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Michèle Moreau, Directrice de Didier Jeunesse

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Michèle Moreau, directrice de Didier Jeunesse, a bâti en vingt ans une collection de livres-disques pour le jeune public dont le fleuron est les Comptines du monde. Parce que les livres pour enfants sont une affaire trop sérieuse pour la laisser à des éditeurs, ResMusica a rencontré cette militante de la reconnaissance des langues mésestimées, et défenseure des répertoires de comptines de toutes les cultures.

 

ResMusica : Ce qui étonne dans vos livres-disques des Comptines du monde, c’est le luxe du grand format et le soin porté aux illustrations pour des répertoires rares. Vos livres s’adressent-ils vraiment aux enfants?
: Ce qui est de qualité touche tout le monde, sans a priori. Il est essentiel pour moi que les parents soient émerveillés, car alors ils transmettront leur émotion à leurs enfants. Ce qui est vrai pour la musique classique l’est aussi pour les comptines du monde.

RM : Vous valorisez les langues, que ce soit par le graphisme, la reproduction du texte original et de sa traduction, alors que, à quelques exceptions près, comme l’espagnol, les langues des comptines ne sont pas parlées en dehors de leur communauté d’origine.
MM : Quand j’ai rejoint Didier il y a vingt ans, c’était une maison d’édition exclusivement scolaire et j’ai moi-même commencé comme éditrice scolaire. La reconnaissance des langues, c’est le lien avec cette origine. Ma première réalisation de livres-disques bilingues est notre collection «Les petits cousins». L’idée de cette collection est d’offrir aux enfants des comptines en correspondance : chaque livre associe des comptines similaires dans la langue d’origine et dans la langue à apprendre. Cela leur permet d’entrer plus facilement dans l’autre culture, en partant de chansons qui leur sont déjà familières.

RM : Cette collection ne s’aventure pas au-delà des langues enseignées traditionnellement à l’école, l’anglais, l’espagnol, l’allemand et l’italien.
MM : Ce sont effectivement les limites de cette collection. Je voulais faire un volume sur l’arabe, mais il n’y a pas suffisamment de marché scolaire. On ne reconnaît pas aux enfants d’origine maghrébine leur bilinguisme. Il a fallu réfléchir à un autre cadre. Les frontières d’aujourd’hui n’ont pas grand rapport avec celles des bassins culturels, là où se côtoient et où se forment les consciences collectives. Tout cela a donné naissance au premier livre des «Comptines du monde», A l’ombre de l’olivier, avec des comptines en arabe et en berbère.

RM : Il y avait un marché pour des comptines chantées en arabe et en berbère?
MM : Notre propos était plus militant. Le choix d’un livre de grand format, luxueux, de la reproduction des textes originaux, c’était notre réponse à cette absence de reconnaissance dans le monde scolaire. J’avais senti qu’il y avait un intérêt de la part des associations, comme ACCES, le FASILD, et qu’il était précieux de réunir des comptines de toutes les langues parlées du Maghreb.

RM : Vous faites effectivement fi des frontières. A l’ombre de l’olivier réunit les trois pays du Maghreb, les Comptines du jardin d’Eden juxtaposent le yiddish, l’hébreu et l’arabe, et dans les Comptines de miel et de pistache, le dernier paru, vous n’hésitez pas à associer les comptines grecques, turques, kurdes et arméniennes !
MM : Je reste dans ma candeur, je ne suis pas universitaire. Lors de la préparation d’un nouveau volume, je demande seulement aux personnes chargées du collectage d’identifier les chansons les plus importantes dans la mémoire collective, celles que chacun garde en mémoire. C’est cela qui permet de reconstituer un répertoire passionnant.

RM : Et votre travail est apprécié par les populations dont les comptines sont ainsi reproduites ?
MM : Oui, nous avons beaucoup d’échos positifs dans les communautés, à travers le travail des professionnels de la petite enfance dans les milieux défavorisés. Les parents se retrouvent dans ces disques, ils sont séduits par l’objet. Que le texte soit repris dans un livre, c’est rendre hommage à leur culture, c’est le plus grand honneur qu’on puisse leur faire. C’est le cas pour l’Afrique par exemple, où nous avons reproduit des langues qui n’existent quasiment pas à l’écrit. Et ça plaît aussi en dehors des communautés, puisque nous en avons vendu plus de 100. 000 exemplaires des Comptines et berceuses du baobab! Le disque des Comptines et berceuses des rizières a été reçu différemment, au-delà des communautés proprement dites, par les parents qui ont adopté des enfants asiatiques.

RM : Ces livres-disques sont-ils un moyen de sauvegarder un patrimoine qui disparaît ?
MM : Oui, c’est certain. Avec l’arrivée de la télévision dans les années 60, il y a eu une baisse de la transmission de ce répertoire traditionnel, dans le monde entier, y compris en France. Cela a créé un besoin de créer du matériel scolaire pour les instituteurs et les parents à partir des années 70.

RM : Votre enfance en chansons nourrit votre travail de directrice d’aujourd’hui ?
MM : J’ai grandi au milieu des chansons et des comptines. Mes parents n’étaient ni des lettrés ni des musiciens, mais on chantait dans les fêtes, dans la cour de l’école, en voiture. Mon père chantait des comptines coquines Cunégonde veux –tu du fromage…, ma mère et ma grand-mère me chantaient La légende de Saint-Nicolas, une chanson que nous connaissons dans les pays de la Loire, et qui vient de l’Est de la France. J’adorais tout particulièrement les chansons, les complaintes tragiques, qui chantent les amours malheureux : Dans les prisons de Nantes, la Claire Fontaine, etc. C’est la vie, la mort, la sexualité.
J’avais un bébé d’un an à mes débuts chez Didier lorsque j’ai eu la chance qu’on me confie un projet pédagogique autour des comptines : Les Petits Lascars. Je n’étais pas mélomane alors je me suis inscrite à une chorale, puis j’ai pris des cours de chant lyrique. C’était plus que de l’intérêt pour la musique, c’est devenu une évidence incontestable.

RM : est votre arrangeur pour tous les disques de Comptines du monde, ses choix d’instrumentation apportent un relief sans trahir les chants originels.
MM : Oui, Jean-Christophe trouve un équilibre, extraordinaire, il s’imprègne de chaque univers, va chercher les musiciens… mais je ne peux pas parler aussi bien de son travail que lui !

RM : Après l’exotisme des comptines du monde entier, vous vous êtes ouverts au répertoire des régions de France, avec les Comptines et berceuses de Bretagne. Est-ce que l’approche a été différente ?
MM : Pour l’interprétation, on a eu recours à deux grandes voix de la Bretagne, Annie Ebrel et Yann-Fañch Kemener, ainsi qu’à de très nombreux interprètes, et on va procéder de la même manière pour d’autres régions, avec la Corse, l’Est de la France, Pays Basque et Landes…

RM : Votre série Contes musicaux fait se côtoyer les grands classiques, comme Pierre et le loup avec des créations originales comme Guingamor ou Swing Café. Quel est le fil conducteur entre ces ouvrages ?
MM : Ce sont des coups de cœur personnels et des rencontres entre des musiciens, des écrivains et des narrateurs. Pour Guingamor j’avais entendu l’ensemble Obsidienne en concert, et je connaissais une petite fille qui se passionnait pour le Moyen-Age. La flûte enchantée présente un scénario bien compliqué, j’ai voulu que l’histoire soit racontée comme un conte. Enfant, je dévorais les recueils de contes, mais ce n’est qu’à l’âge adulte, il y a quelques années que j’ai découvert, au cours de festivals et de spectacles, l’univers fascinant des conteurs d’aujourd’hui, et j’ai eu le coup de foudre pour ces artistes qui font voyager par la parole. De la chanson aux contes, le chemin est étroit, je suis heureuse de témoigner de la vitalité de ces genres littéraires.

RM : Deux titres sont consacrés à un compositeur : Monsieur Satie, l’homme qui avait un petit piano dans la tête, et Monsieur Chopin ou le voyage de la note bleue. Pourquoi ces deux là ?
MM : J’avais vu mes filles jouer du Satie avec tant de plaisir ! Elles sont retournées au conservatoire grâce à lui ! Mes filles adoraient les Gymnopédies, et la visite de la maison Erik Satie à Honfleur m’a décidée à proposer un récit poétique, farfelu, à l’image du compositeur. Pour Chopin, c’était le rêve de Carl Norac, l’auteur du texte de Monsieur Satie.

RM : On voit apparaître des stars, comme Natalie Dessay, est-ce qu’elles s’intègrent bien à l’esprit de votre collection?
MM : Natalie Dessay s’est inscrite en amont du projet. Nous lui avons fait la proposition de conter La boite à joujoux à un bon moment de sa carrière, alors qu’elle avait une forte envie d’aller vers le jeune public. C’est parce qu’elle avait ce désir qu’elle a souhaité continuer avec La petite sirène, et s’engager dans une collaboration suivie avec nous.

RM : Vous développez aussi des activités de spectacle autour de vos livres-disques, dont votre site se fait l’écho. C’est une volonté de développer une offre complète ?
MM : Mon objet premier c’est le livre-disque, et je n’ai pas les moyens de produire des spectacles, mais il y a des suites inéluctables. Pour Monsieur Chopin, j’ai choisi Shani Diluka, une pianiste qui avait envie d’aller plus loin sur scène. Pour Ménagerimes, je savais que Jacques Haurogné en ferait un spectacle. Il arrive à accrocher un jeune public de trois ans sur les poèmes de Joël Sadeler !

RM : Vous êtes parfois vous-même auteure des textes.
MM : Oui dans la collection Polichinelle, je suis auteure de livrets d’opéra. Dans L’est où l’doudou d’Lulu ?, Alex Grillo associe musique concrète et récitatifs d’opéra ! Il est difficile de le percevoir, mais ces livres simples pour le très jeune public sont de la vraie dentelle, avec un travail préparatoire et des séances d’enregistrements plus longs que pour des plus grandes formes.

RM : En vingt ans, avez-vous vu le monde de l’édition pour la jeunesse changer ?
MM : Il y a aujourd’hui une vraie lame de fond qui pousse les artistes vers le jeune public, et c’est fondamental car c’est notre public de demain. Il reste que l’approche de la musique est encore élitiste en France.

Mise à jour : janvier 2011

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