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Les Folies s’en retournent en Espagne

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Toulouse. Chapelle Ste-Anne. 02-II-2010. Antonio Vivaldi (1678-1741) : « La Follia » sonate pour 2 violons et basse continue op. 1 n°12 ; Archangelo Corelli-Francesco Geminiani (1687-1762) : « Follia pour flûte à bec et cordes » (arrangement de Jean-Marc Andrieu d’après la transcription pour flûte à bec de la sonate de Corelli éditée par Walsh en 1702 et la version pour cordes de Geminiani) ; Archangelo Corelli (1653-1713) / Marin Marais (1656-1728) : « Follia pour viole de gambe et basse continue » (arrangement Flavio Losco et Etienne Mangot) ; Carl-Philipp-Emmanuel Bach (1714-1788) : « 12 variationes über die Folie d’Espagne » Wq 118, pour clavecin seul (1778) ; Thierry Huillet (né en 1961) : Création « Folies ! » commande de l’orchestre Les Passions. Les Passions, Jean-Marc Andrieu, flûtes à bec et direction

Après un concert à Montauban, puis pour une fois à Paris à la salle de l’Arsenal, revenaient à Toulouse pour un programme original autour des Folies, ces huit mesures entêtantes provenant d’une danse paysanne portugaise de la fin du Moyen-Âge, qui furent promises à un avenir des plus radieux.

En effet, depuis la fin du XVe siècle, cette petite suite d’accords servant de schéma rythmique et harmonique à des variations infinies, peut être considérée comme l’ancêtre de tous les tubes et sans aucun doute le plus durable d’entre eux. Quel autre motif peut se targuer d’avoir été constamment repris par plus de 150 compositeurs pendant plus de cinq siècles ? Et avec son complice toulousain , nous a démontré de belle manière que ce n’était pas fini.

Un concert entier consacré à ces seules «Folies d’Espagne» pouvait sembler osé, voire fastidieux, mais la virtuosité des musiciens des Passions, ainsi que l’enthousiasme du public lors des trois concerts auront prouvé que la magie opère toujours. D’ailleurs Jordi Savall a bien consacré de nombreux programmes et deux enregistrements d’anthologie («La Follia 1490-1701» en 1998 et «Altre Follie» en 2005 avec son label Aliavox) à cette petite ritournelle qui n’a rien d’une scie musicale.

Ces Folies d’Espagne se prêtent naturellement à un voyage dans le temps et l’espace puisque du XVIe siècle à la fin de l’époque baroque, elles servirent de moteur d’unification de la musique instrumentale européenne. Partout l’on pouvait improviser ensemble sur cette danse en se jouant des différences linguistiques ou de tradition musicale. Elles furent en quelque sorte à la base des fameux goûts réunis, chers aux musiciens du XVIIe siècle. Traversant le XVIIIe siècle, on les retrouve encore au XIXe siècle avec les variations orchestrales de Salieri, la «Rhapsodie espagnole» de Liszt, puis au XXe avec les «Variations sur un thème de Corelli» op 45 de Rachmaninov.

Avec ces multiples reproductions de cellules, qui se mêlent et s’entrecroisent en différentes hauteurs, cette musique est avant tout ludique et les musiciens des Passions ne s’en privent pas. Le thème obsédant est introduit par la sonate pour deux violons et basse continue du jeune Vivaldi, dont la frénésie augmente au gré des ornementations aux difficultés redoutables, que surmontent avec bonheur et Nirina Bougès. L’italien Archangelo Corelli, qui a largement popularisé ce tube, est omniprésent avec la transcription pour flûte à bec de sa célébrissime sonate op. 5 «La Follia» se mêlant avec la version pour cordes que son élève Geminiani réalisa en Angleterre. Ayant transposé les trilles corelliennes pour son propre instrument, s’inscrit pleinement dans le jeu en ajoutant une dimension pastorale et poétique à cet exercice virtuose.

Corelli revient dans un match France-Italie où le violoniste et le gambiste Étienne Mangot se sont amusés à croiser son opus 5 avec les «Couplets de folies» de Marin Marais, issus du 2e livres de pièces de violes. Violon et viole de gambe alternent les variations passant insensiblement du mode majeur au mineur dans un esprit de tragi-comédie shakespearienne.

Souvent cachée derrière son clavecin avec lequel elle assure magistralement le continuo, la discrète a pu donner la pleine mesure de son talent avec une étonnante série de 12 variations sur le thème de la soirée pour clavecin solo de Carl Philipp Emmanuel Bach. En 1778, le fils préféré de son illustre père tire un trait sur le passé en ouvrant la voie à Beethoven. Introduisant les appogiatures, il fait du neuf avec de l’ancien lorsque son clavecin appelle le piano forte et qu’il prend des libertés en avance sur le langage musical de son temps.

Cette riche soirée s’achevait avec la très attendue création de «Folies !», qui lui avait été commandée par Les Passions. Assurant une continuité de ce motif pour le XXIe siècle, le compositeur toulousain s’est amusé à casser les codes et les rythmes en adaptant une écriture d’aujourd’hui pour des instruments baroques. Quitte à remonter le temps, il a choisi de commencer par un explosif Big Bang en clin d’œil à l’étonnant chaos de Jean-Ferry Rebel, qui entamait sa suite «Les Éléments» en 1737 avec aussi un regard dérisoire sur les codes de la musique contemporaine. Laissant une large liberté d’improvisation aux instrumentistes où chacun s’exprime à la façon d’un set de jazz, Thierry Huillet démontre que les baroqueux peuvent aussi jouer de façon déjantée. Le thème s’entrelace jusqu’à deux flûtes jouées simultanément par le maître des lieux avant de voyager du côté de l’Espagne avec des rythmes de flamenco, puis de traverser l’Atlantique avec le mouvement du tango et des sonorités évoquant la guitare électrique et le swing avec des pizzicati mélodiques. «Dans baroque, il y a rock…», s’amuse le compositeur. Respectant une certaine esthétique baroque assortie d’humour, Thierry Huillet revient aux sources par une fugue jubilatoire aux fortes couleurs hispaniques.

Ce brillant exercice de style fait penser à son aîné Alfred Schnittke, qui quelques décennies plus tôt, avait revisité les terres baroques en composant un concerto grosso ainsi que les fantaisies Quasi una sonata et Moz-Art à la Haydn pour son ami le violoniste Gidon Kremer. Après un long périple de Venise à Londres, en passant par Berlin et Paris, le compositeur toulousain ramène la Follia dans sa péninsule natale. Le public ne s’y est pas trompé en exprimant chaleureusement son enthousiasme au compositeur comme aux interprètes, tous heureux de cette création.

Crédit photographique : © Alain Huc de Vaubert

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Toulouse. Chapelle Ste-Anne. 02-II-2010. Antonio Vivaldi (1678-1741) : « La Follia » sonate pour 2 violons et basse continue op. 1 n°12 ; Archangelo Corelli-Francesco Geminiani (1687-1762) : « Follia pour flûte à bec et cordes » (arrangement de Jean-Marc Andrieu d’après la transcription pour flûte à bec de la sonate de Corelli éditée par Walsh en 1702 et la version pour cordes de Geminiani) ; Archangelo Corelli (1653-1713) / Marin Marais (1656-1728) : « Follia pour viole de gambe et basse continue » (arrangement Flavio Losco et Etienne Mangot) ; Carl-Philipp-Emmanuel Bach (1714-1788) : « 12 variationes über die Folie d’Espagne » Wq 118, pour clavecin seul (1778) ; Thierry Huillet (né en 1961) : Création « Folies ! » commande de l’orchestre Les Passions. Les Passions, Jean-Marc Andrieu, flûtes à bec et direction

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