des grands thèmes connus de tout le monde (Médée et Jason) et la musique s’adapte au ballet. En plus l’Académie Royale en profite et se sert du répertoire des autres, d’où d’ailleurs pour Andromaque le fait qu’il ait fallu deux ans pour la monter, car l’Académie Française s’y opposait ! Et le deuxième principe, on prend donc le répertoire des grandes tragédies, et on en fait des ballets pantomimes, comme Richard Cœur de Lion ou Le Déserteur et on en fait des ballets, sur la musique de Grétry. Et donc le thème et l’histoire reprennent jusque dans le détail l’œuvre de base, et le public comprend alors tout de suite la signification du geste. J’ai donc souhaité que l’on applique à la Belle et la Bête, le même principe, même si aujourd’hui peu de gens connaissent Zémire & Azor. Mais l’idée est qu’on ait un spectacle autour de la pantomime. Cécile Roussat et Julien Lübeck, vous les connaissez, ne vont pas faire du ballet classique, mais mêlés la danse, les arts du cirque… la pantomime. Ils vont faire un spectacle en partie à partir de la musique de Zémire & Azor, mais pas seulement comme cela se faisait à l’époque, où l’on avait des mouvements de sonates de Mozart orchestrés ou des symphonies de Haydn intégrés dans les ballets pantomimes. Ainsi on aura Grétry présent sur toutes les modernités de l’époque comme je vous l’expliquais à travers la tragédie lyrique (Andromaque), l’opéra comique (l’Amant jaloux), le ballet pantomime (la Belle et la Bête) et le ballet héroïque (Céphale & Procris). Ce sont donc, les quatre gros projets et à côté nous avons plusieurs autres concerts de musique de chambre, comme « les favoris de Marie–Antoinette » avec Sébastien d’Hérin et les Nouveaux Caractères. Il ne faut pas se fier au titre clinquant, on y trouvera différentes suites avec des chanteurs pour montrer le côté un peu tardif de Grétry, mais également des concerts de piano forte, de quatuor et trio à cordes et romances de Dauvergne à Hérold, et donc le moment où Grétry meurt en 1813.

RM : D’autres projets outre Grétry ?
BD : L’autre partie de la saison sera consacrée aux Fêtes baroques. A priori sans thème en proposant des éclairages très différents de Louis XIII à Louis XVI en complément des grandes journées. En 2009, toutefois, il y a une thématique qui s’est dessinée et décidée car le château de Versailles va consacrer une très importante exposition à Louis XIV, sur l’homme et le roi et donc le goût officiel est le goût du roi. On a décidé de construire cette année les Fêtes baroques autour de cela.

RM : Vous y reprenez donc les conclusions du colloque sur le Prince et la musique qui s’est tenu à Versailles, en 2007 ?
BD : Oui, d’ailleurs les actes du colloque sortiront à ce moment là. Parmi les concerts que l’on aura, il faut souligner pour la première fois en Europe le Boston Early Music Festival Orchestra sous la direction de Paul O’Dette et Stephen Stubbs dans un programme de Lully à Rameau. On aura pour leurs 30 ans les Arts Florissants dans un programme de Grands motets de Lully à Campra ; on aura les Talens Lyriques à la Galerie des Glaces dans les Simphonies pour les soupers du Roi. La seule version que l’on joue aujourd’hui est celle d’avant la mort de Louis XIV et il en existe une autre puisque Delalande sert à la cour de Louis XV et qui est donc plus tardive. Lionel Sequier a proposé de rééditer ces dernières avec les deux parties d’alto et avec l’orchestre Louis XV. Ce n’est pas joué tous les jours, mais tout le monde en a entendu parler. Pour le CMBV c’est un corpus emblématique. Par ailleurs on aura un récital d’orgue, un récital de clavecin d’Andreas Steier que je supplie depuis des années de venir faire un récital de pianoforte… et en fait c’est lui qui a choisi le programme du concert (Couperin, d’Anglebert…).

RM : Cadmus et Hermione ou le Bourgeois Gentilhomme à Versailles, est-ce prévu ?
BD : Non, car on est dans un processus de recréation, et non de reprise. Pour des raisons de coûts, notre objectif est d’intéresser les programmateurs à ce que nous avons créé.

RM : Pourquoi ne pas utiliser le Petit Théâtre de Marie-Antoinette pour les concerts Grétry ?
BD : Pour des raisons de coûts et de sécurité malheureusement.

RM : Peut-on pour plagier les Italiens imaginer le Palezzeto à l’Opéra Royal ?
BD : Pour les Danaïdes de Salieri, j’aimerai vraiment beaucoup…

RM : Qui sera au programme des prochaines Grandes Journées 2010 ?
BD : Campra. En 2010, notre gros projet est Le carnaval de Venise de Campra. Il n’a été donné que deux fois à la création puis la dernière fois à Aix-en-Provence en 1975.

Avec la collaboration d’Hubert Stœcklin

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Sur l’initiative de son directeur artistique Benoît Dratwicki et en liaison avec la Fondation Bru-Zane, les prochaines Grandes journées du Centre de Musique Baroque de Versailles à l’automne prochain seront consacrées à André Ernest Modeste Grétry, musicien qui souffre depuis fort longtemps d’une image dépréciée face à son grand contemporain Gluck. L’espoir de Benoît Dratwicki est de démontrer au public que l’opéra comique ou le ballet héroïque, à la croisée des chemins entre un monde baroque qui disparaît et le monde romantique qui se met en place, sont des œuvres essentielles qui peuvent nous enrichir et que Grétry mérite d’être connu et reconnu à travers l’ensemble de son œuvre.

 
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