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Laurent Cirade, violoncelliste et duelliste

Même les compositeurs les plus illustres comme Mozart se sont amusés avec la musique pour la tourner en dérision. Aussi quand il existe des musiciens talentueux qui osent, ResMusica vous en fait part en vous invitant à découvrir aujourd’hui qui a été durant 12 ans le violoncelliste de l’ensemble Le quatuor, et qui depuis 8 ans a monté son propre spectacle sous le nom de « Duel » avec son compère .

« J’ai toujours sur moi un carnet sur lequel je note des idées, des situations. »

ResMusica : Comment c’est fait la rencontre avec votre pianiste  ?

 : J’ai tout simplement organisé une audition car je savais ce que je ne voulais pas et ce à quoi j’étais prêt comme rencontre. Il faut savoir qu’en 1999, j’ai pris une année sabbatique au sein de l’ensemble «Le Quatuor» pour partir aux Etats-Unis. Là bas, j’ai fait la connaissance de Rober Joo, pianiste, avec qui nous avions monté un spectacle de performance musicale qui changeait tous les jours, donc je voulais retrouver une part de cette complicité avec un musicien très réactif et pouvant s’adapter immédiatement au travail d’une idée nouvelle avec une exigence technique irréprochable. Dés que nous nous sommes rencontrés, tout collait, ce fut «un coup de foudre» et en quelques mois le spectacle était en place. On a eu la chance de pouvoir le donner à Paris et tout de suite nous avons été programmés à Avignon, l’aventure commençait.

RM : Combien avez-vous fait de version de ce spectacle ?

LC : En fait, c’est seulement cette année que nous proposons une toute nouvelles version. Il faut tellement de temps pour chaque sketch qu’il n’est pas possible d’aménager au fur et à mesure les choses. On attend d’avoir trois ou quatre nouveaux projets pour les tester sur le public, c’est ce que nous avions fait à la Cigale l’année dernière, et il y a quinze jours on a donné la dernière qui existait donc depuis huit ans, jouée environ 800 fois.

RM : Comment élaborez-vous un nouveau sketch et combien cela vous prend de temps à tous les deux pour qu’il soit en place ?

LC : C’est à la fois un pur moment de bonheur et d’horreur. Entre le moment où on a une idée, et le moment où il va falloir tout mettre en place pour la travailler, pour qu’elle soit cohérente c’est très variable. Il faut la peaufiner et une fois sur sur scène, on peut être complètement surpris de son impact. C’est un peu comme à la fabrication d’un mur, en répétition on commence à poser des parpaings, puis on met vaguement de l’enduis et quand on arrive sur scène il faut plâtrer (rire). Il nous arrive de devoir casser des bouts pour mettre une porte ou une fenêtre et au final on n’est pas du tout avec le plan initial de l’architecte. Ensuite, il ne faut pas oublier, le lissage, la peinture, le séchage, la présentation. Parfois on peut réaliser 10 minutes en un mois et pour une autre idée qui semblait simple, il faut un mois pour deux minutes ! Cela dépend de la complexité de l’effet qui doit coller dans une idée. Tout dépend de la forme qu’on a et des idées que l’on veut développer. J’ai toujours sur moi un carnet sur lequel je note des idées, des situations et il m’arrive d’avoir une envie et le déclic s’opère et je puise dedans. Mon idée de la tronçonneuse par exemple m’est venue il y a très longtemps avant même l’existence de «Duel», mais il m’aura fallu des années pour la rendre viable et la réaliser.

RM : Ce qui est impressionnant c’est l’exigence musicale que vous vous donnez, quelle en est la limite ?

LC : En réalité c’est une des clefs de nos spectacles, quoi qu’il arrive, ne jamais déformer la musique, la respecter c’est ce qu’il y a de plus important. Tous les déplacements, les actions vis à vis du public doivent devenir presque naturels. Je n’ai jamais autant progressé depuis que j’ai dû jouer en faisant des bonds, ou en marchant, le travail de l’archet quand on joue debout est vraiment déconcertant, alors quand je me retrouve assis, c’est un vrai bonheur, je n’ai plus mal nulle part (rire). Pour apprécier le champagne, il faut avoir connu l’eau !

RM : Comment se passe les choses, êtes- vous vos propres metteurs en scène ?

LC : Non surtout pas. Nous avons un metteur en scène qui nous apporte un regard professionnel sur le développement scénique que nous ne pouvons pas gérer en étant impliqués. Agnès Boury nous accompagne depuis le début, mon expérience au sein du « Quatuor » a été aussi bénéfique pour comprendre l’importance de cette personne dans un spectacle.

RM : Quelles étaient vos motivations pour arriver dans l’ensemble Le Quatuor et vouloir créer votre propre spectacle «Duel» sans rester dans les carcans du musicien classique ?

LC : J’ai toujours été décalé, je voulais suivre un cursus sportif ou d’acteur étant enfant mais un jour j’ai rencontré le violoncelle sur ma route et ma vie a basculé, je me suis trouvé des affinités que je ne soupçonnais pas. J’ai eu la chance de rencontrer Maguy Hauchecorne qui est devenue au sens véritable ma seconde mère et qui m’a (tout) appris du violoncelle et surtout fait sortir l’artiste qui était en moi, je suis donc devenu violoncelliste plutôt par hasard. Comme j’étais plutôt feignant, je n’ai pas fait le cursus royal en passant par Le Conservatoire [NDRL : Conservatoire National Supérieur de Musique De Paris] Cependant la chance me souriait car mon sur chemin je croisais Hervé Derrien qui me forma intensément pendant 3 ans en cours privé et m’apprit toutes les ficelles du métier, il fit de moi un professionnel et très vite, j’ai fait ce qu’on appelle des «cachetons» et à 24 ans, j’ai appris qu’une audition était organisée pour cet ensemble «Le Quatuor», je les avais vu quelques mois auparavant à la télévision et j’avais adoré leurs sketches. Immédiatement j’ai eu le déclic en me disant que c’était exactement ce que j’aurais dû faire, ils ont fait passer une annonce pour aune audition, je m’y suis précipité, la magie a fonctionné, j’ai été pris et ma vie a encore complètement changée. J’ai appris la scène en direct, j’arrivais avec mon bagage classique dans ce groupe de musiciens extraordinairement dégantés et autodidactes, je leur apportais une rigueur à la structure classique qu’ils voulaient développer, eux m’ont appris à me débrider avec le chant, le théâtre, la dérision durant 12 ans. On a vécu, les «Molières», les «Victoires de la Musique», les salles pleines à craquer. Puis à 38 ans, j’ai voulu faire les choses différemment et j’ai monté mon propre spectacle.

RM : Pensez-vous que l’Internet soit un outil utile à la promotion des artistes ?

LC : Je reste mitigé sur cet espace de communication, je fais parti du monde du spectacle vivant, et l’abondance d’image me gène. Je préfère un travail de fond par le convivialité du bouche à oreille pour que le public vienne et reste assis dans une salle de spectacle. l’Internet est l’espace du «zapping» qui ne laisse pas beaucoup de temps à l’expression. Je ne fais pas confiance au compteur de visite sur les sites de référence d’image comme Youtube cela peut, en fait, très facilement être anormalement trafiqué. Je préfère de loin la fabrication d’un DVD. Nous avons pu en faire un quand nous sommes passés au Théâtre des Champs-Élysées, c’est une des meilleures cartes de visite qui soit ou encore un montage de 10 minutes de séquences du spectacle en présentation. Evidemment si nous avons pu aller jouer en Australie, c’est grâce à certaines séquences accessibles sur le net, les organisateurs nous ont appelé pour recevoir le clip et le DVD pour nous faire venir, mais pour des concerts de proximité les organisateurs veulent du vécu dans une salle et se déplacent, heureusement.

RM : Comment êtes-vous perçus par le monde des musiciens classiques ?

LC : Je suis très agréablement surpris, d’emblée ils ont aimé et continuent à aimer «Le Quatuor» et apprécient aussi «Duel» où le répertoire classique est respecté à la lettre… à la note je dirais même plus. (rire)

RM : Quels sont vos pères de référence dans la comédie de la musique classique ?

LC : Mon influence vient de trois choses ; j’ai mis du temps à comprendre mon personnage, mais c’est un mélange entre La Linea, un Rambo lourdingue et les personnages à la Jacques Tati. Je me suis nourri des sketchs du burlesque américain comme celui de Charly Chaplin et de Buster Keaton dans Lime light, il me faisait pleurer de rire quand j’avais 10 ou 15 ans. Je l’ai revu il y a peu de temps et j’ai compris qu’il faut être beaucoup plus réactif pour que le public ne décroche pas. J’ai constaté qu’il dure plus de 10 minutes et qu’il serait impossible à refaire sur scène aujourd’hui. Nous sommes maintenant et surtout le public, formaté à des réactions qui doivent se succéder beaucoup plus rapidement. Les nouvelles générations n’ont plus de patience. Le rythme d’un spectacle s’est accéléré, on doit toujours être dans la performance pour garder l’attention du public.

RM : Comment ressentez-vous votre public à l’étranger ?

LC : «Duel» est conçu pour tous les publics, car il n’y a pas un mot de prononcé, c’est, je pense, ce qui lui donne cette internationalité qui reste encrée dans la musique. J’ai pu constater que le public le plus difficile est bien le public parisien, toujours un peu blasé … peut-être par la multitude d’opportunité de spectacles qu’il peut avoir à sa disposition. En Amérique Latine, c’est du délire pur. Le public asiatique adore aussi. En Europe, les Allemands ont aussi une éducation musicale très aguerrie, et ils ont cette petite chose qui font qu’ils aiment être surpris, ils aiment la culture française et nous accueillent avec le plaisir de rire sans tabous.

RM : Si vous deviez intégrer une formation purement classique, qu’aimeriez-vous jouer ?

LC : J’ai eu la chance durant deux ans de jouer dans l’Orchestre national de France en étant dirigé par les plus grands chefs d’orchestre qui étaient invités. La seule chose que je regretterai c’est bien de ne pas avoir été musicien le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs Elysée. Etre dans la fosse d’orchestre lors de la première à Paris pour le Sacre du Printemps de Stravinsky parce que dans la musique, il y a l’avant et l’après la création du Sacre. Parce que le public en délire se battait pour savoir qui était pour ou contre le Sacre, C’est autre chose que de prendre position pour les nominés de la Star Académie ! non ?

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