Boris Tichtchenko : Symphonie dantesque, littéralement !

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Boris Tichtchenko (né en 1939) : Béatrice, cycle choréosymphonique : Symphonies Dante n° 1 à 5. Chœur de chambre des jeunes de Saint Pétersbourg (n°4). Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Yuri Kochnev (n°1), Vladimir Verbitski (n°4), Nikolai Alexeev (n°2, 3 et 5), direction. 3 CDs séparés Northern Flowers NF/PMA 9961, 9969, 9974. Codes barre : 4 607053 326963, 4 607053 328707, 4 607053 328752. Enregistré en création mondiale (sauf la n°3) en mars 1998 (n°1), mai 2001 (n°2), mars 2004 (n°4) et février 2009 (n°3 et 5) dans la Grande Salle de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg. Notice anglais et russe, avec commentaires du compositeur. Durée : 68’04, 50’53 et 73’21.

 

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Le cycle Béatrice de (orthographié Tischenko en anglais) est un chef-d’œuvre colossal par ses dimensions et son ambition, une fresque âpre et épique qui fascinera le public une fois qu’il se la sera appropriée. Ce n’est qu’une question de temps, car Béatrice est le fruit d’une vie entière de création d’un des grands compositeurs du dernier quart du XXème siècle. Un avant sa mort, Chostakovitch a dit de Tichtchenko à propos du ballet Yaroslavna : «Boris est un génie, et je suis heureux qu’il soit mon élève». A l’heure où la mondialisation fait craindre à beaucoup la standardisation des écoles musicales, Béatrice démontre la communion possible de l’universel – la Divine Comédie, le langage symphonique depuis Beethoven – avec l’héritage musical et historique de l’immense Russie lui-même incarné, concentré dans l’âme de Saint-Pétersbourg, où a toujours vécu le compositeur.

Quelques obstacles devront d’abord être vaincus. Tout d’abord, le fait que Boris Tishchenko est en 2010 un illustre inconnu en Occident (en France, on a pu l’entendre à Paris salle Cortot dans le cadre des célébrations de son soixante-dixième anniversaire). Elève probablement le plus doué de Chostakovitch, il a le grave défaut pour le public non-Russe de n’avoir été ni un dissident, ni un exilé du temps de l’Union soviétique, et qui plus est de ne pas s’être soucié de révolutionner le langage musical. Sont évoqués Wagner, Tchaïkovski, Varèse, Rautavaara, et bien sûr Chostakovitch, un procédé que l’on retrouve aussi dans l’intégrale symphonique d’Alfred Schnittke. La clarté remarquable de son orchestration, héritée de Berlioz et Chostakovitch, et le sens de la construction narrative sont magistraux. Le mode narratif se rattache aux symphonies officielles de Chostakovitch, on pense particulièrement à la Symphonie n°7 «Leningrad» et à la Symphonie n°11 «1905», mais avec un souffle plus universel.

Seconde difficulté, la durée du cycle, d’une durée de trois heures, qui écarte la possibilité d’une représentation en une seule soirée. Rien de rédhibitoire toutefois, car le cycle est divisé en cinq symphonies d’une durée variant entre 30 (n°1) et 50 minutes (n°4, le Purgatoire, avec chœur), chacune pouvant être jouée de manière autonome, ou en deux soirées (le prologue et l’Enfer, puis le lendemain le Purgatoire et le Paradis).

Troisième difficulté, sa forme de cycle «choréosymphonique», c’est-à-dire destiné à être chorégraphié. A ce jour, aucune symphonie du cycle n’a été accompagnée d’une représentation sur scène. Si un chorégraphe s’en empare, l’œuvre connaîtra qui sait un succès plus immédiat.

Enfin, le support littéraire sur lequel l’œuvre se fonde, rien moins que la Divine Comédie, toute la Divine Comédie (une première !), plus son traité Le Banquet, et d’autres œuvres. Le sujet est spectaculaire mais le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas racoleur, hors du temps et guère de nature à soulever immédiatement les foules. Selon son goût, on pourra suivre pas à pas la traversée des différents cercles de l’autre monde par Dante, ou se laisser aller à la pure ivresse sonore et dramatique. Les deux expériences pourront être valablement vécues, car Tishchenko a projeté son univers intérieur et créatif sur celui de Dante, avec une infinie intégrité mais sans la moindre concession.

L’entreprenant label russe Northern Flowers (lire notre entretien avec son directeur Yuri Serov) publie dans cette intégrale les enregistrements de création de ces œuvres – exception faite de la troisième – tous réalisés en concert avec le légendaire Philharmonique de Saint-Pétersbourg entre 1998 et 2009. Le recours à trois chefs différents et l’étalement des enregistrements sur plus de dix ans dessert l’unité de l’œuvre, mais cet inconvénient est négligeable au regard de l’importance de cette parution, et il est de toute manière largement compensé par l’intimité qui soude l’orchestre et le compositeur. Le langage de Tichtchenko est pour les musiciens d’une totale évidence. Un événement.

A savoir : Création française de la Symphonie Dante n°3 à Montpellier le 5 mars 2010.

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