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Il Trovatore à Québec, la fille de la gitane

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Québec. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 23-X-2010. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Il trovatore, opéra en 4 actes sur un livret de Salvadore Cammarano. Mise en scène : Valerie Kuinka. Décors : Michael Ganio. Costumes : Malabar. Éclairages : Serge Gingras. Avec : Richard Margison, Manric ; Manon Feubel, Leonora ; John Fanning, Le Comte di Luna ; Alina Gurina, Azucena ; Alexander Savtchenko, Ferrando ; Geneviève Lévesque, Ines ; Réal Toupin, Un vieux gitan ; Keven Geddes, Un Messager ; Philippe Gendron, Ruiz. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin). Orchestre Symphonique de Québec. Direction musicale : Daniel Lipton

L’Opéra de Québec offre pour la première fois à ses nombreux mélomanes, Il Trovatore de , un ouvrage fascinant malgré une dramaturgie que d’aucuns jugent bancale ; un opéra qui se situe entre la vocalità à l’ancienne et un renouveau dramatique propre au chantre de Bussetto.

Elle fait partie de ce que la tradition nomme désormais, la «Trilogie populaire», encadré en amont par Rigoletto et suivi de La Traviata. Selon maestro Toscanini, à propos du Trouvère, «il suffit de prendre les quatre meilleurs chanteurs du monde pour faire de l’œuvre une réussite.»

Comment présenter Le Trouvère sans tomber dans le ridicule qui tue et éviter les lieux communs qui assassinent ? La mise en scène de Valerie Kuinka apparaît décevante, primaire, beaucoup trop descriptive. Elle en vient à niveler toutes les aspérités d’une œuvre complexe. Doute-t-elle vraiment de l’intelligence des spectateurs à comprendre la pièce ? Aucune zone d’ombre pour fouetter l’imaginaire dans un drame aussi noir. Pourtant, une approche dans le moule traditionnel n’est pas forcément synonyme de platitude. Malgré les difficultés inhérentes à monter l’ouvrage, l’opéra de Verdi est percutant sous différents aspects et méritait mieux. La direction d’acteurs est minimale, surtout en ce qui a trait aux deux protagonistes principaux. Les costumes, toujours stylisés de la compagnie Malabar s’allient aux éclairages de , rehaussés habilement par une projection vidéo – jolie trouvaille d’exhiber jusqu’au paroxysme, la hantise de la bohémienne – du rougeoiement des flammes du bûcher à l’enfant sacrifié d’Azucena.

Moins impétueux que le rôle l’exige mais redevable d’un style châtié, Le Manrico du ténor manque d’ardeur farouche, sinon juvénile, il se retrouve empêtré dans les habits trop grands pour lui du Trouvère. Son approche de concilier le bel canto au lyrisme du héros romantique, ne parvient pas à convaincre. La voix, au timbre peu séduisant, s’est assombrie au fil des ans et les aigus sont des épreuves de force que certains auditeurs ont partagé avec lui. Oublier le contre-ut, – il est vrai, non écrit par Verdi mais imposé par la tradition, – à la fin de «Di quella pira». Statique du début à la fin, il participe peu à l’action, un monolithe ancré sur scène dans des situations figées. Il fait face à une Leonora d’une qualité vocale exceptionnelle. La soprano n’a pas perdu de sa puissance ni de sa finesse et dès son premier air, «Tacea la notte placida», la voix est magnifique, homogène, d’une étendue égale sur tout l’ambitus, une authentique lirico spinto. Plus virtuose encore dans «Di tale amor», c’est un régal sonore, du Miserere anthologique au duo du quatrième. Quelques tensions dans les aigus ne sauraient altérer sa prestation. Elle n’a pas déçue les nombreux mélomanes présents à la première. Sans doute, pouvons-nous lui reprocher une interprétation un peu froide et une gestuelle souvent factice. On sent peu la passion qui doit la pousser au suicide, ni les tourments psychologiques, encore moins les tensions – elle, qui pourtant est convoitée par les deux frères ennemis – et sa descente en enfer semble par trop convenue. Elle bouge peu sur scène, se limitant à jouer la femme victime s’agenouillant devant son sort. Sans doute exige-t-on trop peu d’efforts physiques de sa part.

La surprise de la soirée, du moins au point de vue d’une implication renversante, vient de la mezzo-soprano Alina Gurina, une Azucena hantée par le bûcher, une vengeresse fanatisée. Véritable bête de scène, une tragédienne incandescente à chaque présence sur scène, elle varie son approche de la femme tourmentée à la mère aimante et consolatrice. S’il y a de la sorcellerie dans l’opéra, cela est dû à elle et à elle seule. La gestuelle, la fougue, tout y est. D’ordinaire, nous sommes habitués à des voix plus robustes, avec des graves plus appuyés. «Stride la vampa», requiert plus de mordant, mais son impact est tel que nous avons été impressionné par ses moyens vocaux qui ne sont peut-être pas ceux auxquels on a coutume de s’attendre et d’entendre. Aussi, préférera-t-on le très émouvant «Giorni poveri vivea». C’est elle qui tient la place centrale et toute résistance tombe devant tant d’implication et de justesse scénique. Elle donne son âme, elle est humaine. Elle vit et la flamme de ses yeux est aussi celle du bûcher. Elle fut applaudie chaudement à la fin de la soirée et mérite l’éloge qui lui fut fait.

Autre excellente surprise, le baryton John Fanning en Comte di Luna aborde le rôle avec autorité. Un véritable baryton verdien, ayant à sa disposition une voix puissante mais capable de grande noblesse. Retenons d’emblée, le trio du premier acte, «Di geloso amor», la voix est fulgurante et d’une grande tenue, toujours en accord avec l’orchestre. Très à l’aise sur scène, il parvient à faire vivre son personnage, de l’amoureux éconduit de Leonora à la haine viscérale à l’égard de Manrico.

Tous les autres personnages qui partagent la scène sont intéressants sinon corrects. La mezzo-soprano Geneviève Lévesque en Ines, possède un timbre touchant, la voix chaleureuse et réconfortante de la raison. Les ténors Keven Geddes en Messager et Philippe Gendron dans le rôle épisodique de Ruiz se tirent honorablement d’affaire. Réservons une place de choix à la basse Alexander Savtchenko. Le récit de Ferrando au lever du rideau est bien mené et mérite d’être signalé. Enfin, Réal Toupin qui interprète le rôle du vieux gitan, signe aussi la direction des chœurs. D’ailleurs ceux-ci, protéiformes et d’une étonnante vitalité, donnent un second souffle à la production du Trouvère.

Le maestro Lipton, en parfaite symbiose avec les chanteurs, n’en demeure pas moins très attentif à la partition. L’ nous fait découvrir, dans un paysage sonore luxuriant, les différents tableaux qui en constituent le drame.

Crédit photographique : Alina Gurina (Azucena) ; (Manrico) & (Leonora) © Louise Leblanc

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Québec. Salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre de Québec. 23-X-2010. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Il trovatore, opéra en 4 actes sur un livret de Salvadore Cammarano. Mise en scène : Valerie Kuinka. Décors : Michael Ganio. Costumes : Malabar. Éclairages : Serge Gingras. Avec : Richard Margison, Manric ; Manon Feubel, Leonora ; John Fanning, Le Comte di Luna ; Alina Gurina, Azucena ; Alexander Savtchenko, Ferrando ; Geneviève Lévesque, Ines ; Réal Toupin, Un vieux gitan ; Keven Geddes, Un Messager ; Philippe Gendron, Ruiz. Chœur de l’Opéra de Québec (chef de chœur : Réal Toupin). Orchestre Symphonique de Québec. Direction musicale : Daniel Lipton

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