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Gautier Capuçon, violoncelliste

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Notre dossier : Cordes et archet

 

ResMusica : Parlez nous de Don Quichotte. Combien de temps mettez-vous pour apprendre un concerto comme celui-ci ?
 : C’est très différent suivant les pièces, si je les ai beaucoup jouées, si je les ai jouées il y a longtemps ou si c’est une nouvelle pièce que je dois apprendre. J’ai énormément travaillé quand j’étais jeune. Pendant toutes les années de conservatoire, c’était au minimum huit heures de violoncelle par jour. C’est ce travail qui est primordial toute la vie. C’est comme une maison, si elle n’a pas de bonnes fondations, un jour ou l’autre, elle s’écroule. Aujourd’hui, le travail est très différent parce que je voyage beaucoup. Maintenant, c’est sur la partition que je travaille le plus. On a toujours besoin de travailler pour avancer. On n’a jamais fini d’améliorer un son, de chercher encore plus loin. C’est la découverte perpétuelle. On cherche vraiment toute une vie et une vie de musicien ne suffit même pas. C’est difficile de dire combien d’heures. Don Quichotte pour moi, c’est une des plus belles œuvres. J’adore Strauss et toute sa musique. Pour moi, la mort de Don Quichotte est la plus belle page de musique, la plus belle chose jamais écrite pour violoncelle. La phrase de la fin est probablement la phrase la plus sensuelle, avec le plus de sentiments et d’intensité. C’est vraiment magique.

RM : Justement quand vous jouez, vous transmettez énormément d’émotions…
GC : Pour moi, c’est ce qu’il y a d’important dans la musique. On raconte une histoire et cette histoire, on la partage. La musique est vivante et c’est cela qui m’importe le plus. On transmet un message, on raconte l’histoire qu’un compositeur a écrit, on essaie d’être le plus proche de ce qu’il a écrit. C’est vraiment le partage qui est important.

RM : Commencez-vous votre journée en jouant du violoncelle ?
GC : Pas toujours ! Il y a des journées où on voyage le matin. L’après-midi, on se repose un peu et ensuite, le soir, on travaille. Non, je ne commence pas toujours mes journées avec le violoncelle.

RM : Êtes-vous arrivé à la musique parce que votre frère Renaud jouait du violon ?
GC : Non. Je suis arrivé à la musique parce que mes parents m’ont donné un violoncelle. Mes parents n’étaient pas musiciens. On est trois dans la famille. J’ai une sœur aînée qui a dix ans de plus que moi et mon frère Renaud a cinq ans de plus que moi. Nos parents nous ont tous les trois fait faire de la musique. C’est comme cela qu’un jour, quand j’avais quatre ans, ils m’ont donné un violon, mais j’ai détesté çà. Alors ils m’ont donné un violoncelle et là, j’ai tout de suite eu un grand coup de foudre. C’est une rencontre différente. On parlait de sensualité tout à l’heure mais rien que la position avec le violoncelle, on enlace le violoncelle.

RM : C’est un peu comme une femme ?
GC : Absolument, c’est deux corps qui ne font plus qu’un. Voilà, déjà à quatre ans et demi, ça m’a plu tout de suite! (rires)

RM : Avez-vous suivi une scolarité normale ?
GC : Jusqu’à quatorze ans, je pense que oui. Après, j’ai suivi l’école par correspondance, ce qui me permettait de faire mes huit heures de violoncelle et plus. Ensuite, une fois que j’avais fini le violoncelle, je faisais les cours le soir et j’étais frais le matin pour travailler le violoncelle.

RM : Avez-vous eu une adolescence où vous pouviez sortir, avoir des copains ?
GC : Pas forcément sortir énormément mais je n’ai pas fait de crise d’adolescence. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été frustré de quoi que ce soi. J’étais vraiment dans le travail. Depuis l’âge de quinze ans, j’habite tout seul. J’habitais seul à Paris à quinze ans. Mes parents étaient toujours à Chambéry. Les gens souvent pensent : «oh, un garçon de quinze ans, tout seul, ça devait être n’importe quoi !» Moi non, j’étais vraiment sérieux. Je travaillais beaucoup.

RM : Vous flirtiez avec votre violoncelle…
GC : Toute la journée, alors le soir j’étais fatigué ! (il rit)

RM : Vous avez joué avec les plus grands chefs d’orchestre comme Claudio Abbado, Charles Dutoit, Daniele Gatti, Louis Langrée, Sir Neville Marriner, Kent Nagano, Seiji Ozawa, y en a-t-il avec qui vous aimeriez particulièrement jouer ?
GC : Tous ! J’ai un grand bonheur de retrouver deux immenses musiciens : Emmanuel (ndlr : Krivine) avec qui je joue ce soir et Charles Dutoit qui est également un très grand ami. La dernière fois que j’ai joué le Don Quichotte, c’était avec lui, au Japon. Je joue aussi souvent avec Semyon Bychkov et Valery Gergiev. Ce sont des chefs que j’aime aussi vraiment énormément.

RM : Vous est-il arrivé de jouer avec des chefs d’orchestre avec qui cela se passait moins bien ? 
GC : Oui, ça m’est arrivé ! J’ai eu deux ou trois expériences pas très bonnes. Cela peut arriver comme pour tout contact humain. Ce sont des expériences que je ne reproduirai pas. La musique est quelque chose de tellement magique, tellement sincère. Je n’ai pas envie de partager cela avec quelqu’un avec qui je n’aurais pas envie de discuter cinq minutes. La vie, c’est comme cela, on ne peut pas s’entendre avec tout le monde.

RM : Et en musique de chambre ? 
GC : C’est pareil. Avec Renaud, maintenant, on joue un petit peu moins ensemble. On a joué beaucoup les douze dernières années, vraiment énormément, ce qui était aussi merveilleux.

RM : On vous sentait très complices…
GC : Oui !

RM : On n’avait l’impression que vous n’aviez pas besoin de parler…
GC : Mais on n’a toujours pas besoin de parler. Maintenant, on a atteint un stade où, pour l’équilibre de notre duo, c’est mieux de jouer un peu moins ensemble. On a des personnalités très différentes, c’est important que nous aussi, nous puissions nous développer chacun de notre côté pour mieux s’enrichir après.

RM : Vous jouez des compositeurs contemporains comme Henri Dutilleux. Pourquoi à votre avis n’entend-on pas plus de musique contemporaine dans les salles ?
GC : C’est une immense chance et c’est très important en tant qu’interprète de pouvoir travailler avec les compositeurs qui sont vivants, ceux qui nous entourent. Henri Dutilleux est pour moi un des plus grands compositeurs. Sa musique fait partie du grand répertoire. Je pense qu’il faut savoir amener de façon intelligente la musique contemporaine au public. Il faut que le public fasse confiance. Il ne faut pas que le public ait peur d’entendre une œuvre nouvelle ou un langage qu’il connaît moins. Il y a des organisateurs de concerts qui font cela très bien, qui mélangent les œuvres plus rassurantes avec des œuvres moins connues.

RM : Est-ce vous qui choisissez ce que vous allez jouer ?
GC : Maintenant j’ai la chance de pouvoir vraiment choisir les pièces que j’ai envie de jouer. Mais bien sûr, on se concerte aussi. Par exemple, avec Emmanuel, avec les chefs dont je parlais tout à l’heure, on en parle ensemble, on se dit : «Ok, qu’est ce qu’on joue maintenant ?» C’est très agréable.

RM : Pensez-vous qu’il faut dépoussiérer les salles de musique classique ?
GC : Il est vrai que le public n’est pas jeune. Mais il ne l’était pas il y a cinquante ans non plus. Je ne pense pas qu’il y ait moins de public qu’avant. Maintenant effectivement, il faut faire des choses pour les jeunes, pour les petits, pour les parents aussi. Il faut aller à la rencontre de ces jeunes. Je crois qu’il y a de plus en plus de choses qui sont faites. Il y a par exemple des répétitions qui sont ouvertes. C’est bien et c’est très important pour ramener ces jeunes à la découverte de la musique classique, à la découverte de la Musique.

RM : Et que pensez-vous des solistes qui font du «cross-over» comme David Garrett qui joue en musique de chambre justement avec vous l’an dernier et donne aussi des concerts «cross-over» qui soulève les foules?
GC : En Allemagne, où il est une grande star, où il fait ses concerts avec 20000 personnes, je constate que dans les quelques concerts que j’ai faits avec lui, effectivement, le public est très différent. C’est un public jeune. C’est un public qui ne connaît pas du tout la musique classique. N’est-ce pas aussi un moyen d’amener ces jeunes, d’une façon différente, à la musique classique ? Ses fans vont aller l’entendre aussi, s’il joue le Concerto de Brahms. Je ne dis pas que c’est la solution et qu’il ne faut faire que du «cross-over». Je ne sais pas s’ils viendront si on ne leur présente que le Concerto de Brahms. En même temps, ce qu’il fait est bien puisqu’il fait découvrir d’autres choses.

RM : Et quand vous entendez le public qui applaudit entre les mouvements ?
GC : Ça dépend du contexte : si c’est après un mouvement lent, ou si c’est après un mouvement rapide, par exemple, un scherzo. A l’époque de Mozart, à la création d’une œuvre, si on n’applaudissait pas après le mouvement rapide ou après le premier mouvement, c’était un échec terrible. Il y a certaines œuvres ou certains mouvements qui appellent juste après, un applaudissement. Là, ça ne me dérange pas. Mais si le mouvement appelle, juste après, un silence oui là, ça me gêne !

RM : Quel est le public idéal ?
GC : C’est un public qui va vivre la musique et partager la musique avec vous. C’est un public où il y a vraiment un contact qui se crée. Cette musique, ces choses qu’on partage, c’est tellement intime, c’est tellement sensuel quand on est sur scène. Quand il y a ce contact là, c’est sublime.

RM : Et la salle idéale ?
GC : Pour moi une des plus belles salles, c’est le Musikverein à Vienne où il y a une atmosphère, une âme. La nouvelle salle du Mariinsky à Saint-Petersbourg, c’est probablement une des plus belles acoustiques au monde. C’est exceptionnel. J’ai été encore là-bas il y a deux semaines pour les nuits blanches. Il y a des salles sublimes, au Japon par exemple, ou la salle de Lucerne. Puis, il y a d’autres salles où peut-être l’acoustique n’est pas forcément la meilleure mais où il y a une âme particulière. Par exemple, le Théatre des Champs-Elysées. Chaque salle a ses avantages et ses défauts, comme chaque personne. On a des contacts aussi particuliers avec certaines salles.

RM : Pouvez-vous nous parler de vos projets ?
GC : Il y a beaucoup de projets, beaucoup de concerts. Je me réjouis de jouer avec Bernard Haitink avec qui je n’ai jamais joué. Il y a beaucoup de concerts aux Etats-Unis, l’année prochaine. San Francisco, Los Angeles, Washington, des tournées aussi. Je vais retrouver les chefs dont on a parlés et mes amis comme Martha Argerich et Jean-Yves Thibaudet, ou en récital l’année prochaine, Gabriela Montero… des immenses artistes et vraiment aussi des amis avec lesquels j’ai un immense bonheur de partager la vie. Le Festival de Verbier aussi, le Festival de Lugano, le Festival de Salzbourg.

RM : Vous êtes marié, père d’une petite fille de 10 mois. Si plus tard, elle se montre douée pour jouer un instrument de musique, quelle attitude adopteriez-vous en tant que parents par rapport à votre expérience personnelle ?
GC : Je voudrais qu’elle fasse de la musique pour son éducation et son équilibre aussi. C’est vraiment important. Et après, si elle veut faire autre chose, elle sera libre de faire tout ce qui lui fera plaisir. Mais au départ, on lui fera faire de la musique parce que c’est important pour développer tous les sens. Pouvoir jouer d’un instrument, c’est une grande chance. C’est quelque chose d’exceptionnel.

RM : Avez-vous le temps de la voir grandir ?
GC : J’essaie de prendre de plus en plus de temps, oui. J’ai pris un mois de vacances à Noël, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. Cet été, je vais prendre beaucoup de temps aussi. Je vais commencer à réduire un peu les concerts. On ne se rend pas compte à quel point le temps passe vite. Je n’ai pas envie de manquer cela.

RM : Quel est le plus beau cadeau que la musique vous ait fait ?
GC : Ma fille !

RM : Parce que votre épouse est musicienne…
GC : Exactement !

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