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Christophe Bertrand (1981-2010), compositeur

Nous apprenons avec peine le décès du compositeur à l’âge de 29 ans ce vendredi 14 septembre 2010.

Originaire de Strasbourg, diplômé du conservatoire de sa ville natale (prix de composition obtenu en 2000 dans la classe d’Ivan Fedele), le Festival Musica lui consacre la même année un concert monographique. Pensionnaire de l’Ircam (2000/2001), lauréat de plusieurs disctinctions (Gaudeamus, Académie Française, SACEM), pensionnaire à la Villa Médicis (2008/2009), ses dix années de création lui ont valu des commandes diverses de Radio-France, Musicatreize, l’Ensemble Intercontemporain, le Beethoven Festpiele Bonn, la Fondation Boucourechliev…

Le concert d’ouverture du Festival Musica le 25 septembre lui sera dédié.

ResMusica lui avait consacré un portrait lors de son entrée à la Villa Médicis.

. L’art de la perturbation

Christophe Bertrand est un jeune compositeur strasbourgeois : depuis ses débuts à Musica en 2000, cet adepte « d’une virtuosité jamais gratuite » a fait du chemin. Portrait de celui qui va partir à Rome, à la Villa Médicis, pour 18 mois, juste après la création de Vertigo.

« Je fonctionne par chocs » nous prévient d’emblée Christophe Bertrand : « Ligeti, par exemple, que j’ai découvert, adolescent, par hasard, fut une sorte de “révélation”. J’avais acheté son Concerto de chambre et c’est tout un univers musical qui s’ouvrait devant moi ». Aujourd’hui, on trouve encore les traces de cet amour pour le maître hongrois, et, plus généralement, pour les compositeurs des années 60 et 70, dans le travail de cet ancien élève d’Ivan Fedele au Conservatoire de Strasbourg : « ils ont créé une grammaire composée d’outils que les créateurs d’aujourd’hui peuvent utiliser à leur propre sauce ».

De l’importance de la virtuosité

Le centre du travail de Christophe Bertrand est à trouver dans la virtuosité, mais pas la virtuosité gratuite et démonstrative de ces pièces qui feraient passer les instrumentistes les plus doués pour des singes savants : « pour moi, c’est le moyen d’entraîner l’auditeur dans un tourbillon frénétique d’énergie… et d’impliquer celui qui est sur scène, puisque j’écris pour chaque musicien de l’orchestre comme pour un soliste, chacun ayant la plupart du temps une partie différente à jouer. Quand une partition est difficile, on n’a pas, à mon avis, la même implication physique et mentale ». Il est vrai que ses compositions, pour orchestre, ciselées à l’extrême – souvenons-nous de Mana, entendu l’année passée à Musica dans une interprétation inspirée de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg – ressemblent à une « gigantesque musique de chambre ». On pense aussi parfois à Berio poussant, dans chaque Sequenza, un instrument vers ses limites ou à Xenakis qui a réussi, « avec la musique la plus architecturée qui soit à avoir un impact direct sur l’auditeur, si bien qu’à l’écoute de certaines de ses œuvres, on se prend une violente claque ».

De la nécessité de l’énergie

De la virtuosité si chère à son cœur découle une énergie de tous les instants, sans temps morts, sans silences « tout dans mon écriture tend vers une frénésie collective et communicative, presque orgiaque… Je ne puis avoir comme “modèle” dans ce domaine que Stravinsky et son Sacre du Printemps, Varèse avec Amériques et Arcana ou Xenakis dans Jonchaies ». Pour ce faire, il utilise une harmonie « assez consonante – même si la consonance est un concept par essence subjectif – qui n’est pas tonale ». Ne parlez en effet surtout pas à Christophe Bertrand des néo-tonaux qui « s’emparent de la musique du passé pour la continuer, un peu comme ces peintres maniéristes aux lignes lourdes ! » Et de poursuivre : « toute l’histoire de la musique tend vers l’atonalité. Déjà Beethoven, dans ses derniers Quatuors entrouvrait une porte… Même si ce sont surtout Strauss et Wagner qui ont ouvert la voie au dodécaphonisme schönbergien ». De plus, malgré un passage à l’IRCAM, il demeure réfractaire à l’électronique, à une époque où elle est à la mode, puisqu’une seule de ses pièces, Dikha, l’utilise, « et encore », précise-t-il, « la partie électronique n’est qu’une simple démultiplication de la clarinette, sans réel traitement ». Il préfère composer « pour les “vrais instruments” avec de “vrais gens” derrière et pas pour des machines ».

De la maîtrise du brouillage

Ce qu’on écrit n’est pas toujours ce qu’on aime… Ainsi Christophe Bertrand est-il attiré par les musiques lentes ; il cite spontanément les Vier letzte Lieder de Strauss, certains mouvements de symphonies de Bruckner ou des groupes comme Antony and the Johnsons ou Sigur Rós, une musique planante aux résonances parfois électro’. Reste qu’il apprécie, dans son travail, ce « qui sonne » : sans doute l’héritage d’une “tradition française”, celle de Debussy ou Ravel, mais cette limpidité est « sans cesse brouillée par l’utilisation des quarts de ton qui donnent l’impression de quelque chose de légèrement faux et contrariée, notamment dans Vertigo, par une écriture dissonante en clusters. Une musique qui serait complètement continue, même si elle est très virtuose et bien architecturée, serait ennuyeuse ». Et Christophe Bertrand déteste par-dessus tout ennuyer son auditoire…

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