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Sir Charles Mackerras (1925-2010), aux sources de la musique

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Sir a profondément marqué le XXe siècle musical. Mozartien d’exception, il nous a également (surtout ?) révélé . Il fut le premier à jouer et enregistrer Jenůfa dans sa version «authentique», à dégraisser Mozart (longtemps avant le retour aux instruments d’époque) et remettait inlassablement sur le métier ses œuvres de prédilection. Plus d’une soixantaine d’années de concerts, d’enregistrements et de tournées n’ont pas émoussé l’enthousiasme de ce chef d’exception pour la musique qu’il aimait.

Né de parents australiens à New York le 17 novembre 1925, n’a que deux ans lorsque sa famille quitte les Etats-Unis pour Sidney. Là, entouré de ses quatre frères et deux sœurs, le jeune garçon se met entre autres au violon et à la flûte mais, une fois ses études secondaires terminées, c’est le hautbois, le piano et la composition qu’il étudie au New South Wales State Conservatorium of Music (devenu depuis le Sydney Conservatorium of Music). En 1947, après avoir joué comme hautboïste dans le Sidney Symphony Orchestra, il s’établit au Royaume-Uni pour rejoindre l’orchestre du Sadler’s Wells Theatre, dans le district londonien d’Islington. Il obtient alors une bourse du British Council pour aller étudier la direction d’orchestre à Prague auprès de Václav Talích (1883-1961), champion de Dvořák ou de Suk, ami et interprète de choix de Martinů. Nous sommes juste avant le Coup de Prague (les fameux Ùnor 1848 [février 1948]) qui verra la Tchécoslovaquie basculer dans le totalitarisme. Cette période est sans conteste décisive pour la suite la carrière du jeune musicien, qui tombe littéralement amoureux de la musique tchèque. Talich qui, depuis qu’il avait été nommé administrateur du Théâtre national de Prague (1935), s’était battu pour incorporer les opéras de Janáček au répertoire courant de la maison, lui aura transmis les secrets de la musique tchèque, souvent considérée comme propriété des musiciens locaux. De retour au Sadler’s Theâtre –en tant que chef, cette fois- Mackerras dirige la première représentation de Katia Kabanová au Royaume-Uni. Il est le premier, depuis la musicographe Rosa Newmarch (1857-1940), à tenter d’introduire la musique du compositeur morave outre-Manche. Malheureusement, la production ne remporte pas le succès escompté.

De 1954 à 1956, il est directeur musical du BBC Concert Orchestra. Pionnier de la recherche d’authenticité dans l’interprétation musicale, le bicentenaire de la mort de Haendel (1959) lui donne l’occasion d’enregistrer la Music for the Royal Fireworks dans sa version «originale» avec 62 instrumentistes à vents et 9 percussionnistes. En 1965, il dirige au Sadler’s Theatre des Nozze di Figaro remarquées et dans la foulée, publie dans la revue Opera un article intitulé : What Mozart Really Meant [Ce que Mozart voulait vraiment dire]. Il s’y explique sur les changements qu’il opère dans l’œuvre : réorganisation de l’acte III (il place Dove sono i bei momenti avant le sextuor), révisions des airs de Marcellina et Basilio dans l’acte IV, ajout d’ornements et, surtout, travail important sur l’articulation. Bien avant tout le monde, il aura eu l’idée de revenir aux sources (manuscrits ou facsimile) pour débarrasser les partitions «anciennes» de leur épais vernis romantique. Dans ce répertoire, il ne cachait pas, ces dernières années, préférer les premiers essais d’Harnoncourt ou Hogwood aux versions polies et routinières d’aujourd’hui.

De 1965 à 1969, on retrouve Mackerras en Allemagne en tant que directeur musical de la Hamburgische Staatsoper. De retour en Angleterre, il assume le même poste à l’English National Opera de 1970 à 1977. Durant cette même période, il effectue ses débuts au Metropolitan Opera de New York (dans Orfeo ed Euridice de Gluck) et inaugure, par un concert en compagnie de Birgit Nilsson, le futuriste Sydney Opera House en présence d’Elisabeth II (1973). L’année suivante, la reine le fait Commander of the Order of the British Empire. 1979 le voit élevé au rang de chevalier. En 1980, il est le premier chef non-britannique à diriger le BBC Symphony Orchestra à l’occasion de la fameuse Last Night of the Proms. Entre 1987 et 1992, en tant que directeur musical du Welsh National Opera, il dirige des opéras de Janáček encensés par la critique anglaise –opéras qu’il avait d’enregistré avec une finesse incomparable à la tête de la Philharmonie de Vienne une décennie auparavant (Decca). En 1991, à l’occasion de la réouverture du Stavovské divaldo [Théâtre des Etats] de Prague, Sir Charles dirige Don Giovanni à l’endroit même où Mozart avait créé l’œuvre en 1787.

Dans les années 1990, ses activités continuent de s’enchaîner. Il devient chef invité principal du Scottish Chamber Orchestra (1992-1995), du Royal Philaharmonic Orchestra et du San Fransisco Opera (1993-1996). De 1998 à 2001, il est directeur musical de l’Orchestra of St. Luke’s. En 2004, il est également chef invité principal du Philharmonia Orchestra et de la Česká filharmonie [Orchestre Philharmonique Tchèque]. En 2007, c’est l’Orchestra of the Age of Enlightenment –qu’il dirige régulièrement depuis une dizaine d’années- qui le nomme chef émérite et en 2008, il est élu président d’honneur de l’Edimburgh International Festival Society. Seul Yehudi Menhuin avait été gratifié de ce titre avant lui. Mackerras y avait, c’est vrai, débuté en 1952. En 2008, il dirige le concert d’adieux d’Alfred Brendel à Vienne (enregistré par Decca) sans faire oublier leurs précédentes et prodigieuses collaborations dans Mozart (Philips). Les 25 et 29 juillet 2010, il aurait dû diriger deux concerts des BBC Proms. Les destin en aura décidé autrement puisque Mackerras s’est éteint le 14 juillet dernier, terrassé par le cancer.

De son style, on retiendra l’obsession intransigeante accordée aux détails, sans perte de souffle ou de vision à long terme pour autant. Grâce à sa connaissance de Janáček il publie, avec le musicologue John Tyrrell, l’indispensable édition critique de Jenůfa (1984) . Le seul matériel disponible jusque là comportait encore les stigmates des lourdes corrections opérées par Karel Kovařovic (1862-1920) lorsque ce dernier accepta l’œuvre pour le Théâtre national de Prague en…1916 ! En 1989, il propose au Welsh National Opera une version de Lucia di Lammermoor basée sur le facsimile de la partition autographe de Donizetti (reprise en 200 au Metropolitan Opera).

Les plus grandes voix ont chanté sous la direction de Mackerras : Birgitt Nilsson, Janet Baker, Lucia Popp, Tereza Berganza ou plus récemment Roberto Alagna, Bryn Terfel, Renée Fleming, etc. En 1968, il dirige pour la première fois -dans le rôle de Fiordiligi (Cosi fan tutte) à Covent Garden. Le nom de la chanteuse, disparue quelques mois avant lui (22 novembre 2009), restera indéfectiblement lié aux rôles qu’il lui confia dans ses légendaires gravures de Janáček –Jenůfa, Katia Kabanová et Emila Marty (Decca).

Après un premier essai en 1992 (EMI), c’est en 2006 que parait sa seconde intégrale des Symphonies de Beethoven (captée live au festival d’Edimburgh) à la tête du Scottish Chamber Orchestra pour les huit premières et du Philharmonia Orchestra pour la Symphonie n°9. Quelques heures avant de boucler ce cycle, la fille de Mackerras, Fiona, mourrait à Londres des suites d’un cancer. Le chef n’en savait encore rien au moment de monter sur le podium… En 2009, pour le cinquantenaire de la disparition de Bohuslav Martinů, il publie le premier enregistrement mondial des Trois fragments de Juliette H. 252a avec une rayonnante Magdalena Kožená dans le rôle titre (Supraphon). La presse musicale du monde entier récompense ce disque de ses plus hautes distinctions. Pour n’avoir jamais signé de contrat d’exclusivité avec aucun label, sa discogrphie est pléthorique. Decca, Deutsche Grammophon, EMI, Telarc, Philips, Hyperion, Supraphon, Chandos, Sony, Signum ou encore Linn Records (pour un double album de Symphonies de Mozart unanimement salué par la critique –2008) détiennent de précieuses bandes dont on retiendra la vivacité des tempis et cet implacable instinct de philologue. S’il a enregistré Šarka (Supraphon), on regrettera qu’il n’ait jamais gravé Les Excursions de Monsieur Brouček, chef-d’œuvre absolu de Janáček. Quoique les plus grandes phalanges l’aient invité, il dut attendre l’âge de 78 ans pour faire ses débuts avec les philharmonistes de Berlin dans un programme réunissant Mozart, Dvořak et Janáček.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces trois compositeurs ne sont toutefois pas les seuls à avoir intéressé Mackerras. Bien au contraire. Et aux côtés de Verdi, Wagner, Haendel, Purcell, Gluck, Brahms, Martinů, Gounod, Bizet, Massenet, Mahler, Elgar, R. Strauss, Berlioz ou Schubert, entre autres, figurent les opéras comiques de Gilbert et Sullivan. Sir Charles créa également des œuvres telles que Ruth de Lennox Berkeley ou Noye’s Fludde de . Si les deux hommes se brouillèrent suite à une mauvaise blague de Mackerras sur le goût de Britten pour les jeunes garçons, le chef resta un interprète de choix pour la musique du compositeur de Billy Budd.

Mackerras n’était pas forcément «facile» avec ses musiciens et chanteurs. Cependant, il regrettait souvent ses emportements. Loin des chefs «olympiens» et autres sorciers de la baguette déconnectés de la réalité au nom de leur art, Mackerras, qui vivait uniquement pour et par la musique, gardait les pieds sur terre. Il était fréquent de le voir discuter avec les musiciens durant les pauses et les entractes. A presque 85 ans, ses deux dernières gravures, consacrées à Dvořak (Symphonies n°7 et 8 (Signum Classics) et les poèmes symphoniques (Supraphon), s’imposent encore comme des références. Sir Charles ne se sera donc jamais arrêté de diriger. Il souhaitait d’ailleurs continuer jusqu’au bout de ses capacités physiques. Les berlinois l’attendaient encore pour septembre et octobre 2010. Ils n’auront que trop tardé à l’inviter… Citoyen d’honneur de la ville de Prague, il était paradoxalement considéré par certain, depuis la mort de Rafael Kubelik, en 1996, comme le dernier chef «authentiquement» tchèque ! Le bonheur qu’il prenait ostensiblement à faire de la musique permet de ne pas douter que son art lui a rendu ce qu’il lui a donné ; quoique la dette fut grande. Děkuji moc , maestro !

1 Ils travailleront encore ensemble à l’édition critique de Z mrtvého domu [De la maison des morts]. Mackerras travaillera seul ou avec d’autres musicologues sur d’autres partitions du maître de Brno.

2 Kovařovic avait demandé à Janáček de faire des changements dans sa partition, ce à quoi le compositeur répondit : «Comment pourrais-je ne pas accepter de vous des propositions d’éventuels abrègements ! Soyez sûr que j’y consentirai avec gratitude. Ce que vous jugerez opportun sera appliqué. En revanche, je vous demande d’avoir l’amabilité d’effectuer vous-même les corrections». En 1923-1924, Janáček tenta de faire annuler les «mutilations» faites par Kovařovic à Jenůfa, sans succès.

Notes

3 «Merci beaucoup», en tchèque.

Crédit photographique : © Z Chaprek

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